Une inquiétante aura
« Sorte d’émanation colorée, d’auréole qui flotte autour du corps humain, de la tête en particulier » (masson 1970). L’aura serait faite de matière astrale ou de fluide vital. – Trésor de la langue française.
RFID (Radio Frequency Identification) est une technologie qui utilise des puces électroniques afin de permettre de tracer ou d’identifier des objets à distance1. Ces circuits, d’une taille microscopique2, contiennent des informations codées numériquement, et sont équipés d’une minuscule antenne. Pour lire ces informations, un appareil (appelé « lecteur d’étiquettes RFID » ou, plus génériquement, « scanner ») émet des ondes radio à une fréquence particulière ; celles-ci sont captées par l’antenne de la puce, ce qui a pour effet de produire un petit courant électrique dans la puce (qui jusque là est inerte), lui permettant d’émettre son contenu par l’entremise d’un signal radio, qui est capté par le lecteur.
« L’intérêt est devenu, surtout depuis 1789, le seul mobile de leurs idées ; il ne s’agit jamais pour eux de savoir si une action est légale ou immorale, mais si elle est profitable. » – Honoré de Balzac : Scènes de la vie de campagne. Les paysans (cité par Alexandre Tylski)C’est ainsi que fonctionnent les « passes » Navigo et OùRA, ou les cartes à télépéage sur les autoroutes. C’est ainsi qu’un nombre croissant de bibliothèques en équipe chacun de ses ouvrages, remplaçant le code-à-barre par cette puce invisible : elle permet de faire un inventaire sans avoir à sortir les livres un à un des étagères – il suffit de passer un scanner à proximité, il en relèvera les numéros et les transmettra à l’ordinateur. Elle facilite le prêt (et le retour) : pour peu que l’emprunteur ait sa carte de lecteur équipée elle aussi d’une puce RFID, son passage près d’une borne d’accueil permettra à celle-ci de l’identifier et de relever les codes des ouvrages qu’il a choisis. Principe qui s’étend aussi à certains commerces, et pas uniquement pour faciliter la gestion des stocks et la logistique : les récentes inquiétudes pour l’emploi soulevées par l’apparition de ce dispositif visant à remplacer les caissières dans la grande distribution en fluidifiant et en accélérant le passage du client3 sont loin de se calmer.
Deux priorités fondamentales s’imposent à la Cnil et aux autorités de protection des libertés : poser le principe que les données traitées sont bien des données personnelles, même s’il s’agit de données ne portant que sur des objets, dès lors que la technologie RFID permet d’instituer un maillage dense d’analyse des milliers d’objets qui entourent une personne (…). – Philippe Lemoine : communication relative à la Radio-Identification, CNIL, octobre 2003.Même lorsqu’on ne trace que les objets (et les animaux), on doit se poser la question des libertés individuelles, comme l’a souligné la Cnil en 2003 (voir encadré). Il n’est pas toujours neutre d’apprendre, par exemple, quels livres ou magazines lit une personne qui les aurait non pas empruntés dans une bibliothèque mais achetés anonymement dans une librairie ou dans un kiosque. Et comme cette technologie s’étend dorénavant aux papiers d’identité, ce type d’espionnage à distance en est d’autant plus facilité. « Le problème est d’autant plus sérieux que, à la différence du vol d’un objet physique, ce type d’interception, d’altération, de surveillance ou d’usurpation d’identité numérique est impossible à détecter » (Internet Actu, juin 2006). Lorsque l’on sait maintenant que ces puces peuvent être infectées de virus (informatiques) comme tout vulgaire PC, on est en droit de se demander si leur efficacité si vantée (fluidification, accélération, mais aussi downsizing…) ne se paie pas trop cher. La réponse dépend évidemment du critère de valeur qu’on adopte : financier, social, éthique…
Il était prévisible qu’une telle technique d’identification passe aussi à l’homme. Comme on l’a rapporté, c’est chose faite depuis plus d’un an : certaines compagnies ont exigé l’implantation de puces RFID dans les bras de membres de leur personnel. Ce tatouage n’est pas sans rappeler des pratiques odieuses. Quelques législatures américaines ont réagi en interdisant non pas cette pratique, mais son caractère obligatoire, telle celle de l’Ohio dès l’année dernière. Doit-on s’en féliciter si rapidement ? Cette dernière n’impose qu’une amende de 150$ pour violation de la loi, autant dire que ça ne découragera sans doute pas les entreprises qui ont les moyens financiers d’implanter (c’est le cas de le dire) cette technologie. On vient toutefois d’apprendre que le sénat de Californie examine la possibilité d’interdire l’utilisation de la puce RFID pendant trois ans dans les documents d’identité personnels (aux États-Unis, il s’agit du permis de conduire, des cartes d’élèves ou d’étudiants), afin d’éviter la possibilité de capter à distance leurs informations personnelles. Cette proposition fait partie d’une loi plus vaste qui viserait à rendre obligatoire la réalisation de mesures fiables de sécurisation des informations personnelles sur les documents d’identité utilisant cette technologie, et qui imposerait des amendes élevées – s’élevant jusqu’à 50.000$ – et des peines d’emprisonnement à toute personne captant ces informations sans autorisation. Enfin, cette loi interdirait aussi l’incitation ou l’obligation d’implantation faite par des employeurs à leur personnel. Reste à savoir comment un employé refusant légalement d’être ainsi tatoué pourrait éviter d’être sanctionné indirectement…
À lire :
• Sarah Cavel et Claire Millet : Les étiquettes RFID, mémoire EFPG, mai 2004.
• Daniel Julien (éd.) : RFID : la police totale, mai 2006.
• Michel Rousseau : RFID : passeport s’il vous plaît (et même s’il ne vous plaît pas)
1 Jusqu’à au moins 10 m. actuellement, selon la fréquence utilisée.
2 Typiquement celle d’un grain de riz, mais pouvant descendre à 0,15 mm de côté et 7,5 μm d’épaisseur.
3 Fluidité et accélération sont deux des caractéristiques de la modernité en général et des réseaux informatiques en particulier.

Lire, c’est faire connaissance avec des gens, des lieux, des sujets, des situations, des époques, des cultures, des vécus, des aventures, des mémoires, des pensées, des savoirs, qu’on aura peu ou pas la chance de découvrir par soi-même, soit parce qu’elles sont révolues ou imaginaires, lointaines, inaccessibles ou si proches qu’on ne les voit pas. C’est voyager dans son fauteuil, c’est rencontrer des grandes et des petites gens, c’est comprendre comment elles auront vécu, ce qu’elles auront vu, senti, aimé, souffert. C’est parcourir les empires de la lune et du soleil, le Paris de Villon, la Venise des Doges, la Patagonie de Chatwyn, l’Islande de Jules Verne, l’Amérique de Hawthorne, la Russie de Pouchkine, l’Arabie des mille et une nuits, l’autre côté du miroir d’Alice sans y avoir été. C’est vivre les aventures d’un Chinois en Chine et de Rouletabille chez le Tsar, c’est accompagner Nils Holgerson ou le lièvre de Vatanen au cours de leurs merveilleux voyages, c’est découvrir la passion secrète de Fjordur et le monde étrange des Xipéhuz. C’est connaître la condition humaine : les affres et les joies de l’amour, les souffrances de la famine et de la misère, les épopées glorieuses et les massacres sans fin, les splendeurs et misères des courtisanes, la rêverie du promeneur solitaire. C’est apprendre ce que l’université de tous les savoirs met à notre portée sans avoir à s’inscrire ni à passer des examens. C’est avoir un regard dans un condensé, dans un essentiel – celui des pages du livre – qu’on n’a pas dans la réalité. C’est tenir l’univers dans sa main, le découvrir et l’explorer passionnément avec son imagination, c’est connaître l’autre dans sa diversité et le reconnaître dans sa proximité, c’est donc se connaître soi-même, et c’est partager tout ça avec ceux qui ne le savent pas encore, qui le découvriront grâce à nous et qui nous surprendront avec leurs propres découvertes. C’est échanger avec l’autre et se rapprocher de lui, c’est partager ou confronter une passion ou une détestation. Lire, c’est nourrir une faim sans fin, la curiosité. Lire, c’est se dépasser. (Réponse à 
