Mais qui est donc Jérémie Golfier ?
« Si l’on savait où le loup passe, on irait l’attendre au trou. » — Proverbe savoyard.
« Confiance : Croyance spontanée ou acquise en la valeur morale, affective, professionnelle… d’une autre personne, qui fait que l’on est incapable d’imaginer de sa part tromperie, trahison ou incompétence. » — Trésor de la langue française.
« “Elementary, my dear Watson, elementary,” murmured Psmith. »1 — P.G. Wodehouse, Psmith, Journalist, 1915.
En février 2007, la Wikipedia française voyait la naissance d’une nouvelle entrée consacrée à Jérémie Golfier, et rédigée à partir d’un poste situé à l’université de Savoie. Selon son auteur – appelons-le donc le petit Savoyard –, il s’agirait d’un acteur de cinéma né à Annecy en 1986 qui s’illustre depuis 2005, selon une autre main2, « dans le montage et dans la réalisation de canulars et de pièges en tous genres qui l’ont mené jusqu’à Londres ». Notre petit Savoyard doit bien le connaître, puisqu’un mois plus tard il corrige le lieu de naissance, le remplaçant par Ambilly (la plus petite commune de Haute Savoie, selon la WP) et rajoute l’information selon laquelle « Il est connu pour ses sauts d’humeur et son attitude de girouette ». Une troisième main s’empresse de préciser que « par malheur la fin du séjour [à Londres] à (sic) en partie été gaché (re-sic) par le comportement égoïste de certains de ces (re-re-sic) petits camarades d’escapades ». Plus rien d’intéressant à signaler jusqu’en janvier 2008, date à laquelle une autre main (qui avait rajouté 20 kgs au poids officiel du joueur de rugby Fero Lasagavibau du stade Aurillacois) a contribué l’adresse MySpace du groupe de jazz-funk de notre héros. C’est hier que tout se précipite : la totalité du contenu de la page est effacée, puis, dans la foulée réinstaurée, et réeffacée, cette fois par un utilisateur s’identifiant comme « Jeremie.golfier ».
Cette biographie temporairement disparue mentionnait que le jeune Golfier avait figuré dans Godzilla, ce que mentionne aussi la page que la WP consacre à ce célèbre film. Problème : ce n’est que dans ces deux pages que l’on trouve cette information, tandis que l’excellente base de données sur le cinéma Internet Movie Database ne cite pas son nom dans la distribution détaillée qu’elle fournit en indiquant « verified as complete ». Elle ne le cite d’ailleurs dans aucun des autres films mentionnés dans la biographie de notre célèbre inconnu. On notera aussi que c’est notre petit Savoyard (auteur de la biographie originale de Jérémie Golfier) qui avait rajouté cette précision dans la page Godzilla. Il s’intéresse d’ailleurs à toutes sortes de sujets que traite la WP, où il apporte des modifications subtiles ; ainsi, à propos de l’« Évaluation de l’élève présentant un trouble anxieux » (on se souviendra qu’il officie à partir d’une université – dont il corrige la page dans la WP –, et qu’il aura aussi laissé sa trace dans celle consacrée à l’auto-handicap, anticipation d’un échec scolaire), il supprime une espace dans la mention bibliographique entre la virgule et la date qui suit, quand bien même les règles de la typographie préconisent sa présence. Il laissera de ses traces dans d’autres pages consacrées au cinéma (il écrira à plusieurs reprises de l’acteur, producteur, réalisateur et scénariste Thomas Langmann qu’« il est une grosse andouille française »), mais aussi au football (en rapport avec l’OGC Nice) et à l’athlétisme, à une petite commune de Haute Savoie (ce n’est pas pour rien qu’on l’a nommé le petit Savoyard) et enfin à la politique : Gaston Flosse (à propos duquel il supprime toutes les mentions de ses démêlés avec la justice), Georges Fenech (sur son implication « dans différentes affaires de justice »), l’UMP (où il efface, puis remet, les paragraphes consacrés à la « délicate question de la succession de Nicolas Sarkozy à la tête du mouvement ») et enfin à Édouard Balladur, à propos duquel il indique qu’« il adore les péages, ça lui rappelle des souvenirs “made in Chamonix” ! ».
Si les voies (et les voix) de la WP sont parfois curieuses ou surprenantes (sans avoir rien de bien mystérieux), on lira sans doute avec plus de profit Diderotiana, ou Recueil d’Anecdotes, Bons Mots, Plaisanteries, Réflexions et Pensées de Denis Diderot ; suivi de quelques morceaux inédits de ce célèbre encyclopédiste publié par Cousin d’Avalon3 en 1811. On y lit, p. 23-24 :
Quoi qu’il en soit, Diderot ne laissa pas étouffer son génie sous les épines que ses imprudences et celles de quelques-uns de ses collaborateurs avaient semées sur sa route ; tour à tour sérieux et badin, solide et frivole, il donna, dans le temps même qu’il travaillait à l’Encyclopédie, quelques productions qui semblaient ne pouvoir guère sortir d’une tête encyclopédique ; ses Bijoux Indiscrets, 2 vol. in 12, sont de ce nombre ; l’idée en est indécente, et les détails obscènes sans être piquans, même pour les jeunes gens malheureusement avides de romans licencieux ; il a rarement tiré un parti avantageux des scènes qu’il imagine ; il n’y a pas assez de chaleur dans l’exécution, de fines plaisanteries, de ces naïvetés heureuses qui sont l’âme d’un bon conte ; une pédanterie philosophique se fait sentir, même dans les endroits où elle est entièrement déplacée, et jamais l’auteur n’est plus lourd que lorsqu’il veut paraître léger.
Aurions-nous affaire à de nouveaux Diderots ? Quant à la réponse à la question posée au début de notre long parcours de l’univers encyclopédique 2.0, on en trouve une ici, qui a le mérite de l’originalité et de la stabilité. Son auteur a d’ailleurs contribué son opinion à l’article de la « vraie » WP consacré aux théories de l’évolution, où il qualifie les adultes américains d’incultes. Et ceux qui soutiennent qu’une image vaut mille mots pourront toujours jeter un œil là.
1 La célèbre phrase, attribuée à Sherlock Holmes s’adressant à son compagnon le Dr. Watson, a en fait été prononcée par Psmith (« P » silencieux, rajouté par le personnage pour donner du caractère à son nom), héros de quatre romans de P.G. Wodehouse, à l’intention du sous-éditeur Billy Windsor. Wodehouse est l’auteur de nombreux romans à l’humour très british, et qui, à l’instar des fictions d’Agatha Christie, donnent l’image d’un Royaume Uni immuable et figé dans une sorte d’image d’Épinal d’avant guerre (la première) malgré les longues années de leurs carrières littéraires respectives.
2 Ou, tout du moins, à partir d’un ordinateur situé ailleurs. Il se pourrait que ce soit notre petit Savoyard qui ait été aux commandes.
3 Auteur de nombreux recueils de ce genre (appelé « les Ana »), parmi lesquels on trouve les Bonapartiana, D’Alembertiana, Fontanesiana (M. de Fontanes), Grégoireana (M. Le Comte Henri Grégoire), Grimmiana, Moliérana, Pironiana (Alexis Piron), Staëlliana (Madame la Baronne de Staël-Holstein)…
Si la traduction s’élève parfois au niveau de l’art – on en a parlé 