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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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21 juillet 2015

Le grand lion et son petit chien

Classé dans : Littérature, Nature — Miklos @ 13:52


Heinrich Leutemann, „Von den großen Katzen. Menagerie-Bilder. Nr. 5”,
in Die Gartenlaube n° 18, 1863. Cliquer pour agrandir.

«Sous le règne de Guillaume III, roi d’Angleterre, tous les étrangers qui allaient à Londres se rendaient à la tour pour voir le grand lion et son petit chien ; l’affluence du peuple était si grande, que le garde se procura en peu de tems une petite fortune. Cet animal était si prodigieux, qu’on l’appelait le roi des lions. Tandis qu’il se promenait dans les étroites limites de ses États ; il était suivi par un joli petit épagneul noir qui gambadait autour de lui et souvent même le mordillait, tandis que le noble animal, avec un air de complaisance, baissait sa tête formidable, et se prêtait au badinage du roquet. Voici son histoire telle qu’elle a été racontée par le gardien :

Il était d’usage que ceux qui se présentaient pour voir les lions de la tour, lorsqu’ils ne voulaient ou ne pouvaient donner six sous, apportassent ou un chien, ou un chat comme une offrande à l’animal, au lieu d’argent. Un particulier ayant un jour apporté ce petit chien qu’il avait trouvé dans la rue, le jeta dans la cage du lion ; on vit cette petite bête, a demi morte de frayeur, renversée sur le dos, la langue hors de la gueule et les pattes en l’air, en un mot dans une attitude suppliante et semblant demander merci à un si redoutable maître. À ce spectacle le lion, loin de le dévorer ainsi qu’il avait fait des autres, se contenta d’abord de le regarder d’un œil grave, puis s’approchant doucement de lui, de le sentir, de le tourner tantôt d’une patte, tantôt de l’autre, et comme voulant caresser une espèce de joujou qui avait su lui plaire. Le gardien, aussi surpris que les spectateurs, alla chercher le dîner du lion ; alors on vit avec un surcroît d’étonnement ce redoutable animal se retirer dans le fond de sa cage les yeux fixés sur le petit chien, et l’invitant pour ainsi dire, à faire l’essai du met qu’on lui servait. L’épagneul enfin un peu remis de sa frayeur, et sentant son appétit réveillé par l’odeur de la bonne chère, s’approcha d’abord en rampant, et, quoique tremblant encore, se hasarda de manger un peu. Le lion alors s’approcha doucement, mangea avec le petit chien, et le repas finit entr’eux de la manière la plus amicale.

À dater de cet instant, le petit chien devenu cher à son souverain, s’apprivoisa tellement avec lui, que sa familiarité fut poussée au point de risquer de l’impatienter par ses aboiements, et quelquefois même par des morsures ; mais le magnanime lion, loin de jamais en paraître irrité se prêtait avec grâce à toutes les folies de son ami et semblait même l’en aimer davantage. Environ un an après, l’épagneul étant mort d’un poison qu’un autre gardien jaloux de la prospérité de son confrère, lui avait, dit on, administré, le lion d’abord parut croire que son favori dormait un peu trop longtemps, ensuite il le flaira à différentes reprises ; puis le retourna de tous cotés, et enfin, traversant sa cage d’un air inquiet et d’un pas précipité, il revint au petit animal le fixa d’un œil aussi tendre que douloureux, éleva sa superbe crinière et fit entendre un hurlement prolongé qui, pendant quelques minutes, affecta les cœurs de tous les assistant. On tenta sans succès d’ôter de dessous lui la carcasse du petit chien ; on lui offrit vainement les mets qu’il aimait le mieux : on lui jeta plusieurs autres petits chiens ; mais il les mit en pièces, ne voulut essayer d’aucun, et ses rugissements, ainsi que ses efforts pour briser les barres de sa cage, devinrent si terribles que ses forces s’étant insensiblement» épuisées, on le trouva mort le cinquième jour au matin, sur le cadavre de son petit ami. Ils furent enterrés ensemble et vivement regrettés.

Francis Benjamin Gardera, Le lecteur français de la jeunesse, ou Choix d’historiettes morales, anecdotes, fables en prose et en vers, &c, &c., Northampton (Mass), 1826.

29 avril 2015

Au jardin public

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 13:59


Au Palais Royal. Cliquer pour agrandir.

«Après la visite chez le docteur, nous allions déjeuner au jardin public, sous les grands thuyas, assis sur des chaises en fer, devant les bassins où nageaient d’énormes carpes grises, quel­que­fois rouges, où barbotaient les cols-verts et sur lesquels se promenaient les cygnes blancs majestueux. Des volées de moineaux venaient picorer les miettes que nous leur jetions. C’était un repos oh combien salutaire, la nature apaisant toujours les angoisses du coeur. Je mangeais peu, appréhendant le retour, mes quelques couleurs me revenaient au joues.

Hélas, nous déguerpissions comme des voleurs à l’arrivée d’une vieille sorcière désagréable qui venait collecter quelques piécettes en échange de l’utilisation des chaises.» Elle délivrait un ticket à l’aide d’une lourde machine accrochée à sa ceinture comme en portent les contrôleurs de la SNCF.

Jean Dupouy, Né en 37. Publibook, 2012.

«C’était une petite vieille, vêtue de noir, comme une nonne sécularisée : l’air d’une chaisière d’église ou de jardin public, bien que ces deux types soient assez distincts pour être aisément reconnaissables à des regards avertis. Elle tenait à la fois des deux. Plus sportive et mieux conservée par la vie au grand air qu’une chaisière d’église, mais avec ce je ne sais quoi» de retenue et de discrétion qui rappelait cependant la présence du confessionnal et de la sacristie.

Édith Thomas, « La Chaisière des Champs-Élysées », Europe, 1er mars 1946.

27 avril 2015

La femme aux deux vizages (sic)

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 15:45


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Même équipé de lunettes de vue multi­focales, de micro­scope élec­tronique ou du télé­scope spatial Hubble, on n’arrive à distinguer les deux noms que donne l’ency­clopédie en ligne mondiale à cette extra­or­dinaire femme de lettres qu’était Christine de Pisan. Soit dit en passant, ce n’est pas cette particularité ono­mastique qui la distingue ainsi, comme nous l’avions évoqué dans une note à notre transcription de l’ouvrage De l’égalité des deux sexes, où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés de Poullain de la Barre (lui aussi un phéno­mène en son genre), mais son métier et ses idées, en avance de bien des siècles sur son temps.

Le mystère s’éclaircit lorsqu’on consulte quelques-unes des autres versions de sa biographie dans la dite encyclopédie, où l’on constate que la variante occultée ici est « de Pizan », forme utilisée d’ailleurs par notre Bibliothèque nationale dans sa description de la version en ligne du manuscrit des œuvres de la dite demoiselle, et où on l’y distingue sans lunettes, microscope ou télescope :


Détail du manuscrit datant de 1399-1402 des œuvres de Christine de Pizan (source). On peut y lire : « Cy commencent les rebriches de la table de ce present volume fait compile par xpine [Christine] de Pizan demoiselle. »
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20 avril 2015

Ne prêtez pas…

Classé dans : Littérature, Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 0:37


Gravure allemande.

…à Anatole France ce qui n’est sans doute pas à Anatole France, ni vos livres à personne.

Voici une savoureuse citation qui circule depuis un bon moment sur l’internet :

« Ne prêtez pas vos livres : personne ne les rend jamais. Les seuls livres que j’ai dans ma bibliothèque sont des livres qu’on m’a prêtés. » Citation d’Anatole France, Crainquebille.

(source). On a cherché dans tout Crainquebille (publié au début du 20e siècle), on ne l’y a pas trouvée. Ailleurs sur le réseau, on l’attribue à Anatole France sans indiquer une quelconque localisation, mais aucune de nos recherches n’a permis de la trouver dans son œuvre (pour autant qu’elle soit entièrement numérisée). Par contre, elle circulait déjà au 19e siècle sans aucune attribution. Ainsi, en 1898 :

On connaît la boutade attribuée à un passionné bibliophile, à qui certain visiteur, aussi téméraire que naïf, demandait un jour à emprunter un de ses trésors « Je ne prête jamais de livres. Les livres prêtés ne sont jamais rendus… Parfaitement ! Ainsi tous les livres que vous voyez là, ce sont des livres qu’on m’a prêtés et que j’ai gardés. »

(sourceMagasin pittoresque, 1898.). Ici, il ne s’agit plus de toute la bibliothèque du bibliophile, mais de ceux que son interlocuteur peut voir.

Dans une version antérieure, on a affaire à une bibliophile :

« — Comtesse, prêtez-moi donc ce volume.

— Je ne prête jamais de livres, on ne les rend pas. Ainsi, vous voyez cette bibliothèque… ce ne sont que des livres qu’on m’a prêtés. » (Figaro)

(sourceGazette anecdotique, littéraire, artistique et bibliographique, 1884, rubrique « Les mots de la quinzaine ». Le Journal de l’Ain, rubrique « Faits divers » du 2/7/1884 attribue la même version à un certain Masque de Fer.). Il ne s’agit pas ici forcément non plus de toute la bibliothèque du propriétaire, mais de celle qui se trouve devant les yeux du demandeur.

Le même Figaro auquel cette version était attribuée publiera 44 ans plus tard une variante impliquant toujours une certaine noblesse (ce qui n’étonne pas de la part de ce journal), mais de l’autre côté de la Manche :

Le Times a demandé à ses lecteurs leur avis sur le prêt des livres. Un bibliophile à qui cette enquête rappelle une savoureuse histoire en faisait part, hier, à notre confrère.

Un châtelain anglais faisait un jour les, honneurs de sa bibliothèque à ses invites.

— Prêtez-vous quelque fois vos livres ? lui demanda-t-on.

— Moi, jamais. Il n’y a que les imbéciles (fools) qui les prêtent.

Et désignant une longue rangée de reliures rares aux belles enluminures, le collectionneur ajouta :

— Ceux-là, par exemple, ont tous appartenu à des imbéciles.

(sourceLe Figaro, 9/3/1928.). Il ne s’agit plus que d’une rangée, mais d’évidence de qualité.

Ne pas rendre le livre emprunté n’est pas un phénomène récent : comme le rapporte Albert Cim dans son savoureux Amateurs et voleurs de livres (1903), qui s’ouvre d’ailleurs sur l’anecdote qui nous intéresse :

Le fait est que les emprunteurs ont été de tout temps, et bien plus que l’eau et le feu, la terreur des bibliophiles.

« Ite ad vendentes ! » avait fait graver Scaliger sur le fronton de sa bibliothèque. Oui, « allez en acheter », et laissez-moi les miens.

« Que le diable emporte les emprunteurs de livres ! » C’était une des plaisantes devises dont le cynique et savant peintre du Moutier avait, à l’époque de Louis XIII, orné la porte de son cabinet sous les combles du Louvre.

C’est bien le diable qui doit être à l’œuvre ici, et ce n’est donc pas étonnant que l’on trouve dans le Tableau abrégé des principaux devoirs d’un prêtre en forme de règlement et d’examen (1814) la confession suivante :

« N’ai-je pas gardé les livres qu’on m’a prêtés, négligeant de les rendre, ne cherchant pas avec assez de soin ceux à qui ils appartenaient ? (Le cas est plus grave quand ce sont de grands ouvrages dont on retient un volume.) »

L’union faisant la force, et pour rester dans les publications religieuses, on citera pour finir ce passage dans le numéro du 3 octobre 1911 de La Croix :

Une Ligue vient de se fonder, dont les adhérents prennent l’engagement de ne plus prêter un seul volume de leur bibliothèque à qui que ce soit.

Le but en est de donner du courage à ceux qui en manque et qui n’oseraient pas, s’ils ne se sentaient tenus par des engagements sérieux, refuser de prêter un livre à un ami étourdi.

Ainsi un amateur de livres montrait un jour sa bibliothèque, fort bien garnie d’ailleurs, à un visiteur qui semblait apprécier les richesses exposées à ses yeux. Avisant un volume, il en sollicita le prêt pour quelques jours.

— Mille regrets, dit vivement le propriétaire de la bibliothèque, mais la chose que vous me demandez est impossible. Je ne prête jamais de livres ; c’est, chez moi, un principe.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? Livre prêté, livre perdu.

— Pas en ce qui me concerne ; je vous promets de le rendre.

— C’est là une promesse que l’on fait toujours et que l’on ne tient jamais.

— Mais si, je vous assure…

— Non, non, je sais ce que je dis… Et la preuve, c’est que tous les livres que vous voyez là sont des livres prêtés.

Même si la Ligue n’est qu’un prétexte, ce sera toujours quelque chose.

Mais évidemment, si votre bibliothèque est numérique, vous ne pourrez la montrer d’un geste à votre interlocuteur en montrant qu’elle ne consiste que de livres empruntés… D’où l’avantage certain de la matérialité du livre (comme on l’avait déjà vu) malgré ce danger d’emprunt-sans-retour qu’elle comporte, et qui est sans comparaison avec ceux qui menacent les bibliothèques électroniques, capables de s’effacer entièrement d’un seul coup et bien plus rapidement que celle d’Alexandrie.

12 avril 2015

Montmartre, hier et aujourd’hui

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 22:06


Montmartre hier et aujourd’hui. Cliquer pour agrandir.

«J’avoue en souriant que j’aime Montmartre, que je l’ai aimé de tout temps, &, puisque Montmartre va bientôt disparaître, ou, du moins, se transformer profondément, je veux consacrer à Montmartre quelques lignes de souvenir.

Comment expliquer cela ? Montmartre me fait l’effet d’un de ces pays créés en même temps que la Bibliothèque bleue & les images d’Épinal. Une idée naïve s’y rattache invinciblement. Je me rappelle avec délices les plaisanteries sur l’Académie de Montmartre, sur les moulins « où les enfants d’Éole broient les dons de Cérès », selon l’expression d’un poëte classique, & surtout la fameuse inscription : C’est ici le chemin des Ânes.

Paris me semblerait incomplet sans Montmartre. J’aime, lorsque je passe sur le boulevard des Italiens, à m’arrêter en face de la rue Laffitte & à saluer du regard l’ancienne tour du télégraphe, qui apparaît, dans une verte échappée, au-dessus de Notre-Dame de Lorette.

Et cependant, le Montmartre d’aujourd’hui est bien différent du Montmartre d’autrefois. Il a été aplani, rogné, diminué par tous ses abords. Chaque jour, des maisons montent à l’escalade & l’envahissent. Puis, il a perdu une de ses principales curiosités : les carrières, qui ont été comblées. — Elles ouvraient encore, il y a une quinzaine d’années, leurs perspectives mystérieuses ; la plupart offraient des constructions régulières ; les voûtes étaient soutenues par des piliers. On les traversait en tous sens.

Ces carrières avaient eu trois races très distinctes de locataires : d’abord les animaux antédiluviens, dont les ossements retrouvés ont fourni de si ingénieuses hypothèses à Cuvier ; ensuite les carriers, qui y travaillaient à toute heure de jour & de nuit ; & enfin, quand les carriers furent partis, les vagabonds de toute espèce en quête d’un asile, c’est-à-dire d’une pierre pour reposer leur front.

Un autre coup porté à la physionomie pittoresque de Montmartre, ç’a été la suppression de sa fête annuelle, une des plus animées & des plus joyeuses, &, par suite, la disparition de son champ de foire, célèbre dans l’univers entier. Après la déchéance du carré Marigny, la place Saint-Pierre était devenue, en effet, le principal refuge des saltimbanques. J’y ai vu les dernières marionnettes convaincues jouer la Pie voleuse ; j’y ai entendu le dernier saint Antoine supplier, en sautant sur ses genoux :

Messieurs les démons,
Laissez-moi donc !

tandis qu’un paquet de petits diablotins se ruait en bonds désordonnés contre sa cabane ébranlée par l’orage.

Non ! tu danseras !
Tu chanteras !

Et c’étaient chaque soir, pendant deux ou trois semaines, sur cette place relativement étroite, un bacchanal, une foule, une démence, des cirques en toile, des dioramas dans des berlines, des tableaux de toute dimension représentant des géantes, des physiciens, le tremblement de terre de la Guadeloupe, le mont Blanc, des oiseaux savants, des albinos, un serpent faisant six fois le tour du corps d’un voyageur, des estrades garnies d’athlètes en brodequins fourrés & de danseuses de corde en jupons à paillettes, des parades à coups de pied, de grosses têtes en carton s’agitant sur des tréteaux, un ouragan de pistons & de clarinettes, des hurlements dans des porte-voix, des réveils de ménagerie & des illuminations soudaines !

Maintenant, sur cette place, c’est le silence & c’est la solitude. Une statue informe de saint Pierre se dresse au milieu de ces ruines sablonneuses.

On a fait à la butte elle-même une ceinture de planches qui en interdit l’ascension. Plus de promenades à la butte ! Comprenez-vous cela, ô Parisiens de la banlieue ?… C’était aussi une des gaietés de Montmartre, ces parties sur ce coteau escarpé, ces glissades, ces défis, ces envolées de robes claires, ces chutes suivies d’éclats de rire. Il y avait tel dimanche où rien n’était plus charmant à voir que cette fourmilière humaine. Des familles entières étaient assises, laissant pendre leurs jambes au bord des talus ; des bourgeois, armés de longues-vues, interrogeaient l’horizon, un horizon sans pareil, une vapeur d’or baignant des milliards de toits, de grands nuages empourprés du côté de l’arc de triomphe de l’Étoile !

Qu’on ne s’y trompe pas : la butte Saint-Pierre est, avec la rampe du Trocadéro, un des plus beaux points de vue du monde.

Tel qu’il est encore, Montmartre mérite une étude, une aquarelle si vous voulez, car Montmartre se compose de tons très différents. Ses aspects sont plus variés qu’on ne croirait. Il est impossible d’en saisir l’ensemble, même du faîte de la tour Solferino.

Et puis, en fin de compte, il reste quelque chose du vieux Montmartre ; il reste un village singulier, perché à une hauteur respectable, avec des rues étroites & tortueuses, des masures toutes noires, des cours qui exhalent des odeurs de laiterie, de vacherie, de crémerie. Les habitants vous regardent passer avec étonnement par la porte à claire-voie de leurs boutiques. On arrive à ce hameau escarpé par des escaliers assez nombreux, & dont quelques-uns sont d’un effet pittoresque, entre autres celui qui s’appelle passage du Calvaire. On y arrive aussi par une succession de rues tournantes, accessibles aux voitures. Pourtant je ne réponds pas que vous déterminiez une expression de satisfaction bien vive sur le visage d’un cocher, lorsque vous lui jetez négligemment cette indication :

« À Montmartre ! place de l’Église ! »

Elle n’a rien de remarquable, cette église ; on va voir, dans le jardin du presbytère, son Calvaire, qui est aussi célèbre que l’était celui du mont Valérien. Tout alentour, dans la rue des Rosiers, dans la rue de la Bonne, dans la rue Saint-Vincent, dans la rue des Réservoirs, le long de l’ancien cimetière, se cachent des maisons de campagne ravissantes & ignorées, remplies d’arbres de toute espèce & de tout pays ; des retraites silencieuses, touffues, enceintes de vieilles murailles brodées de fleurs. Le plateau compris entre l’église & les moulins est certainement le point le plus agréable de Montmartre ; le versant qui regarde la plaine Saint-Ouen, ourlé par la rue Marcadet, est tout à fait coquet & riant. Il y a là des ravins, des sentiers, des champs sérieux, des damiers de culture, des cabanes de bonne mine. L’œil embrasse une ligne onduleuse de coteaux bleuâtres, au bas desquels apparaît, entre vingt tuyaux d’usines, la basilique de Saint – Denis, veuve de son clocher.

Le côté vilain de Montmartre, le côté pelé, déchiré, tourmenté, est celui qui commence au Moulin de la Galette, un des derniers moulins dont la hauteur était jadis couronnée. Deux autres ne sont plus que des squelettes de bois pourri. C’est la région des guinguettes, des bals, le dimanche, dans les arrière-boutiques de marchands de vins. La semaine, on n’y rencontre que des terrassiers, occupés auprès des charrettes remplies de gravois. Ces hangars noirs sont des fabriques de bougies, m’a-t-on assuré. J’ai découvert, près de là, un café orné de cette enseigne passablement ambitieuse : Café des Connaisseurs.

Ce versant s’incline sur le nouveau cimetière &est bordé par la rue des Dames, puis par la rue des Grandes-Carrières.

Tels sont les principaux aspects, assurément particuliers, de Montmartre. Ils ont eu leur peintre spécial dans Michel, un artiste peu connu, pauvre, bizarre, qui avait trouvé là sa campagne romaine. Les études de Michel n’étaient guère recherchées & guère payées, il y a trente ans, dans les ventes publiques, où elles se produisaient en assez grand nombre. Il est vrai qu’elles n’offraient rien de bien séduisant : c’étaient des toiles d’une dimension importante, représentant des carrés de sol, la plupart sans accident, des amas de broussailles avec le ciel à ras de terre, un ciel brouillé, profond, triste. Mais tout cela était largement peint, d’un ton juste. Aujourd’hui, les tableaux de Michel sont mieux appréciés ; on les paye, sinon un prix élevé, du moins un prix honorable. Ce sont surtout les artistes qui les achètent.

Dans les nouvelles dénominations de rues, j’aurais souhaité de voir la rue Michel, à Montmartre.

Les deux plus récents historiens de Montmartre sont Gérard de Nerval & M. Léon de Trétaigne.

Le premier, dans sa Bohême galante, au chapitre intitulé : « Promenades & souvenirs, » a écrit six de ses pages les plus exquises. Il raconte comment il faillit acheter autrefois, au prix de 3,000 francs, la dernière vigne de Montmartre.

« Ce qui me séduisait, dit-il, dans ce petit espace abrité par les grands arbres du Château des Brouillards, c’était d’abord ce reste de vignoble lié au souvenir de saint Denis. C’était ensuite le voisinage de l’abreuvoir, qui, le soir, s’anime du spectacle de chevaux & de chiens que l’on y baigne, — & d’une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent & chantent, comme dans un des premiers chapitres de Werther. Avec un bas-relief consacré à Diane, & peut-être deux figures de naïades sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l’ombre des vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux à ses heures… »

À côté de cet abreuvoir s’élève aujourd’hui une maison élégante, dont le propriétaire est cet aimable Berthelier, le chanteur de chansonnettes & de vaudevilles.

« Il ne faut plus y penser ! — s’écrie Gérard avec ce doux sourire que je revois toujours ; — je ne serai jamais propriétaire ! » Et ses visions d’antiquité lui reviennent de plus belle. Il aurait fait faire dans cette vigne une construction si légère ! « Une petite villa dans le goût de Pompéi, avec un impluvium & une cella, quelque chose comme la maison du poëte tragique. Le pauvre Laviron, mort depuis, m’en avait dessiné le plan. »

C’est ainsi qu’en peu de lignes ce délicat esprit a su dégager toute la poésie agreste de Montmartre.

Le second historien, dans le sens grave & imposant du mot, est, comme je l’ai dit, M. Léon de Trétaigne. Ses études sur Montmartre & Clignancourt, constituant un volume in-octavo, ont paru en 1862. Elles résument tous les travaux précédents & embrassent une période considérable de siècles. C’est le volume qu’il faut ouvrir si l’on veut connaître les révolutions de cette éminence de terrain depuis le supplice de saint Denis, date à laquelle elle entre violemment dans l’histoire.

Que d’événements importants se sont passés à Montmartre ! Que d’hommes fameux y ont paru, pour prier ou pour combattre !

L’empereur de Germanie, Othon II, y a fait chanter un formidable Alleluia qui s’entendit jusqu’à Notre-Dame épouvantée.

Le pape Eugène III y a officié solennellement, saint Bernard lui servant de diacre.

Charles VI, au lendemain du ballet des sauvages, où il faillit trouver la mort dans les flammes, s’y est rendu en pèlerinage, accompagné de toute sa cour.

Ignace de Loyola & François Xavier y ont prononcé leurs vœux & jeté les premières bases de la Compagnie de Jésus.

Henri IV y a établi son quartier général lors de son troisième siège de Paris. On veut même qu’il y ait senti battre son cœur, — qui battait d’ailleurs assez facilement, — pour une abbesse d’un couvent de bénédictines.

À ce même couvent, transformé & purifié, le Régent & le jeune roi Louis XV sont venus maintes fois faire leurs dévotions.

Puis le vent de la Révolution a soufflé ; &, sous la Terreur, Montmartre, l’innocent & tranquille Montmartre, a vu son nom changé en celui de Mont-Marat.

Tranquille, viens-je de dire ! Ne vous y fiez pas. En 1814, quatre cents dragons y ont lutté héroïquement contre vingt mille hommes de l’armée de Silésie.

Vous voyez que les souvenirs abondent en cette localité.

Ce livre, très complet, mène le lecteur jusqu’à l’administration de M. le baron Michel de Trétaigne, père de l’auteur & maire de Montmartre pendant plusieurs années.

MM. de Trétaigne père & fils habitent eux-mêmes, au bas de Montmartre, dans la rue Marcadet, un ravissant domaine composé d’une maison, ou plutôt d’une petite maison, ornée de bas-reliefs érotiques, & d’un parc d’une étendue qu’on ne soupçonnerait jamais dans un faubourg parisien. De longues avenues de tilleuls & de marronniers, d’épaisses charmilles, des pelouses immenses, des peupliers gigantesques, des cèdres, des arbres de Judée contribuent à rendre invraisemblable cette propriété magnifique.

Aujourd’hui, le maire de Montmartre est M. Leblanc.»

Ce n’est pas la faute à cet honorable fonctionnaire s’il est forcé de signer tous ses actes : Le maire, Leblanc.

Charles Monselet, De Montmartre à Séville. Paris, 1865.

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