Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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12 mai 2008

Tradutore traditore

Classé dans : Langue, Peinture, dessin, Sciences, techniques — Miklos @ 1:26

Si la traduction s’élève parfois au niveau de l’art – on en a parlé ailleurs –, elle n’a souvent qu’une fonction, celle de palliatif des tristes conséquences de la construction de la tour de Babel, dont on a récemment vu au Kunsthistorisches Museum de Vienne l’époustouflante représentation qu’en a donné Brueghel – qui est après tout un autre genre de traduction, de la langue de la Bible (qu’il avait sans doute lue déjà traduite) à celle de la toile : son attention autant pour l’ensemble que pour la myriade des plus microscopiques détails, tableaux dans le tableau, peut d’ailleurs illustrer ce qu’est le travail du grand traducteur, fidèle à tous les niveaux du texte tout en en donnant sa propre représentation dans la langue cible. Voyons ce qu’en dit Dominique Bouhours (dont on avait lu les remarques acérées à propos de larigot et d’étymologies fantaisistes) :

Sur tout je me persuade que la précipitation est dangereuse en ce mestier-là. Ceux qui composent le plus de livres, ne sont pas toûjours les meilleurs Ecrivains ; & ce que Quintilien a dit de sa Langue1, se peut dire de la nostre. Ce n’est pas en écrivant viste, que l’on apprend à écrire bien ; c’est en écrivant bien, que l’on apprend à écrire viste.

L’exemple de M. de Vaugelas en vaut mille, si je ne me trompe. Vous sçavez, Messieurs, que tout habile qu’il estoit en nostre langue, il fut plusieurs années sur la traduction de Quinte-Curce, la changeant, & la corrigeant sans cesse ; & j’ay leû avec étonnement dans l’histoire de l’Académie2, qu’après avoir veû quelque traduction de M. d’Ablancourt, il recommença tout son travail, & fit une traduction toute nouvelle. Mais ce qui m’a le plus surpris, & ce qui devroit confondre les faiseurs de livres, c’est que dans cette derniére traduction, il se donna la peine de traduire la plupart des périodes en cinq ou six manières différentes.

Aussi je ne m’étonne pas aprés cela, que son ouvrage ait esté admiré de tout le monde, & que M. de Balzac mesme, qui n’estoit pas grand admirateur des ouvrages d’autruy, ait dit de bonne foy, que l’Alexandre de Quinte-Curce estoit invincible, & celui de Vaugelas inimitable.

Pour moy, Messieurs, je vous confesse que j’en suis charmé ; & que plus je lis cette admirable Traduction, plus j’y découvre de beautez. C’est, à mon gré, un chef-d’œuvre en nostre Langue, & je pense que l’on ne peut se rendre parfait dans l’éloquence Françoise, sans suivre les Remarques & imiter le Quinte-Curce de M. de Vaugelas.

Dominique Bouhours, Doutes sur la langue françoise
Proposez à Messieurs de l’Académie françoise
par un gentilhomme de province
. Paris, 1675.

C’est par des traductions sur un autre genre de toile que nous clorons ces remarques. L’utilisation de la machine pour effectuer des traductions automatiques est un rêve qui date, selon John Hutchins, du xviie siècle3, et qui n’a pu commencer à prendre corps qu’avec l’invention de l’ordinateur, ce qui a été le cas peu après la seconde guerre mondiale, et en intégrant les avancées scientifiques dans des domaines tels que la cryptographie et la théorie de l’information de Shannon. Si la traduction est un domaine d’une rare complexité4, son informatisation l’est bien plus : elle ne se limite pas au choix d’un mot dans un dictionnaire, mais nécessite la compréhension du texte (en d’autres termes, sa sémantique). Considérez ces deux phrases en anglais :

Time flies like an arrow.
Fruit flies like a banana.

(attribuées à Groucho Marx). Elles illustrent la nécessité d’une information sémantique pour pouvoir déterminer que, dans la première, time est le sujet, flies est un verbe à la troisième personne du singulier et like une préposition, tandis que dans la seconde, le sujet est fruit flies, flies étant ici un substantif au pluriel (de fly), et like le verbe au pluriel. Ainsi, la première signifie « le temps vole comme une flèche » (et non pas « les moucherons du temps aiment une flèche »), et la seconde « les moucherons des fruits aiment une banane » (et non pas « le fruit vole comme une banane »). Il faut « savoir », entre autre : que les fruits ne volent pas (sauf si un conjoint vous jette une banane à la tête), que, d’ailleurs, le temps non plus sauf dans cette métaphore en anglais (qui correspond au tempus fugit en latin, tout aussi métaphorique), et qu’il existe des mouches de fruit et pas de mouches de temps.

C’est la raison pour laquelle les systèmes conçus pour un corpus de textes bien définis – le droit, la recherche pharmaceutique, l’industrie pétrolifère pour ne citer que ceux qui bénéficient de soutiens conséquents pour leur importance économique et stratégique – sont en général plus efficaces que ceux destinés à traduire tout type de texte : on peut leur fournir ce niveau de connaissance (à l’aide d’ontologies informatiques, par exemple), ce qui n’est pas faisable pour l’ensemble des domaines de l’esprit humain. Certains systèmes généralistes sont disponibles sur l’internet, tel Babel Fish d’Altavista6, qui utilise, comme d’autres traducteurs informatiques, la technologie de traduction Systran développée depuis les années 1960 (et qui avait été mise à disposition sur le réseau Minitel…).

Un développement original dans son approche est celui du traducteur de Google, qui ne se base pas uniquement sur des règles et des dictionnaires, mais aussi sur un corpus gigantesque de traductions « humaines », celui de textes bilingues officiels des Nations Unies : ceci lui permet d’« apprendre » des usages de traduction en se servant de cette multiplicité d’exemples en contexte. Mais dans le meilleur esprit du Web 2.0 il permet aussi à l’usager ayant fait appel à ce service de suggérer une meilleure traduction, ce qui est souvent nécessaire : sa traduction en anglais de l’expression ce plagiat antisémite produit (en mauvais anglais) un contresens : The anti-plagiarism, un anti-plagiat7… On peut se demander toutefois si ce genre d’intervention ne fera pas aussi appel à des vandales, tels ceux qui, régulièrement, défigurent, parfois avec humour, la Wikipedia, sans pour autant être détectés parfois pendant de longues semaines.8

Et enfin, on ne peut passer sous silence le traducteur dans le vent (de l’actualité), qui nous a donné ceci. À l’arvoïure !


1 Citò scribendo non fit ut benè scribatur; benè scribendo, fit ut citò. (Note de l’auteur)
2 P. 498. (Note de l’auteur)
3 E. F. K. Koerner et R. E. Asher (eds.), Concise history of the language sciences: from the Sumerians to the cognitivists, p. 431-445. Pergamon Press, Oxford, 1995. Cet extrait est disponible en ligne. Le site Machine Translation Archive, réalisé par John Hutchins, vise à réunir l’ensemble des textes (articles, livres…) publiés en anglais sur la traduction automatique. On y trouve quelques textes (pour l’un d’eux, le sommaire uniquement, pour raisons de respect de copyright) de Peter Toma, l’inventeur de Systran, dans lesquels il décrit sa longue carrière (débutée en 1956) dans ce domaine.
4 Cf. Umberto Eco, Dire presque presque la même chose. Expériences de traduction. Grasset, Paris, 2007.
5 Même les traductions que nous avons exclues seraient envisageables dans un certain genre de texte, humoristique, poétique, de science-fiction…
6 L’un des tous premiers moteurs de recherche, inventé par Digital Eq. Corp. en 1995, et qui avait proposé bien avant d’autres plus célèbres aujourd’hui des modes de recherche novateurs. François Bourdoncle, le père du récent moteur de recherche français Exalead qui devrait être utilisé dans le projet Quaero, avait travaillé comme chercheur chez Altavista.
7 Il se peut que la traduction ait changé lorsque vous cliquerez sur le lien signalé, si un lecteur intéressé aura pris la peine de suggérer une autre traduction, en passant la souris sur le texte problématique.
8Ainsi, l’article sur l’Ordre de la Toison d’or, que nous avons consulté après notre retour de Vienne, indique à ce jour que « Les collections médiévales de l’ordre (…) sont exposées au musee de Margot, à Vienne.kokok ». Inutile de préciser qu’un tel musée n’existe pas, ok ok ? L’historique des modifications de cet article montre qu’un abonné de Wanadoo à Dijon s’est attaché à corriger ainsi le nom du musée, dont la version précédente était musee de Monoprix. Nous ne citerons pas les inventions précédentes qui se sont succédées depuis le 2 avril, date où l’on trouvait encore le nom correct, celui du Schatzkammer. Inutile de se fatiguer à corriger, le lutin reviendra sous une autre adresse. Quand le ver est dans la pomme…

7 mai 2008

« La vérité est ailleurs » : chez Google et dans la Wikipedia, par exemple

Classé dans : Sciences, techniques, antisémitisme, racisme — Miklos @ 1:09

Lors de la soirée thématique consacrée aux Bréviaires de la haine, Arte a diffusé un documentaire de Barbara Necek, La vérité est ailleurs, consacrée aux Protocoles des Sages de Sion. Ce plagiat antisémite du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu1, rédigé à la fin du xixe s., décrit un prétendu complot juif destiné à dominer le monde. On en connaît depuis les années 1920 l’auteur – un Russe (pays où circulent encore aujourd’hui des accusations de meurtre rituel à l’encontre des Juifs) – et ses motivations, ce qui n’a pas empêché ce livre de connaître un succès qui ne se dément pas, et en particulier dans les cercles négationnistes et néonazis, ainsi que dans le monde arabe, outil de propagande et d’endoctrinement de thèses haineuses. Will Eisner a relaté l’histoire de ce faux dans une bande dessinée remarquable, publiée peu de temps avant sa mort, et préfacée par Umberto Eco.

Le documentaire de ce soir en citait quelques passages, qui retentissaient avec le triste écho des événements de la Seconde guerre mondiale : comment, en les entendant, pouvait-on croire à un quelconque fantasme de domination juive, lorsque ce texte décrit de façon prémonitoire le plan mis en œuvre par les nazis ? Gouvernement central et fort, intensification des forces militaires et de police, suprématie d’une race forte, exploitation des tarés, suppression de l’initiative personnelle et sacrifice des individus au droit du pouvoir – et destruction de tout ce qui serait un obstacle à ce plan. Pour tout esprit sensé et connaissant un tant soi peu les réelles blessures de l’histoire, c’est le produit des vœux profondément destructeurs d’un individu malade de haine antijuive, que d’autres ont pu réaliser pendant un temps : qui veut noyer son chien l’accuse de la rage…

Interdit à « la circulation, la distribution et la mise en vente » en France depuis 1990, il n’est pas étonnant de le retrouver diffusé sur l’internet. Son hébergement à l’étranger en soi n’est pas illégal, mais c’est le fait qu’il soit accessible sur des écrans en France qui l’est : cela participe de cette diffusion interdite. Quand c’est le fait d’individus ou de groupes – souvent anonymes lorsqu’il s’agit de Français – acquis à ces thèses racistes, il est souvent difficile de faire appliquer la loi.

Ce qui est plus curieux, c’est d’en voir la diffusion du contenu assurée par Google2 ou par la Wikipedia française – toutes deux accessibles sur le territoire français. Que l’une ou l’autre soient une société ou un organisme établi à l’étranger ne change rien au fond. Que la première ait choisi de supprimer de ses services accessibles en Chine des contenus « sensibles » là-bas et ne le fasse pas ici3 est aussi compréhensible : après tout, le marché potentiel en Chine est tellement plus important qu’ici, où de toute façon la majorité des surfeurs est acquise à Google. Quant à la seconde, on sait qu’elle a revendiqué avec succès, devant les tribunaux français, le statut d’hébergeur et non pas d’éditeur4 : mais ceci ne suffirait par à l’exonérer de responsabilité sur la diffusion de ces contenus interdits, d’autant plus qu’elle revendique le fait d’offrir « serveurs [et] bande passante ». Comme sa présidente affirme aussi sa volonté « à ne pas conserver les contenus illégaux », on ne doute pas qu’une fois cette information parvenue à leurs yeux, ils « mettront un point d’honneur » à l’examiner, après avoir constaté que, dans ses propres pages, la WP sait l’existence de cette interdiction, tout en en fournissant l’adresse de sa version dans Wikisource. Il est d’ailleurs curieux que cette dernière – l’un des projets Wikimedia – choisit d’exclure tout texte qui viole une loi, celle du copyright, mais pas une autre (telle l’interdiction de publication).


1 Pamphlet politique de Maurice Joly publié en 1864 à l’encontre de Napoléon III.
2 Dans sa bibliothèque numérique, en version anglaise, dans un document annoncé comme accessible uniquement en extraits, mais que l’on peut lire intégralement. Il s’agit d’une récente réédition de la traduction originale du document en anglais en 1920. C’était encore récemment aussi le cas pour un ouvrage explicitement négationniste d’un Turc, qui a aussi l’insigne honneur d’être un ardent promoteur de créationnisme islamique, et qui a récemment arrosé des écoles, des universités et des centres de documentation français d’un ouvrage de 800 pages consacré à cette thèse.
3 Encore faudrait-il comparer ce qui est comparable : là, il s’agit de contenus qui véhiculeraient des contenus susceptibles de mettre en cause les principes mêmes du régime, ici il ne s’agit « que » d’un ouvrage de propagande raciste à l’encontre d’une minorité.
4 Suite à la diffusion dans ses pages d’informations diffamatoires à l’encontre de trois employés d’une société française.

28 avril 2008

Une information corsée

Classé dans : Actualité, Langue — Miklos @ 23:15

Selon Rue89, « la côte de Nicolas Sarkozy ne semble pas prête de repartir à la hausse. Son effondrement trouve sa source dans les principaux soutiens qui l’ont porté à l’Élysée. ». Ce problème anatomique – thorax en carène ou scoliose ? – aurait effectivement nécessité le port d’un corset : Louis Fleury ne dit-il pas1 que « le corset doit contenir et soutenir » ? En plus, il possède des vertus utiles à l’homme qui veut séduire une femme et conquérir un pays : « Le corset est un attirail très évocateur et ambigu dans la culture occidentale. La dimension érotique lui est en quelque sorte surajoutée puisqu’à l’origine il était plutôt un instrument de la domination mâle (…). Ils contribuent à l’effet de distance, une distance qui n’est pas seulement historique mais symbolique, le corset enfermant le sujet dans une identité inaccessible et mystérieuse. »2

Tout ceci a manqué en l’occurrence. Il aurait fallu immobiliser la douzième côte, dite flottante et donc sujette à chuter, à propos de laquelle l’Encyclopédie méthodique d’Hypp. Cloquet (Paris, 1823) dit : « elle ne diffère de la précédente que par son excessive brièveté ». La durée maximale du mandat actuel à l’Élysée est effectivement plus courte que la précédente, mais de là à en prédire l’excessive brièveté est encore quelque peu prématuré.


1 Dans son Cours d’hygiène, fait à la Faculté de médecine de Paris (1852).
2 Sylvie Camet, Tableau de l’Homme Nu. Essai sur Richard Lindner, p. 119. Éditions Complicités, Paris, 2005.

L’abus d’alcool…

Classé dans : Langue — Miklos @ 0:46

« Bientôt, les patois auront complètement disparu ; beaucoup de mots employés par les pères ne sont déjà plus intelligibles pour les enfants, et l’on doit se hâter de les recueillir, si l’on porte quelque intérêt aux origines de la langue. » — Edélestand du Méril, Dictionnaire du patois normand, [1849] (cité par Decorde, cf. ci-desous)

En cette période de célébrité médiatique du chti, il est bon de rappeler qu’il n’y avait pas qu’un unique dialecte dans le nord de la France (voire au nord de Paris…), mais une grande variété. Quoi qu’il en soit, cette notoriété aura permis à quelques expressions savoureuses de monter (ou descendre) à Paris et ailleurs en France.

C’est en feuilletant le Dictionnaire du patois du pays de Bray de Decorde1 (Paris, 1852) que l’on est tombé sur une expression somme toute encore assez familière : à tire-larigot, utilisée souvent dans l’expression boire à tire-larigot. Selon le Trésor de la langue française, on la trouve déjà chez Rabelais ; elle possède aussi le sens plus général de « en grande quantité, en abondance », et proviendrait d’une chanson du xve siècle dont le refrain est « Larigot va Larigot, Mari, tu ne m’aimes mie ». Par contre, Decorde fournit une définition plus intéressante dans son Dictionnaire :

Tirlarigo (boire à), boire avec excès. Ce proverbe remonte au xiiie siècle. A cette époque, Eude Rigaud, archevêque de Rouen, fit don à sa cathédrale d’une cloche qui était si difficile à mettre en branle, qu’il dut s’engager à fournir à boire aux sonneurs. C’est de là que nous vient le proverbe : Boire à tire la Rigaud (Voir notre Essai sur Londinières, page 237).

Cette étymologie est ancienne : on la retrouve par exemple dans les Memoires pour l’histoire des sciences et des beaux-arts, anthologie de textes publiée en 1741.

Une explication différente en fait remonter l’origine à un instrument de musique moins encombrant :

« Fleury de Belligen explique autrement ce proverbe : “Le larigot, dit-il, est une petite flûte d’ivoyre, semblable au sifflet d’un enfant, qui rend un ton fort haut, et parce que ceux qui en jouent soufflent de toute leur force, et tirent à perte d’haleine, quand nous beuvons à longs traits et que nous levons le coude et haussons le menton avecques le verre comme ceux qui flutent avec un larigot, pour boire jusqu’à la dernière goutte, nous appelons cela boire à tire-larigot. (Page 203.) »

M. Le Roux de Lincy, Le Livre des proverbes français,
tome second. Paris, 1859

Tout organiste aura entendu parler du larigot, nom d’un des jeux imitant le son de cette flûte. Un curieux passage des Remarques nouvelles sur la langue françoise (troisième édition, Paris, 1682) de Dominique Bouhours fait d’ailleurs remonter larigot à fistula, flûte, en latin. Nous ne résistons au plaisir d’en citer quelques extraits savoureux (et notamment sa conclusion à la fin du second paragraphe, tout en humour très british) :

M. Ménage2 est sans doute un des premiers grammairiens du Royaume ; car quoy-qu’il ait l’esprit universel, & que ce soit une des plus grandes memoires du monde, il s’est attaché toute sa vie à la grammaire. Mais c’est particulièrement dans les étymologies où il excelle : il semble avoir l’esprit fait tout exprés pour cette science ; il semble mesme quelquefois inspiré, tant il est heureux à découvrir d’où viennent les mots. Par exemple, n’a-t-il pas eû besoin d’une espece d’inspiration pour trouver la veritable origine de jargon & de baragouïn. Jargon, selon luy, vient de barbaricus, & et voicy sa généalogie en droite ligne : Barbarus, barbaricus, baricus, varicus, üaricus, guaricus, guargus, gargus, gargo, gargonis, jargon. Baragoüin est le proche parent de jargon : Barabarus, barbaricus, barbaracuinus, baracuinus, baraguinus, baragoüin.

Il n’y a rien de plus clair, & de plus net, & je ne doute pas que M. Ménage ne se sçache tres-bon gré de cette nouvelle découverte : car autrefois il ne croyoit pas que jargon & baragoüin fussent originaires du mesme païs, ni qu’il sortissent de la mesme tige. Il veut dans ses Origines de la Langue Françoise que jargon soit espagnol, & baragoüin bas-breton. Il fait descendre l’un de gerigonza, & l’autre de bara & guin, qui signifient en Bas-Breton pain & vin3. Tant il est vray que les mots, comme les hommes, viennent d’où l’on veut.

(…) Quoy qu’il en soit, nous devons à M. Ménage une infinité de connaissances semblables : & c’est luy qui avec cette faculté divinatrice que M. de Balzac luy attribuë, a découvert que (…) boire à tire larigot, venoit de fistula ; fistula, fistularis, fistularius, fistularicus, laricus, laricotus, larigot, & de-là, dit-il, boire à tire larigot. Tout cela est beau & curieux. M. Ménage triomphe en ces sortes de matieres ; c’est son fort que les étymologies. Aussi dans ses Observations sur la Langue il réüssit admirablement, quand il s’agit un peu d’étymologie : comme on peut juger par les chapitres de jargon, de baragoüin, de laquais, de larigot, & par les chapitres où il demande s’il faut dire trou de chou, ou tronc de chou ; letrin, lutrin, ou lieutrin ; salmigondin, salmigondis, ou salmigondi, &c. Dés qu’il sort de l’étymologie, il sort en quelque façon de son caractere (…)

Enfin, Pierre Borel, dans son Dictionnaire des termes du vieux français (1882) affirme (sans preuve, selon ses critiques) :

Larigaude. Le gosier; de larinx. D’où vient ce que l’on dit, Boire à tire-larigaud.

Devrait-on répéter à propos de son étymologie ce que Bouhous disait de celles de Ménage ? Et pourtant, on trouve aussi cette définition dans le Glossaire de la langue romane de Jean-Baptiste Bonaventure de Roquefort (Paris, 1808), et l’on remarquera que la contrepartie du larynx de l’homme est le syrinx chez l’oiseau, terme synonyme de flûte de Pan (cf. Debussy) : on en revient toujours à la flûte, musicale ou d’alcool… Ce qui nous ramène, pour finir, vers ce souvenir personnel d’une affiche d’autrefois dans le métro sur laquelle un enfant implorait : « Papa, ne bois pas. Pense à moi. » Et l’on a vu de nos yeux vu celle où une main facétieuse avait rajouté « tout » à la fin de la première phrase. Santé !


1 L’Abbé Jean-Eugène Decorde, curé de Bures, membre de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen, de la Société des Antiquaires de Normandie, de la Société des Antiquaires de Picardie et de la Société d’Émulation d’Abbeville.
2 Gilles Ménage (1613-1692), grammairien, lexicographe, auteur du Dictionnaire étymologique de la langue française (1694) et de Mulierum Philosopharum Historia, récemment traduit et publié chez arléa sous le titre Histoire des femmes philosophes.
3Ménage aurait dû s’en tenir à ses premières dérivations : selon le Trésor de la langue française et d’autres sources (Littré, Britanica), jargon proviendrait de gargun, « gazouillement des oiseaux » et serait effectivement apparenté à l’espagnol gerigonza. Quant à baragouin, le Trésor de la langue française indique que son origine est contestée et, après avoir repris l’étymologie bretonne proposée par Ménage, rajoute :

Différents faits confirment cette hyp. : ce mot apparaît dans l’ouest de la France et s’est vulgarisé un siècle après la réunion de la Bretagne à la France; il est en 1391 opposé à chrestian et françois et est appliqué à un habitant de Guyenne par un homme d’Ingré, Loiret (Dauzat, Festschrift für Ernst Tappolet, supra); prob. à l’orig. sobriquet désignant les Bretons, tiré de leur expression favorite « pain vin » entendue dans les auberges fr.; cf. le nom de famille Painvin relevé par Dauzat dans Fr. mod., t. 17, p. 162, en Loire inférieure; cf. aussi la chanson citée par le Dict. de bas-bret. de Villemarqué, p. XL dans Littré : Baragouinez, guas De basse Bretagne, Baragouinez, guas, Tant qu’il vous plaira.

On retrouve cette explication chez Littré.

27 avril 2008

Life in Hell : questionnement métaphysique

Classé dans : Actualité, Cuisine, Philosophie — Miklos @ 14:10

« Une chose parfaite est celle qui a un commencement, un milieu et une fin. (…) Or la fin est tout ce qu’il y a de plus important. » — Aristote, Poétique (VIII.3, VI.12)

« Tout est dans la fin ». — Gérard de Nerval (carnet trouvé sur son cadavre avec la suite du Rêve)

« C’est à cause que tout doit finir que tout est si beau. » — Charles-Ferdinand Ramuz, Adieu à beaucoup de personnages

Il fait beau. Akbar déjeune seul (Jeff chante) à la terrasse de son restaurant favori et déguste son menu préféré, tartare de saumon et verre de vin blanc, dont il avait été privé, pour raisons historiques, pendant la semaine passée.

Il se lève pour payer. Une dame s’approche, et lui demande, avec un délicieux accent américain : « Vous êtes fini ? »

Qu’aurait pu répondre Akbar à une telle question sans entrer dans d’inévitables considérations philosophiques sur sa fin qui auraient moins intéressé à ce moment, la cliente que sa propre faim ? Qu’il eusse fallu le demander à sa mère, chargée de sa conception qui lui semblait pourtant arrivée à terme depuis sa naissance ? Que son tailleur aurait pu la renseigner sur la finitude de sa circonférence pourtant croissante ? Que son employeur précédent n’était pas arrivé à le liquider, malgré ses tentatives ?

Il ne restait qu’une personne capable de la renseigner sur ce point. Akbar répondit : « Veuillez demander au serveur. » Conseil qu’elle s’empressa de ne pas suivre pour occuper immédiatement la table récemment libérée. Ils n’avaient pu le faire en 1944, ils le firent aujourd’hui.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

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