Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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5 mars 2007

Les mille et une façons d’écrire l’amour

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 17:03

La consultation des recherches effectuées sur le Web aboutissant sur ce blog est édifiante. Une des dernières en date, « Je suis recherche famme de la moure en Espagne » m’a incité à rechercher ces mots étranges dans le Trésor de la langue française informatisé. Les réponses sont intéressantes :

RESTIF DE LA BRET., La Paysanne pervertie, t. 2, p. 83: cette Famme [...] consumera la viscosité qui t’appesantit et te fait ramper.

1635 famme laide, comme un singe (MONET).

d’où j’en conclus que « famme » est une femme infâme à laquelle on ne déclare pas sa flamme, plutôt qu’une faute d’orthographe due à la flemme. Quant à l’autre mot :

Ca 1465 moure « marais » (Anonyme ds CHASTELLAIN, Œuvres, éd. Kervyn de Lettenhove, t.2, p.325).

qui a donné « moere » (subst. fém. régional, signifiant « marais »). L’internaute en question doit donc être à la recherche d’une femme de mauvaise vie dans les tourbières espagnoles. Je peux certifier qu’il ne trouvera pas cette information ici, et mets en doute la compétence linguistique du moteur de recherche qui l’a mené en ces lieux.

« Tout doit sur terre / Mourir un jour »

Classé dans : Musique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 12:47

« …Mais la musique / Durera toujours », dit la chanson. Et, semblait-il, surtout ses droits. Mais ce ne n’est plus le cas : dans un arrêt du 27 février, la Cour de cassation a décrété que « la période de 70 ans retenue pour l’harmonisation de la durée de protection des droits d’auteur au sein de la communauté européenne couvre les prolongations pour faits de guerre ». En clair, on ne pourra rajouter des années (jusqu’à 14 !) dues aux faits de guerre aux 70 années suivant la mort des créateurs durant lesquelles leurs œuvres restent protégées et fournissent une rente à leurs héritiers, qu’ils soient de la famille ou non. La Cour casse une décision de la cour d’Appel qui donnait droit à l’ADAGP (société des Auteurs dans les arts graphiques et plastiques) dans sa revendication de ce mode de calcul qui aurait continué à protéger les œuvres de Claude Monet (décédé en 1926). Le SNE, de son côté, s’est « félicité du rejet du pourvoi de l’ADAGP », saluant « une victoire » vers l’harmonisation des droits d’auteurs.

Ouf, Courteline (par exemple) restera dans le domaine public. Et Ravel devrait y entrer le 1er janvier 2008 – ce sera donc aussi une victoire de la musique – et mettra fin à l’imbroglio des droits juteux que sa musique rapporte : rien que les dividendes du Boléro s’élevaient, selon Le Guardian à plus de 2 millions d’euros par an, se rajoutant aux droits des autres œuvres enregistrées et imprimées. À qui profite cette manne ? Ce n’est pas simple. Alexandre et Jeanne Taverne avaient été le chauffeur et l’infirmière d’Édouard Ravel (le frère de Maurice et son héritier) et de sa femme. Il semble qu’Édouard avait souhaité léguer 80% de ses droits à la Ville de Paris, mais il n’en a rien fait, laissant le tout à Jeanne Taverne. Ultérieurement, les Taverne auraient cédé une partie de leurs droits à une société, Arima (Artist’s Rights International Management Agency), établie dans un quelconque paradis fiscal par un ex directeur juridique de la Sacem, Jean-Jacques Lemoine, dont le premier client, après qu’il eut quitté la Sacem, fut Alexandre Taverne.

Comme quoi, la musique classique rapporte encore, surtout celle d’une génération de compositeurs bien aimés décédés dans la première moitié du siècle dernier. C’est le cas pour les œuvres de Serge Rachmaninov (1873-1943), selon le Arizona Daily Star : Alexander Temple Wolkonsky Rachmaninoff Wanamaker, dont la longueur du nom est inversement proportionnelle à l’âge (il a 21 ans), va hériter des droits de son arrière-grand-père, qui ont rapporté quelque 50 millions de dollars ces trente dernières années. Il compte établir une maison d’édition chargée de récupérer le contrôle sur les partitions et les manuscrits du compositeur, actuellement gérés par six sociétés distinctes, et de renouveler leur copyright. Pour ce faire, il leur faudra « arranger » les œuvres – que ce soit par l’entremise de corrections éditoriales, de rajout de commentaires, ou alors d’« arrangements » qui ne manqueront pas de changer la nature même des œuvres. Selon Keith Pawlak, il serait difficile de faire mieux que les éditions actuelles (de Dover), ce qui ne laisse que l’alternative transformiste.

L’industrie du disque, qui souffre de la diffusion numérique de la musique, s’est quelque peu rattrapée dans le domaine classique, curieusement, l’année dernière avec les intégrales Bach (155 CD, Brilliant Classics) et Mozart (170 CD, Brilliant Classics) à petit prix, comprenant des interprétations parfois inégales. On a aussi eu récemment droit au presque-tout Beethoven (50 CD, EMI Classics) – avec d’excellents interprètes – et au happy-hour Chopin (30 CD, Brilliant Classics)  ce dernier a bénéficié d’une innovation dans le packaging : « l’intégrale se trouve doublée, dans le coffret, d’une large anthologie (qui n’est pas une intégrale) d’enregistrements historiques, qui propose une sélection, arbitraire comme toute sélection, des enregistrements chopiniens parmi les plus beaux de l’histoire du disque ».

Quant à la musique qui reste sous droits et qui se multiplie sur l’Internet, le débat autour des DRM (dispositifs numériques de gestion des droits) n’a pas fini de faire couler de l’encre électronique. Steve Jobs, patron d’Apple, s’est fendu récemment d’une déclaration fracassante sur la problématique que ces dispositifs soulèvent – sans pourtant les supprimer d’iTunes. Entre temps, on apprend qu’Universal France va commencer à distribuer de la musique en ligne au format MP3 sans protection. Il y a tout de même un petit point qu’on a tendance à négliger dans ce débat : le format MP3 est de qualité moindre que celui fourni sur CD, lui-même moins bon que le vinyle, pour les audiophiles1. L’institut Fraunhofer, inventeur du MP3, vient d’ailleurs d’annoncer au dernier Midem le format MP3 Surround en flux. Utilisant une diffusion multi-canal, il donnera la sensation d’enveloppement sonore (ou de spatialisation) lors de l’écoute sur un système adéquat (de type 5.1) ; sur casque ou sur une paire d’enceintes, il se réduira à l’effet stéréo traditionnel, sauf si l’on utilise un logiciel fourni par Fraunhofer destiné à produire de la spatialisation virtuelle (binaurale). Tout ceci ne rajoutera pas à la qualité intrinsèque du son, mais uniquement à l’effet d’immersion dans l’ambiance sonore, ce qui risque de séduire plus le consommateur.


Note :
1 Il ne faut donc pas s’étonner d’apprendre que le label Testament, spécialisé dans les enregistrements historiques, vient de sortir le Ring de Wagner version Bayreuth 1995 sur vinyle : quatre coffres pour un total de 19 disques. Non seulement les interprètes (Hans Hotter, Wolfgang Windgassen, Astrid Varnay, Ramon Vinay, Josef Greindl et Paul Kuen) et le chef (Joseph Keilberth) sont excellents, mais le son aussi : enregistré à l’origine en stéréo par l’équipe technique de Decca dirigée par Peter Andry.

4 mars 2007

Du rififi chez les Wikipediens

Classé dans : Sciences, techniques, Société — Miklos @ 11:46

À l’occasion de la mise en ligne du millionième article dans la Wikipedia, le très sérieux magazine américain New Yorker publiait en juillet 2006 un long essai analysant l’évolution de cette encyclopédie interactive, dans une mise en perspective historique et sociale de la quête encyclopédique remontant jusqu’à 220 avant JC. L’auteur de cet article de fond est Stacy Schiff, lauréate du prix Pulitzer en 2000 pour Vera (Mrs. Vladimir Nabokov). À propos des efforts de la Wikipedia consacrés à assurer la fiabilité des contenus, elle y décrivait en détail le rôle d’un de ses principaux éditeurs, « titulaire d’un doctorat en théologie et d’un diplôme de droit canon, et qui avait écrit ou enrichi 16 000 articles », et qui s’est consacré ultérieurement au nettoyage du site, corrigeant des erreurs, supprimant des obscénités. L’auteur de l’article rajoute que ce « professeur titulaire d’une chaire de religion dans une université américaine privée (…) n’avait à ce jour rencontré aucun autre Wikipedien et ne participerait pas à la conférence internationale des contributeurs ».

Et pour cause. On vient d’apprendre que le célèbre éditeur – et depuis janvier dernier salarié de Wikia – est un djeun de 24 ans, qui ne détient ni diplômes supérieurs ni chaire de religion. Jim Wales, co-fondateur de la Wikipedia, a d’abord réagi en annonçant qu’il ne considérait ceci que comme faisant partie du pseudonyme de l’éditeur incriminé ; plus tard, il lui a demandé de démissionner, tout en rajoutant que la Wikipedia était basée (entre autres) « sur les deux piliers de la confiance et de la tolérance » et que « l’harmonie de notre travail dépend de la compréhension mutuelle et du pardon des fautes ».

Comme quoi, le religieux n’est jamais très loin. Or la connaissance n’est pas basée sur la croyance, mais sur un système de relais de transmission et d’enrichissement du savoir, dont on doit pouvoir s’assurer de la fiabilité et de la compétence, faute de pouvoir vérifier tout à la source soi-même. La sanction des pairs – par les diplômes, par exemple (mais pas uniquement ni nécessairement) – est un des éléments contribuant à cette garantie. Le fonctionnement démocratique d’une communauté – réelle ou virtuelle – nécessite une délégation de pouvoir accordée avec confiance ; une fois cette confiance trahie sur un point, la suspicion de tromperie peut s’étendre au reste : c’est une chose de ne pas posséder des diplômes reconnus, c’en est une autre de prétendre qu’on en a pour usurper confiance et pouvoir.

7 février 2007

Cours et discours

Classé dans : Humanités — Miklos @ 17:40

« Les professeurs aux Écoles normales ont pris avec les Représentants du Peuple et entr’eux, l’engagement de ne point lire ou débiter de mémoire des discours écrits. Ils parleront : leurs idées sont préparées, leurs discours ne le seront point. Ni une science ni un art ne peuvent être improvisés ; mais la parole, pour en rendre compte, peut l’être : ils ont pensé qu’elle devrait l’être ; en ce sens, tous improviseront. C’est donc ce qu’ils auront dit en improvisant, qui sera recueilli par des sténographes, et publié par l’impression. On comprend que la justice la plus commune demande que des discours faits ainsi ne soient point jugés comme des discours écrits avec soin dans un cabinet. Un cours sera une série de conversations, et la meilleure conversation, lorsqu’on l’imprime, ne peut pas, pour le style, valoir un bon livre. La parole va et vient, pour ainsi dire, dans un sujet : elle se coupe au milieu d’une phrase, pour faire à cette phrase un commencement qui vaudra mieux et plus droit à la fin de l’idée. Après avoir essayé une expression, elle en essaie une autre ; elle ne peut pas effacer ce qu’elle vient de dire, mais elle le corrige en disant la même chose d’une autre manière. Tout cela ne peut pas faire de bons discours, mais tout cela est peut-être nécessaire pour faire de bonnes démonstrations et de bons cours. »

Avertissement placé au début du premier volume de l’édition de 1801 des cours données aux normaliens de l’an III (cité par Jean-Marc Lévy-Leblond, in De la matière. Relativiste, quantique, interactive. Éd. du Seuil, 2006)

26 septembre 2006

Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles.

Classé dans : Environnement, Nature, Société — Miklos @ 8:32

Selon le magazine Nature, l’ad­mi­nis­tration Bush aurait bloqué la dif­fu­sion d’un rapport qui suggère que le réchauf­fement global contri­bue à la fré­quence et à l’inten­sité des tornades. Ce rapport avait été préparé en mai par des clima­tologues de l’Admi­nis­tration natio­nale océa­no­gra­phique et atmos­phé­rique amé­ri­caine. Au moment où il allait être publié, un courrier élec­tro­nique éma­nant du Ministère du commerce, tutelle de ce dépar­tement, leur aurait été envoyé indi­quant que le rapport devrait être rendu « moins tech­nique » et non publié. (Source : Live Science). Ce ne serait pas la pre­mière fois : James Hansen, de la Nasa, affirme avoir été muselé depuis les années 80 par l’admi­nis­tration amé­ri­caine lorsqu’il aborde le sujet du réchauf­fement climatique.Ce triste constat de Bernanos pourrait s’appliquer en général au monde de surin­for­mation dans lequel nous vivons (et on n’a encore rien vu), mais il est d’une brûlante actualité, si l’on peut dire, lorsqu’on se voit confirmer, de plus en plus fréquemment, l’avenir que nous sommes tous en train de faire et dont nous commençons à subir les conséquences.

Un article publié hier par la revue de l’Académie nationale des Sciences américaine (signalé par le Nouvel Obs) révèle que la température de la Terre n’a pas été aussi élevée depuis le Holocène, et qu’elle n’est qu’à un degré de la température la plus élevée du million d’années passées. Les chercheurs relèvent d’autre part que le journal Nature a rapporté que 1.700 espèces de végétaux, d’animaux et d’insectes se sont déplacées vers les pôles à une vitesse d’environ 6,5 kilomètres par décennie durant la deuxième moitié du 20e siècle.

L’auteur principal de cet article, James Hansen, directeur de l’institut Goddard des études de l’espace de la Nasa, affirme qu’il ne reste que dix ans pour réagir avant que des cataclysmes ne se déchaînent sur la terre.

Quant à James Lovelock, autre chercheur de renommée mondiale, il prévoit qu’« en 2020-2025, on pourra voguer en voilier jusqu’au Pôle Nord. L’Amazonie sera devenu un désert, les forêts de Sibérie brûleront et dégageront encore plus de méthane, et les épidémies réapparaîtront », avec, à la clé, sècheresse et tornades dévastatrices, migrations de centaines de millions d’humains vers les zones polaires, conflits et morts.

Ce qui était le sujet de romans de science-fiction de Ballard devient un futur annoncé. Le futur que nous collaborons tous à faire. Où est le politicien, qui tel un Churchill, nous annoncerait « I have nothing to offer but blood, toil, tears, and sweat. We have before us an ordeal of the most grievous kind. We have before us many, many months of struggle and suffering. » (Je n’ai rien d’autre à vous offrir que le sang, le dur labeur, les larmes et la sueur. Nous devons faire face à une épreuve terrible. Nous avons devant nous de nombreux mois de conflit et de souffrance). Et s’il s’en trouvait un, serait-il élu ? « On ne subit pas l’avenir, on le fait. » (Bernanos)

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