Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

1 janvier 2014

L’an neuf

Classé dans : Actualité, Histoire, Religion — Miklos @ 2:47


Gustave Doré : Druide coupant le gui, 1861 (
source)
Cliquer pour agrandir.

«Le premier jour de l’année, qui commençait autrefois dans les Gaules vers le 20 ou 21 décembre, était, chez nos pères, un jour de réjouissance et de solennité. Avant le lever du soleil, les Druides, accompagnés des Magistrats, et du peuple qui criait au gui l’an neuf, allaient dans une forêt pour cueillir le gui de chêne.

Voici quel était l’ordre de la marche. Les Druides conduisant les taureaux du sacrifice, paraissaient les premiers. Ils étaient suivis des Poètes, des Musiciens, et de leurs disciples initiés aux mystères, qui chantaient des hymnes en l’honneur des divinités du pays. Après eux, venait un Héraut vêtu de blanc, portant en main un caducée, qui était une branche de verveine, entortillée de deux figures de serpents joints ensemble. Trois Druides marchaient de front, immédiatement derrière le Héraut. L’un portait dans un vase le vin du sacrifice, le second le pain, et le troisième la main ou le sceptre de justice. On voyait ensuite s’avancer seul le Chef ou Prince des Druides, revêtu d’une robe blanche, sous une autre de fin lin, avec une ceinture d’or, et la tête couverte d’un chapeau blanc, surmonté d’une houppe de soie blanche, et garni de deux larges bandes qui descendaient sur les épaules, à peu près comme celles des mitres de nos Évêques. Le Roi du pays marchait à côté du Prince des Druides suivi de la noblesse et du peuple.

Lorsqu’on était arrivé dans la forêt, dit M. de Saint-Foix, on dressait avec du gazon, autour du plus beau chêne, un autel triangulaire ; et l’on gravait sur le tronc et sur les deux plus grosses branches les noms des dieux qui passaient pour les plus puissants. Ensuite un Druide, vêtu d’une tunique blanche, montait sur un arbre y coupait le gui avec une serpette d’or tandis que deux autres Druides étaient au pied pour le recevoir dans un linge et prendre bien garde qu’il ne touchât à terre. Les Prêtres tiraient un grand profit de l’eau dans laquelle ils faisaient tremper ce nouveau gui, et persuadaient au peuple qu’elle était lustrale, très efficace contre les sortilèges, et qu’elle guérissait de plusieurs maladies. C’était là ce qu’ils donnaient pour étrennes, aux grands et au peuple. On portait toujours sur soi de cette eau ; l’on en conservait dans les temples ; on en gardait dans les maisons.

Au gui l’an neuf s’est dit depuis d’une quête singulière qui se faisait dans quelques diocèses de France, le premier jour de l’an, pour les cierges de l’église. Une troupe choisie de jeunes gens et de jeunes filles, ayant à leur tête un chef qu’ils appelaient leur follet, était chargée de cette pieuse récolte et faisait dans l’église des extravagances qui approchaient de celles de la fête des fous.

En 1595, cette coutume fut abolie dans le diocèse d’Angers, par une ordonnance synodale ; mais elle se pratiqua hors des églises et la licence devint beaucoup plus grande. Les garçons et les filles couraient de maison en maison, dansant et chantant des chansons dissolues. On fut enfin obligé de proscrire tout à fait une quête si scandaleuse, par une autre ordonnance synodale de 1688. »Dans le Poitou, et spécialement à Châtellerault, les gâteaux que l’on donne aux enfants, au premier jour de l’année, s’appellent au-gui-l’an neuf.

Étrennes françaises. Tribut d’un amateur à sa Nation. Paris, 1787.

14 décembre 2013

« Sur la langue yiddish »

Classé dans : Actualité, Histoire, Judaïsme, Langue, Littérature, Musique, Religion, Société — Miklos @ 15:14

L’intervention fort intéressante que l’on pourra lire ici a été prononcée il y a deux jours à l’Hôtel de Ville de Paris par Yitskhok Niborski à l’occasion de la présentation du Projet Pourim Shpil, qui vise à faire inscrire cette tradition carnavalesque juive multiséculaire – elle était déjà mentionnée au XIVe siècle – au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Son nom est composé de deux mots : l’un en hébreu, « Pourim », qui dénote la fête (au printemps) qui a donné lieu à ce type de manifestation ; l’autre en yiddish, « spil », qui signifie « jeu, jeu de scène ». Il vise à représenter, souvent de façon humoristique et avec des clins d’œil plus ou moins ironiques à l’actualité de la communauté qui le monte, l’événement fondateur de la fête, et qui est décrit dans le Livre d’Esther de l’Ancien testament : on y trouve tous les ingrédients d’une pièce à rebondissements – désir, amour, jalousie, trahison… mais aussi l’entrelacement souvent périlleux entre les sphères politique et personnelle chez les grands de ce monde. Tout est bien qui finit bien, d’où cette fête (presque) débridée qui exprime un réel soulagement.

Il pourrait sembler curieux qu’on ait utilisé le terme de « carnavalesque » pour qualifier cette tradition, puisqu’il dénote la période précédant le Carême chrétien. Mais non seulement il en partage le sens de « bouffonnerie plus ou moins grotesque », mais la période à laquelle il a lieu est curieusement comparable dans les calendriers juif et chrétien : la fête de Pourim précède d’un mois jour pour jour la Pâque juive, tandis que le Mardi gras a lieu un mois et demi avant Pâques – en 2014, les 16 et 4 mars respectivement, et donc précédant de peu le l’équinoxe de mars…

Enfin, on précisera à ceux qui ne le connaissent pas encore que l’orateur est non seulement l’« un des meilleurs connaisseurs au monde de la langue et de la littérature yiddish », mais un des meilleurs enseignants de langues qu’il m’ait été donné d’avoir au cours de ma vie (et ce n’est certainement pas de sa faute si j’ai été sans doute un de ses cancres les plus notoires). Un maître.

«La proposition d’inscrire le Purim-shpil aux listes pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco ne prendra tout son sens que si nous considérons cette vieille pratique théâtrale des Juifs ashkénazes sous l’aspect de ses véritables liens avec la langue yiddish et sa littérature. Je ne parle pas du fait, évident, que tout projet pour remettre en valeur les purim-shpiln devrait impliquer un effort sérieux pour approfondir et diffuser la connaissance et la pratique du yiddish. Cela va de soi. Je parle maintenant de certaines caractéristiques du purim-shpil qui peuvent illustrer ce que le yiddish lui-même représente.

Parce que c’est le yiddish qui est le véritable chef d’œuvre de la civilisation ashkénaze. Pas forcément à cause de la grande diversité de ses origines : allemand du moyen-âge, hébreu et araméen, langues romanes, langues slaves. C’est très intéressant, mais tout de même un phénomène linguistique courant. Pas non plus à cause de la manière, pourtant remarquable, dont tous ces ingrédients se sont recomposés jusqu’à former une langue distincte et cohérente. Cela passionne à juste titre les spécialistes, mais au demeurant toutes les langues résultent de fusions entre autres langues, toutes empruntent et assimilent des éléments étrangers. Non ; si le yiddish nous intéresse, c’est pour avoir été en même temps le produit, le vecteur, le facteur d’équilibre et finalement aussi la force transformatrice de la civilisation qui l’a parlé.

Je dis : le yiddish, produit de la tradition juive, parce que c’est le mode de vie traditionnel juif qui a forgé la langue. L’activité intellectuelle par excellence était l’étude des textes bibliques et talmudiques en hébreu et en araméen, qu’on expliquait et commentait oralement en yiddish. Au fil des générations, cette activité a élargi le vocabulaire de la langue parlée, diversifié ses formes, changé sa musique. En même temps, des milliers d’expressions naissaient pour nommer l’infinité de pratiques rituelles et coutumières rythmant la vie de tous les jours, ainsi que les nombreuses règles et institutions du système rabbinique. Une vie si complexe et si spécifique ne pouvait se vivre qu’avec une langue également singulière.

Je dis : le yiddish, vecteur de la tradition juive, parce que s’il est vrai qu’une élite d’hommes instruits étudiait directement les textes sacrés, des couches plus vastes parmi les hommes et la grande majorité des femmes recevaient leur formation religieuse et morale à travers le yiddish. Non seulement à travers les sermons de rabbins et prêcheurs, mais aussi par le yiddish écrit, auquel la plupart des hommes et des femmes avaient accès. Pour eux on éditait en yiddish des livres édifiants et des vulgarisations des lois rabbiniques.

Je dis : le yiddish, facteur d’équilibre dans la tradition juive, parce que par sa seule existence comme fusion de mille emprunts, la langue constituait une surface de contact avec la vie des autres. Dès ses débuts, il y a six cent ans, la littérature yiddish a servi aussi pour apporter aux masses juives un peu de la culture séculière de leurs voisins. Femmes et hommes juifs appréciaient les mêmes genres littéraires que les gens d’autres peuples et en étaient d’autant plus friands que, pour la plupart, eux ils savaient lire. C’est ainsi que des contes et des nouvelles, des récits de chevalerie, des chroniques de voyages fantastiques et bien d’autres textes en yiddish apportaient aux gens du commun un divertissement donnant un aperçu de ce qui existait en dehors du groupe juif. Les rabbins se méfiaient de ce type de littérature si populaire, mais ont dû composer avec elle. On peut trouver étonnant que la langue façonnée par les études et pratiques traditionnelles, pétrie de leur esprit, ait pu en même temps servir de véhicule à des contenus, voire à des valeurs, venus de l’extérieur. Mais derrière ce paradoxe apparent se cache le plus savant des équilibres. Comme un épiderme qui protège l’organisme tout en lui assurant une respiration, le yiddish et sa littérature jusqu’au 19e siècle ont préservé la spécificité de la vie juive tout en compensant les tendances à l’enfermement et au verrouillage.

Je dis : le yiddish, force transformatrice de la tradition juive, parce qu’à partir du 19e siècle il s’arrache à son rôle figé de langue subalterne, tantôt appoint de la discipline religieuse, tantôt passeur en fraude d’un peu de culture extérieure. C’est l’époque où, sous l’influence des Lumières, des intellectuels formés dans le moule traditionnel en sortent pour entreprendre la réforme de la société juive. Ils veulent convaincre les couches populaires juives des empires russe et austro-hongrois de l’intérêt d’ouvrir l’éducation aux langues européennes, aux sciences, aux lettres et aux arts. Ils veulent moderniser les structures de la famille et de la communauté. En se servant du yiddish pour diffuser leurs idées, ils fondent une littérature moderne. Celle-ci, en véhiculant des idées progressistes et plus tard des pensées politiques tant sociales que nationales, a modifié de fond en comble la sensibilité et la réalité de tous les Juifs, bien au delà de la branche ashkénaze.

Le purim-shpil incarne bien ces caractéristiques principales du yiddish. Produit de la tradition, il a servi à la perpétuer tout en compensant sa rigueur excessive et ses hiérarchies rigides par cette libre respiration qu’est l’irrévérence. Il a fait entrer dans l’espace juif pas mal d’éléments du théâtre populaire européen. Berceau du théâtre moderne, il se place par là à l’origine d’un facteur majeur d’ouverture et de transformation culturelle. Même après le génocide, il inspire encore certaines œuvres comme celles de Khayim Sloves, où convergent la farce de Purim et l’esprit du théâtre de Bertolt Brecht.

Notre démarche auprès de l’Unesco aura un sens si, indépendamment de son issue, nous affirmons pour nous mêmes, autour du symbole du Purim-shpil, »les valeurs de contestation féconde, d’ouverture et de partage qui sont celles de la culture yiddish moderne. Sans ça, nous risquons de jouer un bien mauvais purim-shpil.

Yitskhok Niborksi

13 décembre 2013

Immigrés, suite et (une) fin

Classé dans : Judaïsme, Langue, Littérature, Récits, Religion, Société — Miklos @ 0:40

Pour ceux qui n’ont pas eu le loisir de lire le roman Uncle Moses de l’écrivain Sholem Asch dont on avait récemment résumé le début, en voici une suite.

Oncle Moses finit par obtenir ce qu’il convoitait : la jeune et belle Masha se résigne à l’épouser malgré le dégoût et le mépris qu’il lui inspire. Il n’y a pas d’autre issue pour elle : le jeune Charlie qui l’attire ne s’intéresse pas à elle et n’est passionné que par la lutte sociale ; quant à sa propre famille, elle attend avec un immense espoir ce mariage qui la tirerait de la misère.

Une très curieuse métamorphose du caractère de Moses commence alors : il s’adoucit à l’égard des autres, s’humanise et se rapproche de la religion tout en prenant un certain recul des affaires. Sam, son âme damnée et maître des hautes et basses œuvres, en profite pour prendre de l’ascendant dans l’atelier en en écartant graduellement son patron.

Deux ans plus tard, un enfant naît. Masha, elle, alterne entre dégoût et indifférence pour les attentions de son mari, passe ses journées à rêver et sombre dans l’ennui. Poussée par le désespoir, elle abandonne Moses en emmenant leur enfant avec elle. Travaillant jour et nuit dans des conditions bien pires que celles de l’atelier de Moses, elle assure à son fils la meilleure éducation possible ; il finit par entrer à Harvard, puis par devenir un avocat très en vue, ce qui lui permettra de se lancer en politique et d’aspirer aux plus hautes responsabilités. Il avait de qui tenir.

Moses a tout perdu : son fils, sa femme, son atelier. Désespéré, il ne peut rester dans cette ville, dans ce pays, qui de paradis s’était trans­formé en enfer. Il finit par se décider à tout quitter pour partir à Paris : ne disait-on pas dans le vieux pays גליקלעך ווי גאָט אין פֿראַנקרייַך Heureux comme Dieu en France. ?

Après un long voyage qui n’est pas sans lui rappeler celui qu’il avait accompli dans sa jeunesse et qui l’avait emmené de son shtetl de Kuzmin à New York, il arrive à destination. Ruiné, vivant d’expé­dients, couchant sous les ponts, il est finalement recueilli par les Frères missionnaires de la charité. Ils l’aident à se reconstruire psycho­lo­gi­quement, il finit par se convertir. Par reconnaissance ? Par besoin ? Par conviction ? L’auteur laisse le lecteur libre d’analyser ses motivations.

L’esprit d’entreprise de Moses et l’énergie inépuisable qui lui avaient permis, jeune, de sortir de la misère pour arriver à la tête d’une affaire, n’ont pas disparu : il gravit l’échelle de la hiérarchie de l’Église, est nommé cardinal, puis – faut-il s’en étonner – élu pape. Par un curieux clin d’œil à son histoire personnelle, c’est son ancien atelier de couture où règne Sam avec autant de brutalité que Moses l’avait fait en son temps avant d’en être évincé qui fournit dorénavant les habits d’apparat de la maison papale. Sam est vert de jalousie de la réussite de son ancien patron, mais ביזנעס איז ביזנעסBusiness is business, comme on dit à New York.

Et c’est la fin de l’histoire, voire même celle de l’Histoire : une légende juive affirme que l’élection d’un pape né juif annonce l’arrivée des temps messianiques.


Le pape Moses

13 novembre 2013

Immigrés

Classé dans : Langue, Littérature, Religion, Société — Miklos @ 19:04


Immigrants à Ellis Island (source)

La migration est un phénomène tout aussi ancien que la vie sur terre : il est même concomitant à la vie elle-même comme une des stratégies de survie. Les animaux migrent ; les plantes, elles aussi, migrent ; comment n’en serait-il pas de même de l’espèce humaine ?

Chez cette dernière, on retrouve des schémas assez constants dans le long processus d’intégration qui s’ensuit à une arrivée souvent forcée par la nécessité dans une société et une culture étrangères rarement accueillantes, processus qui concerne tous les aspects de leur nouvelle vie. D’une part, le difficile apprentissage d’une langue, d’us et de cou­tu­mes, de culture, de démocratie, de laïcité parfois bien différents de ce qu’ils connaissaient jusque là, processus qui peut s’accom­pagner d’un repli voire d’un enfer­mement communautaire, ou, à l’inverse, du rejet de son propre patrimoine par la première ou la seconde génération qui embrasse parfois aveu­glément une modernité qui la fascine pour revenir, une ou deux géné­rations plus tard, de façon apaisée ou exa­cerbée, vers la tradition, réelle ou fantasmée, de leurs ancêtres. D’autre part, la perte de statut socio-profes­sionnel qui ne laisse souvent comme choix que celui de prendre les métiers considérés comme les plus bas sur l’échelle sociale et délaissés par les autochtones (qui ne sont après tout que des descendants d’immigrés) qui considèrent avec mépris ou ignorent tout à fait ces exploités mais qui ne manqueront de critiquer leur ultérieure ascension sociale… Conflits inter­gé­né­ra­tionnels, racisme, margi­na­li­sation, fonda­men­talismes y trouvent malheu­reu­sement un terreau bien fertile.

Les passages que l’on pourra lire ci-dessous reflètent ces phéno­mènes dans le cadre des vagues d’immi­grations juives en provenance de l’Europe de l’Est où ces popu­lations souffraient de pau­vreté et de persé­cutions croissantes. Leur desti­nation : l’Amérique, cet ailleurs rêvé, fantasmé, comme d’un paradis sur terre mais où le réveil à l’arrivée est souvent accom­pagné de ces chocs dont nous parlons plus haut, comme le chante avec humour le grand Aaron Lebedeff à quasiment la même époque. Ces textes sont extraits du roman Uncle Moses de l’écrivain Sholem Asch, publié en anglais (l’original est en yiddish) en 1920. L’auteur sait de quoi il parle : né en 1880 dans la petite ville polonaise de Kutno (où Napoléon était passé en 1807) dans une famille juive tradi­tio­naliste, il en partira au début des années 1900 et vivra succes­si­vement en Palestine, aux États-Unis, en France, de nouveau en Palestine puis aux États-Unis, qu’il quittera après le rejet par le lectorat juif de sa fameuse trilogie « chré­tienne » (dont seul Le Nazaréen a été traduit en français et publié, une seule fois, en 1947) pour s’installer en Israël et décéder à Londres en 1957.

La version intégrale de la tra­duc­tion en anglais du roman et celle de l’ori­ginal en yiddish se trou­vent à la fin de ce billet. On pourra en écouter ici la lecture inté­grale en yiddish. Un film éponyme a été réalisé en 1932 par Sidney Goldin et Aubrey Scotto avec le grand acteur Maurice Schwartz dans le rôle prin­cipal, dont il existe une version en DVD (sous-titré en anglais).

Au début du roman, Asch décrit une famille juive ori­gi­naire d’un shtetl de Pologne, Kuzmin, venue s’installer à New York quelques années aupa­ravant, dans une vague d’émi­gration qui avait saisi quasiment tous les habitants du village partis à la suite d’un de leurs jeunes à l’esprit entre­prenant et aux dents longues, Moses Melnik, garçon-boucher de son état. Arrivés au pays de leurs rêves, ils se retrouveront tous réduits, de l’instituteur à l’artisan et jusqu’à la lie de leur société d’antan, à travailler dans des conditions de quasi escla­va­gisme sous la coupe de cet homme devenu un employeur impi­to­yable que tout le monde appelle Oncle Moses – lui-même esclave de cette machine productiviste qui broie tout jusqu’à ses créateurs, comme l’illustrera quelques années plus tard le film Metropolis – dans un de ces sweatshops de l’époque, ateliers de confection où non seulement les ouvriers étaient exploités de façon éhontée mais où des accidents tragiques n’étaient pas rares.

Le père, Berrel, ne s’est pas intégré dans ce monde nouveau qu’il ne peut comprendre ; à l’inverse de sa femme, Gnendel, qui embrasse avec enthousiasme la mode et la culture (juive) américaines dans lesquelles baignent leurs enfants, il sait que ce n’est plus dans ce monde qu’il trouvera le bonheur. Il se réfugie dans la religion de ses ancêtres avec un sentiment de profonde solitude mêlé d’exaltation pour cet autre monde vers lequel il se rapproche. Son frère Aaron, lui aussi père de famille, essaie infructueusement d’échapper au travail mécanique dont il est esclave.

Leurs enfants – les trois filles Deborah, Rachel et Clara et le fils Charlie – n’ont pas bénéficié également de leur immigration. L’aînée, Deborah, a dû trouver immédiatement du travail pour aider sa famille, tandis que ses sœurs, et surtout son frère, le benjamin, ont pu faire des études ; grâce à son sacrifice, lui a toutes les chances de devenir avocat et de réaliser ainsi le rêve de toute mère juive archétypale, et les deux sœurs de trouver des partis bien établis socialement, tandis qu’elle est condamnée à devenir une vieille fille aigrie.

Et ainsi, aux sentiments d’aliénation qui se sont installés entre les deux parents puis entre les parents et leurs enfants se rajoutent aussi des tensions au sein de la deuxième génération, dues aux parcours différents des membres de la fratrie et aux sentiments d’injustice et de frustration qui en découlent.

Ces problèmes familiaux s’inscrivent dans un cadre plus large de conflits et de boule­ver­sements parfois drama­tiques que le roman déve­lo­ppera ensuite avec subti­lité, autant sur le plan social que psycho­logique. Oncle Moses, tel un parrain mafieux, plie impi­to­ya­blement tout le monde à ses besoins et à ses désirs : ses ouvriers, dont il tente de casser les velléités de syndi­cation puis de grève, et qui seront orga­nisés et repré­sentés plus tard par le fils de Berrel, Charlie, devenu avocat ; Masha, la splendide nièce de Berrel à peine sortie de l’ado­les­cence, très proche de son cousin Charlie, et que Moses, quinqua­génaire solitaire en plein retour d’âge, épou­sera quasiment de force afin qu’elle lui donne des enfants. Mais rien ne se passera ensuite comme prévu.

Le théâtre de ces scènes de la vie des immigrés est la transpo­sition de ce paradis sur terre qu’était malgré tout le shtetl du « vieux pays » (où Berrel souhaitera retourner « pour y mourir ») dans l’enfer que repré­sente l’atelier dans ce nouveau monde tant désiré.

That night Joseph’s home was besieged by relatives, near and distant, by neighbors and anxious members of the community, who came to ask news of the children and friends they had in America. If one of them had a son in Africa, in Brazil, or even in London, he came to ask news of the American. For what sort of place this America might be was not clearly understood in the village. In those days everything was called America. Just across the border, it seemed, was one vast city and the name of that city was America.

[…]

In America the inhabitants of the village found one another anew. On the Bowery stood a filthy, dust-laden three-story structure, covered with the dust that the elevated trains whirled up from the streets. And in the upper stories dwelt the entire village of Kuzmin. And the village sewed clothes for the American. And who might not be found here in this Bowery building? The Hebrew teachers of the town,—the leading citizens side by side with artisans and the scum of the village, —all sat on the top floor of the Bowery edifice, sewing and sewing away. And whosoever landed here, remained for the rest of his days. They knew but one round: in the morning from their homes to the Bowery; at night, from the Bowery to their homes. Over the entrance to the house on the Bowery was a small, dust-covered sign, which bore “the American’s” name: Moses Melnick.

[…]

Gnendel entered from the next room and although she was already a grandmother,—although she had been in America for twelve years and had had five children, whose pay she practically tore out of their hands, she still wore the same elegant wig with the three curls over her shining forehead, just as she had been accustomed to do at home, in Poland, when dressed in gala array for the synagogue on the Sabbath and other holy days. While America had had a devastating effect upon her husband Berrel, having in a very short time made a bent old man of him, it had affected Gnendel in quite the opposite way. Gnendel had grown younger in America. She had here become “liberal.” Instead of Zeena UreenaThe “Zeena Ureena” is a book, particularly intended for Yiddish women, containing an exposition of the Bible plentifully besprinkled with folk tales., which had been her spiritual food in her old home, she began here to read Yiddish newspapers and take an interest in everything. The children often took her along to the Jewish theatre, which she enjoyed immensely; she was fond, moreover, of attiring herself in her daughters’ cast-off shoes and altered dresses, so that, in a certain manner, she managed to follow the fashions, except that she was a trifle behind. Her husband’s piety and devotion to the sacred books, which at home had been her pride, had in America lost their value to her almost entirely. And because the machine had aged Berrel so quickly and bent him over, he lost all attraction and respect in her eyes. She made life hard for him in his declining years.

[…]

Deborah who well remembered her father as he had been in the old country, where he was the most highly respected ChassidMember of a Jewish sect founded in Poland about 1750, by Rabbi Israel ben Eliezer Baal-Shem, to revive the strict practises of the earlier Chassidism. This earlier sect was founded about the third century B.C. by opponents of the Hellenistic innovations. It was devoted to the strict observance of the ritual of purification and separation (Webster’s New International Dictionary, under Chasidim). in the town with a splendid home,—who had lived through the bitter times of advancing poverty that had forced him to move his family to America, when she was already a grown-up girl, felt, more than the rest of the children, a certain respect for her father. Her father’s cry of “Deborah, dear!” summoned the remembrance of their former home in the little Polish town, where her parents called her by that same name. She paused, and was on the point of going to help her mother with the breakfast, as she was once wont to do, but as she looked at her brother who was dressing in such calm, leisurely fashion, she was provoked.

“Well, everything here goes upside down.”

Deborah had teen the first of the children to earn money and bring it home to her mother; she had found employment from the very first day on which she landed. Wherefore she imagined that she was the real mistress of the household. She grudged her brothers and sisters their opportunity to attend the public schools—one of them for a year, the other for two years. She had been obliged to toil from the very first, whence she got the notion that she supported the rest. Her brothers and sisters indeed had now been working for a long time; it was Charlie whom she envied most. He was the only boy and had come to America while yet a child, thus having gone to the public schools longer than the others. Today he was a grown-up fellow, yet he did not work “steady,’” in the evenings attending “preparatory school” and in the daytime sporadically picking up whatever work presented itself. His sister simply could not endure seeing that he would soon be ready to enter college; maybe he would finally become a lawyer, thus gratifying his ambition. She felt convinced that all this was due to her self-sacrificing youthful toil,—that because of him her lips and hands had become so coarse, and her neck so thin that the veins showed through. Because of him she had remained an old maid.

[…]

Aaron stared at his sister-in-law in amazement. Was this the pious woman who in the old country used to lead the women in prayer at the synagogue and come running in to the House of Study every other day to discover whether a certain piece of meat or a fowl were fit for food from the Mosaic dietary standpoint? She had always had questions of food purity to be settled. What had become of her during the few years that she had been in America?

Gnendel, however, as we have seen, had become “liberal.” Berrel’s home was divided into two camps. One party was composed of the father and the two older daughters,—Deborah the ‘old maid’ and Rachel, who had married a Galician Jew. These two remembered their father from his prosperous days, and still respected him. The other party was comprised of the mother and the two younger children, Charlie and Clara, who had completed their bringing up in America. They were fond of their mother, who returned their affection. The parties clashed at every meal.

Berrel himself could not understand what had come over his wife since she had landed. But he was used to this bepuzzlement. There were so many things he did not understand in America. He simply got used to them and stopped asking questions. The twelve years that he had been in America were lived in solitude, in abandonment amidst his family circle. He had none to converse with. Not only were his children estranged from him, but the very wife who had borne him the children and with whom he had shared so many years of his life, became a stranger to him here in America. This spiritual solitude drove the man to religious ecstasy. He sought life in his religion. This world he had already lost; so he desired the next world, for which he was preparing, to be richer and more glorious. He did not eat the same bread as the rest of his family. Saturday evening he would go to a friend who lived on a Jewish street and who dealt in kosher butter and cheese. He would recite prayers with him, would purchase a cheese and a half- pound of butter and would live upon this fare from one week to the next. It was of this food that he now ate his breakfast.

A quarter of an hour later Gnendel’s kitchen was quiet and empty. Everybody had gone off to work.

When Aaron and Berrel reached the street Aaron looked closely at his brother and for the first time fully realized how old Berrel had become during his brief residence in America. He was already an aged man with a grey beard and stooping shoulders. Yet what a short time ago, it seemed, had this man been Berrel the Chassid of Kuzmin, with a jet-black beard, blooming red cheeks and black, sparkling eyes! Berrel the Chassid, who was so active in all community affairs,—a veritable “live-wire.” He had been a merchant, had ridden to Ger to the Chief Rabbi and had been a deep student. And was this he? It seemed to Aaron that he had two brothers,—that Berrel the Chassid had remained in the little Polish, town and that this one at his side was a decrepit old operative, a complaining, broken-down old fellow.

Berrel noticed Aaron’s glances and knew the thoughts that stirred behind them.

“But, Berrel,” smiled Aaron, “how can you …”

Aaron choked back his query.

“Bah, the end isn’t so far off. I ask nothing more of the world. I’ve had enough.”

And now Aaron could understand why, amid his servitude, his brother had not lost hope and courage. Not until now had he discovered the reason for his brother’s calm contentment, for the untainted clearness of his eyes. Now he saw it all. His brother believed in a future life, and the nearer he came to the next world, the happier and calmer he grew. It seemed to him that he could see his brother sailing to the shores of an island where there were awaiting him stored-up treasures that he had accumulated during his life, and that his enjoyment of them was soon to begin. The nearer he came to the island, the happier and calmer he grew. Belief in the future world infused the brother with strength to endure so placidly and patiently the vicissitudes of the present. For the first time Aaron envied his brother his belief, and he began to seek in his own life something analogous to his brother’s faith. But he could discover nothing. His life was empty—only poverty, monotony, and barren, slavish toil for his daily bread. . . .”

16 octobre 2013

Ceci n’est pas un titre

Pour ceux qui, à mon instar, épluchaient avidement la fameuse revue Scientific American, avaient dévoré La Chasse au Snark, Les Aventures d’Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir, ou encore celles du prêtre détective Brown et parcouru (en diagonale, je l’avoue) La Complainte du vieux marin, Martin Gardner n’est pas un inconnu : c’était avant tout pour moi l’auteur d’une myriade de jeux mathématiques qu’il publiait dans sa rubrique du mensuel américain. C’est, soit dit en passant, une pratique fort ancienne aussi de ce côté-ci de l’Atlantique : il suffit de se plonger dans les Problèmes plaisants & délectables qui se font par les nombres de Claude-Gaspar Bachet (1581-1638) ou dans les Récré­ations mathématiques d’un lointain successeur, Édouard Lucas (1842-1891). Gardner y exposait souvent aussi des théories mathématiques d’une façon compréhensible pour le lecteur (très) appliqué que j’étais, passionné depuis mon enfance par les maths. Il le faisait avec intelligence et humour, et arrivé au bout de la lecture on ne pouvait que lancer un Ahhhhhhh ! d’émer­veil­lement, parfois de compré­hension mais aussi de soulagement. Puis je découvris ses commen­taires des œuvres de Lewis Carroll, de G. K. Chesterton et de l’épopée fantastique en vers de Coleridge : logiques, clairs, et tout aussi passion­nants, ils en donnent souvent des clés sans pour autant banaliser les côtés poétique, merveilleux et fantastique de ces textes. Bien plus tard, je tombai sur son roman initiatique The Flight of Peter Fromm, qui décrit de façon romancée sa propre recherche spirituelle à travers les divers mouvements et tendances protestants américains.

Le New York Times publie ces jours-ci un article consacré à Martin Gardner (et qui comprend une énigme que vous ne manquerez pas de tenter de résoudre, si, si !) à l’occasion du 99e anniversaire de sa naissance et la publication des son autobiographie, qu’il avait terminée peu avant son décès en 2010, dont le quotidien fournit un chapitre passionnant. On peut y lire la relation qu’en fait l’auteur de ses rapports amicaux et scientifiques avec quelques-uns des grands mathématiciens de la seconde moitié du XXe siècle. Il y parle entre autre de Raymond Smullyan, qui n’était pas que chercheur mais aussi auteur de nombreux recueils de problèmes tout aussi délectables et qui faisaient souvent appel à des paradoxes logiques autoréférentiels tels que ceux brièvement illustrés par les titres de deux de ces ouvrages dont on peut voir reproduites ici les couvertures.

Imaginez-vous un instant souhaitant acheter celui de gauche dans une librairie anglophone :

– Vous : “Hello, I’d like to know if you hold a book I’m interested in.”

– Le vendeur : “Sure. What is the name of this book?”

– Vous : “Sure: What Is the Name of This Book?

On peut supposer que le vendeur n’entendra pas les italiques et les majuscules dans votre réponse et que ce dialogue se poursuivra à l’instar de celui, célèbre, d’Abbott et Costello, Who’s on First? s’il ne se termine par un pugilat.

Il s’avère toutefois que Smullyan n’est pas le premier à avoir intitulé un livre ainsi : en 1841, parait (à Paris, s’il vous plaît !) The Book Without A Name de Sir T[homas] Charles and Lady Morgan. La dame en question – née Sydney Owenson en Irlande (vers 1783-1785, selon le Dictionary of National Biography, tandis que les Wikipedias française, anglaise et suédoise indiquent 1776, 1781 et 1783, respec­ti­vement) –, était femme de lettres en son propre titre, mais avait ici aidé son mari dans la rédaction de cet ouvrage-ci (et n’en était donc pas le seul auteur, contrairement aux informations wikipédiennes).

La choix du titre est expliqué dans l’introduction à l’ouvrage qui s’avère être la republication d’articles parfois inachevés qui s’étaient empilés dans un dossier et qui donneraient matière à ce qu’on appellerait aujourd’hui littérature de salon (les beaux livres qu’on place sur une table basse pour les y faire admirer à défaut de les lire) ou de salle d’attente… Avec un recul ironique, cette introduction en guise d’avertissement ne manque de sel à l’égard des modes de l’époque – on est en 1841 ! – qui sont toujours d’actualité… : « Maintenant, tout le monde écrit et peu ont le temps de lire. » La voici :

The reason for not giving a name to the following papers is, simply, that their authors had no name to give. The golden age of literature, when titles for books were “plenty as blackberries,” when publications were few, readers many, and authors (in the Horatian phrase) were things to point the finger at—that golden age is passed and gone. Now every one writes, few have leisure to read; and an unpreoccupied title is more difficult to be met with than the industry which goes to write a volume, or the enterprise that undertakes to publish it.

This difficulty will be more readily acknowledged, when a further statement is made, that the present venture is, for the most part, a mere funding of literary exchequer bills, a gathering into the fold of certain stray sketches, some of which have already appeared in different leading periodicals of the last ten or fifteen years. Such re-publications are a prevailing fashion of the day (to which, by-the-by, we are indebted for much pleasant reading, that otherwise would have been “in the great bosom of oblivion buried”); and even while these pages were passing through the press, more than one appropriate title under consideration had been seized on by others, who, in thus “filching from us our good name,” had so far “made us poor indeed,” that they reduced us to the necessity of preferring no name at all to a bad one.

The original articles which have been added to the collection, (owing to the continued illness, for many months, of one of the authors), have been taken, rather than selected, from a portfolio, where many such “unfinished things” have from time to time been deposited, and all but forgotten.

Books like the present were allowed, in former days, to find sanctuary in the parlour window-seat, then the great receptacle for whatever, in literature, might be idly taken up, and as carelessly dropped. At present, they may aspire to become “bench fellows” with that large class of miscellaneous compositions, the albums, annuals, books of beauty, and beautiful books; and if got up “to match,” may make their way to the drawing-room table, along with other elegantly-bound volumes, “to be had of all the booksellers” and venders of knick-knacks in the kingdom.

Quant aux articles, il y a un peu de tout – cela aurait donné, de nos jours, matière à un blog, sans doute. On a lu le premier, Le Cordon Bleu, qui ne manque pas de sel (au figuré, s’entend) et qui, tout en portant un regard critique et amusé sur les mœurs culinaires et du rôle de la femme moderne (de l’époque) – c’est Lady M. qui s’exprime ici, sans aucun doute –, brosse une histoire (personnelle) de la gastronomie à travers les âges. En voici le début, en guise de mise en bouche, dans une traduction en français publiée la même année :

Nous vivons dans une triste époque… quand je dis, nous, je veux parler des femmes. Privées de tout pouvoir, nous n’exerçons même pas le plus léger contrôle sur les passions humaines ; l’amour devient un calcul, le mariage une spéculation, et l’amitié, cet attribut particulier de notre sexe, n’est plus qu’un vain nom. La lueur d’un cigare fait pâlir l’éclat des plus beaux yeux, et le plus séduisant de tous les pieds féminins peut se cacher sans regret désormais sous les épais falbalas d’une robe trop longue ; car des cœurs cuirassés par l’égoïsme ou par un Petersham sont maintenant à l’abri de pareils traits. La pantoufle de Cendrillon passerait de main en main dans tous les clubs de l’Angleterre sans inspirer la moindre passion, même parmi les gardes ou parmi les membres du club CrockfordThe Guards and Crockford’s, club londonnien.. La Jeune FranceRegroupement de romantiques à la coquetterie révolutionnaire
créé en 1831, en réponse à l’appel « À la JeuneFrance »
lancé par Victor Hugo dans une ode du 10 août 1830.
et le dandyisme de l’Angleterre ne fourniraient pas un seul individu capable de s’extasier sur un corsage avec Saint-Preux, ou d’envier avec Waller la pression d’une ceinture. Ils ne sont plus ces jours où l’enlèvement d’une boucle de cheveuxDans un poème de Pope. agitait la société jusque dans ses fondements, et cet âge d’or durant lequel toutes les femmes étaient charmantes et tous les hommes charmés, devient aussi fabuleux que les contes des Mille et une Nuits.

Femmes de ce siècle, où régnez-vous encore en souveraines ? Je vous le dis franchement, votre trône est maintenant….. dans la cuisine.

« Ma belle, demandait Henri IV à l’une des filles d’honneur de Marie de Médicis, quel est le chemin de votre cœur ? – Par l’Église, Sire, répliqua sans hésiter celle à qui s’adressait une semblable question. Mais si les sommités féminines du règne de son petit-fils, les Maintenon, les Conti et les Soubise, eussent été interrogées devant une chambre étoilée de coquettes, sur le moyen le plus certain de parvenir à un cœur royal, elles se fussent, sans aucun doute, empressées de répondre, d’après leur propre expérience : Par vos côtelettes, mesdames. »

C’est là un fait incontestable ; jamais les femmes ne sentirent mieux tout le parti qu’elles pouvaient tirer de la cuisine qu’à l’époque de leur plus grande puissance. Elles comprirent cet art important dans sa physiologie, dans sa moralité et dans sa politique. Les fameuses côtelettes à la Maintenon de la maîtresse de Louis XIV ne favorisèrent pas moins ses projets de domination absolue que la révocation de l’édit de Nantes, et ses dragées et ses dragonnades aboutirent au même résultat, c’est-à-dire au triomphe de son insatiable ambition. Les femmes anglaises qui ont reçu la meilleure éducation connaissent à peine aujourd’hui le matériel d’une entrée, ou les éléments qui donnent un certain caractère à un entremets ; elles ne sauraient pas préciser le moment de l’apparition d’un hors d’œuvre, ou de l’enlèvement d’une pièce de résistance. Mais cette grande femme d’État, cette écrivain élégant, la première cuisinière de son siècle, – qui gouvernait la France et exerçait une si grande influence sur l’Europe, – était aussi capable de tenir, avec un égal génie et la même attention pour les moindres détails, le plus modeste ménage de son royaume. Il y a dans la correspondance de madame de Maintenon une lettre que toutes les maîtresses de maison devraient étudier et apprendre par cœur, comme leur Bréviaire : c’est celle dans laquelle la signataire fait le relevé de la dépense de la maison et de la table de son prodigue frère, et s’efforce de mettre un frein salutaire au désordre domestique de sa belle-sœur, qu’elle accuse de connaître aussi peu la science de la toilette que celle de la cuisine. Cette lettre se termine ainsi : « Si mes calculs peuvent vous être utiles, je n’aurai pas de regret à la peine que j’ai prise de les faire, et du moins je vous aurai fait voir que je sais quelque chose du ménage. »

Les femmes ont été créées par Dieu pour faire la cuisine ; et si parfois les hommes ont usurpé un certain pouvoir dans le ménage comme dans l’État, cet envahissement eut toujours pour cause le besoin temporaire qu’on avait de leur force physique.

Pas très féministe, mais savoureux.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos