Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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13 mai 2008

Mais qui est donc Jérémie Golfier ?

Classé dans : Sciences, techniques — Miklos @ 4:07

« Si l’on savait où le loup passe, on irait l’attendre au trou. » — Proverbe savoyard.

« Confiance : Croyance spontanée ou acquise en la valeur morale, affective, professionnelle… d’une autre personne, qui fait que l’on est incapable d’imaginer de sa part tromperie, trahison ou incompétence. » — Trésor de la langue française.

« “Elementary, my dear Watson, elementary,” murmured Psmith. »1 — P.G. Wodehouse, Psmith, Journalist, 1915.

En février 2007, la Wikipedia française voyait la naissance d’une nouvelle entrée consacrée à Jérémie Golfier, et rédigée à partir d’un poste situé à l’université de Savoie. Selon son auteur – appelons-le donc le petit Savoyard –, il s’agirait d’un acteur de cinéma né à Annecy en 1986 qui s’illustre depuis 2005, selon une autre main2, « dans le montage et dans la réalisation de canulars et de pièges en tous genres qui l’ont mené jusqu’à Londres ». Notre petit Savoyard doit bien le connaître, puisqu’un mois plus tard il corrige le lieu de naissance, le remplaçant par Ambilly (la plus petite commune de Haute Savoie, selon la WP) et rajoute l’information selon laquelle « Il est connu pour ses sauts d’humeur et son attitude de girouette ». Une troisième main s’empresse de préciser que « par malheur la fin du séjour [à Londres] à (sic) en partie été gaché (re-sic) par le comportement égoïste de certains de ces (re-re-sic) petits camarades d’escapades ». Plus rien d’intéressant à signaler jusqu’en janvier 2008, date à laquelle une autre main (qui avait rajouté 20 kgs au poids officiel du joueur de rugby Fero Lasagavibau du stade Aurillacois) a contribué l’adresse MySpace du groupe de jazz-funk de notre héros. C’est hier que tout se précipite : la totalité du contenu de la page est effacée, puis, dans la foulée réinstaurée, et réeffacée, cette fois par un utilisateur s’identifiant comme « Jeremie.golfier ».

Cette biographie temporairement disparue mentionnait que le jeune Golfier avait figuré dans Godzilla, ce que mentionne aussi la page que la WP consacre à ce célèbre film. Problème : ce n’est que dans ces deux pages que l’on trouve cette information, tandis que l’excellente base de données sur le cinéma Internet Movie Database ne cite pas son nom dans la distribution détaillée qu’elle fournit en indiquant « verified as complete ». Elle ne le cite d’ailleurs dans aucun des autres films mentionnés dans la biographie de notre célèbre inconnu. On notera aussi que c’est notre petit Savoyard (auteur de la biographie originale de Jérémie Golfier) qui avait rajouté cette précision dans la page Godzilla. Il s’intéresse d’ailleurs à toutes sortes de sujets que traite la WP, où il apporte des modifications subtiles ; ainsi, à propos de l’« Évaluation de l’élève présentant un trouble anxieux » (on se souviendra qu’il officie à partir d’une université – dont il corrige la page dans la WP –, et qu’il aura aussi laissé sa trace dans celle consacrée à l’auto-handicap, anticipation d’un échec scolaire), il supprime une espace dans la mention bibliographique entre la virgule et la date qui suit, quand bien même les règles de la typographie préconisent sa présence. Il laissera de ses traces dans d’autres pages consacrées au cinéma (il écrira à plusieurs reprises de l’acteur, producteur, réalisateur et scénariste Thomas Langmann qu’« il est une grosse andouille française »), mais aussi au football (en rapport avec l’OGC Nice) et à l’athlétisme, à une petite commune de Haute Savoie (ce n’est pas pour rien qu’on l’a nommé le petit Savoyard) et enfin à la politique : Gaston Flosse (à propos duquel il supprime toutes les mentions de ses démêlés avec la justice), Georges Fenech (sur son implication « dans différentes affaires de justice »), l’UMP (où il efface, puis remet, les paragraphes consacrés à la « délicate question de la succession de Nicolas Sarkozy à la tête du mouvement ») et enfin à Édouard Balladur, à propos duquel il indique qu’« il adore les péages, ça lui rappelle des souvenirs “made in Chamonix” ! ».

Si les voies (et les voix) de la WP sont parfois curieuses ou surprenantes (sans avoir rien de bien mystérieux), on lira sans doute avec plus de profit Diderotiana, ou Recueil d’Anecdotes, Bons Mots, Plaisanteries, Réflexions et Pensées de Denis Diderot ; suivi de quelques morceaux inédits de ce célèbre encyclopédiste publié par Cousin d’Avalon3 en 1811. On y lit, p. 23-24 :

Quoi qu’il en soit, Diderot ne laissa pas étouffer son génie sous les épines que ses imprudences et celles de quelques-uns de ses collaborateurs avaient semées sur sa route ; tour à tour sérieux et badin, solide et frivole, il donna, dans le temps même qu’il travaillait à l’Encyclopédie, quelques productions qui semblaient ne pouvoir guère sortir d’une tête encyclopédique ; ses Bijoux Indiscrets, 2 vol. in 12, sont de ce nombre ; l’idée en est indécente, et les détails obscènes sans être piquans, même pour les jeunes gens malheureusement avides de romans licencieux ; il a rarement tiré un parti avantageux des scènes qu’il imagine ; il n’y a pas assez de chaleur dans l’exécution, de fines plaisanteries, de ces naïvetés heureuses qui sont l’âme d’un bon conte ; une pédanterie philosophique se fait sentir, même dans les endroits où elle est entièrement déplacée, et jamais l’auteur n’est plus lourd que lorsqu’il veut paraître léger.

Aurions-nous affaire à de nouveaux Diderots ? Quant à la réponse à la question posée au début de notre long parcours de l’univers encyclopédique 2.0, on en trouve une ici, qui a le mérite de l’originalité et de la stabilité. Son auteur a d’ailleurs contribué son opinion à l’article de la « vraie » WP consacré aux théories de l’évolution, où il qualifie les adultes américains d’incultes. Et ceux qui soutiennent qu’une image vaut mille mots pourront toujours jeter un œil .


1 La célèbre phrase, attribuée à Sherlock Holmes s’adressant à son compagnon le Dr. Watson, a en fait été prononcée par Psmith (« P » silencieux, rajouté par le personnage pour donner du caractère à son nom), héros de quatre romans de P.G. Wodehouse, à l’intention du sous-éditeur Billy Windsor. Wodehouse est l’auteur de nombreux romans à l’humour très british, et qui, à l’instar des fictions d’Agatha Christie, donnent l’image d’un Royaume Uni immuable et figé dans une sorte d’image d’Épinal d’avant guerre (la première) malgré les longues années de leurs carrières littéraires respectives.
2 Ou, tout du moins, à partir d’un ordinateur situé ailleurs. Il se pourrait que ce soit notre petit Savoyard qui ait été aux commandes.
3 Auteur de nombreux recueils de ce genre (appelé « les Ana »), parmi lesquels on trouve les Bonapartiana, D’Alembertiana, Fontanesiana (M. de Fontanes), Grégoireana (M. Le Comte Henri Grégoire), Grimmiana, Moliérana, Pironiana (Alexis Piron), Staëlliana (Madame la Baronne de Staël-Holstein)…

12 mai 2008

Tradutore traditore

Classé dans : Langue, Peinture, dessin, Sciences, techniques — Miklos @ 1:26

Si la traduction s’élève parfois au niveau de l’art – on en a parlé ailleurs –, elle n’a souvent qu’une fonction, celle de palliatif des tristes conséquences de la construction de la tour de Babel, dont on a récemment vu au Kunsthistorisches Museum de Vienne l’époustouflante représentation qu’en a donné Brueghel – qui est après tout un autre genre de traduction, de la langue de la Bible (qu’il avait sans doute lue déjà traduite) à celle de la toile : son attention autant pour l’ensemble que pour la myriade des plus microscopiques détails, tableaux dans le tableau, peut d’ailleurs illustrer ce qu’est le travail du grand traducteur, fidèle à tous les niveaux du texte tout en en donnant sa propre représentation dans la langue cible. Voyons ce qu’en dit Dominique Bouhours (dont on avait lu les remarques acérées à propos de larigot et d’étymologies fantaisistes) :

Sur tout je me persuade que la précipitation est dangereuse en ce mestier-là. Ceux qui composent le plus de livres, ne sont pas toûjours les meilleurs Ecrivains ; & ce que Quintilien a dit de sa Langue1, se peut dire de la nostre. Ce n’est pas en écrivant viste, que l’on apprend à écrire bien ; c’est en écrivant bien, que l’on apprend à écrire viste.

L’exemple de M. de Vaugelas en vaut mille, si je ne me trompe. Vous sçavez, Messieurs, que tout habile qu’il estoit en nostre langue, il fut plusieurs années sur la traduction de Quinte-Curce, la changeant, & la corrigeant sans cesse ; & j’ay leû avec étonnement dans l’histoire de l’Académie2, qu’après avoir veû quelque traduction de M. d’Ablancourt, il recommença tout son travail, & fit une traduction toute nouvelle. Mais ce qui m’a le plus surpris, & ce qui devroit confondre les faiseurs de livres, c’est que dans cette derniére traduction, il se donna la peine de traduire la plupart des périodes en cinq ou six manières différentes.

Aussi je ne m’étonne pas aprés cela, que son ouvrage ait esté admiré de tout le monde, & que M. de Balzac mesme, qui n’estoit pas grand admirateur des ouvrages d’autruy, ait dit de bonne foy, que l’Alexandre de Quinte-Curce estoit invincible, & celui de Vaugelas inimitable.

Pour moy, Messieurs, je vous confesse que j’en suis charmé ; & que plus je lis cette admirable Traduction, plus j’y découvre de beautez. C’est, à mon gré, un chef-d’œuvre en nostre Langue, & je pense que l’on ne peut se rendre parfait dans l’éloquence Françoise, sans suivre les Remarques & imiter le Quinte-Curce de M. de Vaugelas.

Dominique Bouhours, Doutes sur la langue françoise
Proposez à Messieurs de l’Académie françoise
par un gentilhomme de province
. Paris, 1675.

C’est par des traductions sur un autre genre de toile que nous clorons ces remarques. L’utilisation de la machine pour effectuer des traductions automatiques est un rêve qui date, selon John Hutchins, du xviie siècle3, et qui n’a pu commencer à prendre corps qu’avec l’invention de l’ordinateur, ce qui a été le cas peu après la seconde guerre mondiale, et en intégrant les avancées scientifiques dans des domaines tels que la cryptographie et la théorie de l’information de Shannon. Si la traduction est un domaine d’une rare complexité4, son informatisation l’est bien plus : elle ne se limite pas au choix d’un mot dans un dictionnaire, mais nécessite la compréhension du texte (en d’autres termes, sa sémantique). Considérez ces deux phrases en anglais :

Time flies like an arrow.
Fruit flies like a banana.

(attribuées à Groucho Marx). Elles illustrent la nécessité d’une information sémantique pour pouvoir déterminer que, dans la première, time est le sujet, flies est un verbe à la troisième personne du singulier et like une préposition, tandis que dans la seconde, le sujet est fruit flies, flies étant ici un substantif au pluriel (de fly), et like le verbe au pluriel. Ainsi, la première signifie « le temps vole comme une flèche » (et non pas « les moucherons du temps aiment une flèche »), et la seconde « les moucherons des fruits aiment une banane » (et non pas « le fruit vole comme une banane »). Il faut « savoir », entre autre : que les fruits ne volent pas (sauf si un conjoint vous jette une banane à la tête), que, d’ailleurs, le temps non plus sauf dans cette métaphore en anglais (qui correspond au tempus fugit en latin, tout aussi métaphorique), et qu’il existe des mouches de fruit et pas de mouches de temps.

C’est la raison pour laquelle les systèmes conçus pour un corpus de textes bien définis – le droit, la recherche pharmaceutique, l’industrie pétrolifère pour ne citer que ceux qui bénéficient de soutiens conséquents pour leur importance économique et stratégique – sont en général plus efficaces que ceux destinés à traduire tout type de texte : on peut leur fournir ce niveau de connaissance (à l’aide d’ontologies informatiques, par exemple), ce qui n’est pas faisable pour l’ensemble des domaines de l’esprit humain. Certains systèmes généralistes sont disponibles sur l’internet, tel Babel Fish d’Altavista6, qui utilise, comme d’autres traducteurs informatiques, la technologie de traduction Systran développée depuis les années 1960 (et qui avait été mise à disposition sur le réseau Minitel…).

Un développement original dans son approche est celui du traducteur de Google, qui ne se base pas uniquement sur des règles et des dictionnaires, mais aussi sur un corpus gigantesque de traductions « humaines », celui de textes bilingues officiels des Nations Unies : ceci lui permet d’« apprendre » des usages de traduction en se servant de cette multiplicité d’exemples en contexte. Mais dans le meilleur esprit du Web 2.0 il permet aussi à l’usager ayant fait appel à ce service de suggérer une meilleure traduction, ce qui est souvent nécessaire : sa traduction en anglais de l’expression ce plagiat antisémite produit (en mauvais anglais) un contresens : The anti-plagiarism, un anti-plagiat7… On peut se demander toutefois si ce genre d’intervention ne fera pas aussi appel à des vandales, tels ceux qui, régulièrement, défigurent, parfois avec humour, la Wikipedia, sans pour autant être détectés parfois pendant de longues semaines.8

Et enfin, on ne peut passer sous silence le traducteur dans le vent (de l’actualité), qui nous a donné ceci. À l’arvoïure !


1 Citò scribendo non fit ut benè scribatur; benè scribendo, fit ut citò. (Note de l’auteur)
2 P. 498. (Note de l’auteur)
3 E. F. K. Koerner et R. E. Asher (eds.), Concise history of the language sciences: from the Sumerians to the cognitivists, p. 431-445. Pergamon Press, Oxford, 1995. Cet extrait est disponible en ligne. Le site Machine Translation Archive, réalisé par John Hutchins, vise à réunir l’ensemble des textes (articles, livres…) publiés en anglais sur la traduction automatique. On y trouve quelques textes (pour l’un d’eux, le sommaire uniquement, pour raisons de respect de copyright) de Peter Toma, l’inventeur de Systran, dans lesquels il décrit sa longue carrière (débutée en 1956) dans ce domaine.
4 Cf. Umberto Eco, Dire presque presque la même chose. Expériences de traduction. Grasset, Paris, 2007.
5 Même les traductions que nous avons exclues seraient envisageables dans un certain genre de texte, humoristique, poétique, de science-fiction…
6 L’un des tous premiers moteurs de recherche, inventé par Digital Eq. Corp. en 1995, et qui avait proposé bien avant d’autres plus célèbres aujourd’hui des modes de recherche novateurs. François Bourdoncle, le père du récent moteur de recherche français Exalead qui devrait être utilisé dans le projet Quaero, avait travaillé comme chercheur chez Altavista.
7 Il se peut que la traduction ait changé lorsque vous cliquerez sur le lien signalé, si un lecteur intéressé aura pris la peine de suggérer une autre traduction, en passant la souris sur le texte problématique.
8Ainsi, l’article sur l’Ordre de la Toison d’or, que nous avons consulté après notre retour de Vienne, indique à ce jour que « Les collections médiévales de l’ordre (…) sont exposées au musee de Margot, à Vienne.kokok ». Inutile de préciser qu’un tel musée n’existe pas, ok ok ? L’historique des modifications de cet article montre qu’un abonné de Wanadoo à Dijon s’est attaché à corriger ainsi le nom du musée, dont la version précédente était musee de Monoprix. Nous ne citerons pas les inventions précédentes qui se sont succédées depuis le 2 avril, date où l’on trouvait encore le nom correct, celui du Schatzkammer. Inutile de se fatiguer à corriger, le lutin reviendra sous une autre adresse. Quand le ver est dans la pomme…

7 mai 2008

« La vérité est ailleurs » : chez Google et dans la Wikipedia, par exemple

Classé dans : Sciences, techniques, antisémitisme, racisme — Miklos @ 1:09

Lors de la soirée thématique consacrée aux Bréviaires de la haine, Arte a diffusé un documentaire de Barbara Necek, La vérité est ailleurs, consacrée aux Protocoles des Sages de Sion. Ce plagiat antisémite du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu1, rédigé à la fin du xixe s., décrit un prétendu complot juif destiné à dominer le monde. On en connaît depuis les années 1920 l’auteur – un Russe (pays où circulent encore aujourd’hui des accusations de meurtre rituel à l’encontre des Juifs) – et ses motivations, ce qui n’a pas empêché ce livre de connaître un succès qui ne se dément pas, et en particulier dans les cercles négationnistes et néonazis, ainsi que dans le monde arabe, outil de propagande et d’endoctrinement de thèses haineuses. Will Eisner a relaté l’histoire de ce faux dans une bande dessinée remarquable, publiée peu de temps avant sa mort, et préfacée par Umberto Eco.

Le documentaire de ce soir en citait quelques passages, qui retentissaient avec le triste écho des événements de la Seconde guerre mondiale : comment, en les entendant, pouvait-on croire à un quelconque fantasme de domination juive, lorsque ce texte décrit de façon prémonitoire le plan mis en œuvre par les nazis ? Gouvernement central et fort, intensification des forces militaires et de police, suprématie d’une race forte, exploitation des tarés, suppression de l’initiative personnelle et sacrifice des individus au droit du pouvoir – et destruction de tout ce qui serait un obstacle à ce plan. Pour tout esprit sensé et connaissant un tant soi peu les réelles blessures de l’histoire, c’est le produit des vœux profondément destructeurs d’un individu malade de haine antijuive, que d’autres ont pu réaliser pendant un temps : qui veut noyer son chien l’accuse de la rage…

Interdit à « la circulation, la distribution et la mise en vente » en France depuis 1990, il n’est pas étonnant de le retrouver diffusé sur l’internet. Son hébergement à l’étranger en soi n’est pas illégal, mais c’est le fait qu’il soit accessible sur des écrans en France qui l’est : cela participe de cette diffusion interdite. Quand c’est le fait d’individus ou de groupes – souvent anonymes lorsqu’il s’agit de Français – acquis à ces thèses racistes, il est souvent difficile de faire appliquer la loi.

Ce qui est plus curieux, c’est d’en voir la diffusion du contenu assurée par Google2 ou par la Wikipedia française – toutes deux accessibles sur le territoire français. Que l’une ou l’autre soient une société ou un organisme établi à l’étranger ne change rien au fond. Que la première ait choisi de supprimer de ses services accessibles en Chine des contenus « sensibles » là-bas et ne le fasse pas ici3 est aussi compréhensible : après tout, le marché potentiel en Chine est tellement plus important qu’ici, où de toute façon la majorité des surfeurs est acquise à Google. Quant à la seconde, on sait qu’elle a revendiqué avec succès, devant les tribunaux français, le statut d’hébergeur et non pas d’éditeur4 : mais ceci ne suffirait par à l’exonérer de responsabilité sur la diffusion de ces contenus interdits, d’autant plus qu’elle revendique le fait d’offrir « serveurs [et] bande passante ». Comme sa présidente affirme aussi sa volonté « à ne pas conserver les contenus illégaux », on ne doute pas qu’une fois cette information parvenue à leurs yeux, ils « mettront un point d’honneur » à l’examiner, après avoir constaté que, dans ses propres pages, la WP sait l’existence de cette interdiction, tout en en fournissant l’adresse de sa version dans Wikisource. Il est d’ailleurs curieux que cette dernière – l’un des projets Wikimedia – choisit d’exclure tout texte qui viole une loi, celle du copyright, mais pas une autre (telle l’interdiction de publication).


1 Pamphlet politique de Maurice Joly publié en 1864 à l’encontre de Napoléon III.
2 Dans sa bibliothèque numérique, en version anglaise, dans un document annoncé comme accessible uniquement en extraits, mais que l’on peut lire intégralement. Il s’agit d’une récente réédition de la traduction originale du document en anglais en 1920. C’était encore récemment aussi le cas pour un ouvrage explicitement négationniste d’un Turc, qui a aussi l’insigne honneur d’être un ardent promoteur de créationnisme islamique, et qui a récemment arrosé des écoles, des universités et des centres de documentation français d’un ouvrage de 800 pages consacré à cette thèse.
3 Encore faudrait-il comparer ce qui est comparable : là, il s’agit de contenus qui véhiculeraient des contenus susceptibles de mettre en cause les principes mêmes du régime, ici il ne s’agit « que » d’un ouvrage de propagande raciste à l’encontre d’une minorité.
4 Suite à la diffusion dans ses pages d’informations diffamatoires à l’encontre de trois employés d’une société française.

27 avril 2008

De clics et de claques

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 17:04

« Fluctuat nec mergitur. » — Devise de la Ville de Paris

Pour qui ne veut être noyé dans le flux incessant des informations dont il est la cible numérique, la vie est parfois tout aussi dure que s’il s’y laisserait engloutir par facilité ou par fatalité. Prenons pour exemple Biblio-FR, la foisonnante liste de diffusion des bibliothécaires et documentalistes francophones, qui comprend plus de 16.000 abonnés : au lieu d’en recevoir les vagues de messages – plus rares aujourd’hui qu’auparavant mais bien plus volumineuses – dans une boîte à lettres, qui, filtrée ou non, se remplit à en déborder des spams et autres courriers indésirables qui la transforment en dépotoir dont il est difficile d’en extraire ce qui s’en démarque, on pourrait choisir d’en consulter les messages à la demande : son hébergeur, le CRU, a mis à disposition des archives en ligne des échanges remontant à son origine en 1993, et, comble de la modernité, des flux RSS.

Or si l’on souhaite consulter un message dont l’intitulé est signalé par l’entremise du fil RSS (par exemple : « Re: Ras-le-bol (5 messages) »), on n’y parvient qu’après une série de n clics et de quelques claques. Comptons-les : le premier (1), sur l’intitulé du fil, ouvre un message dans lequel il est enjoint de cliquer (2) sur « Je ne suis pas un spammeur » ; on se trouve alors renvoyé sur la page d’accueil des listes du CRU, dans laquelle il faut cliquer (3) sur « Documentation », puis sur « biblio-fr@cru.fr » (4), et enfin sur « Archives » (5).

À ce stade, la liste des messages s’affiche. Elle diffère de celle qu’annonce le flux RSS, les contenus ne sont pas dans le même ordre, puisqu’ils y sont regroupés par discussions ; claque, l’article en question n’est pas visible. Pour y remédier, il suffit – encore faut-il le remarquer – d’un clic (6) sur « chronologique » puis finalement (7) sur l’article.

Par contre, si l’on pensait retrouver l’article après le 5e clic en sélectionnant (6) la case « Recherche » pour y saisir l’objet (« Ras-le-bol », ce qu’on commence d’ailleurs à marmonner tout bas) et l’ensuivre d’un clic (7) approprié, ce n’est pas forcément la meilleure stratégie, car après un moment qui paraît bien long, autre claque : le serveur répond « Internal Server Error »1. On revient patiemment en arrière (8), on tente la recherche avancée (9) où l’on décoche (10) « Contenu du message » et on limite l’étendue de la recherche au mois en cours (11) puis on la lance (12). Claque : « 0 occurrence(s) dans le champ Objet ». On revient en arrière (13), modifie le champ recherche (14) pour y inscrire « ras le bol » et rajouter (15) l’option « tous ces mots » ; puis on relance (16) la recherche : finalement, la liste s’affiche (et l’on comprend pourquoi l’étape 12 n’avait pas abouti : le serveur a rajouté partout des balises HTML qu’il n’ignore pas lors de la recherche). Le 17e clic permettra de lire l’article.

Bilan : au mieux, 7 clics pour accéder à l’article, au pire 17. Il se mérite… Et dire que les fils RSS étaient censés permettre d’y accéder rapidement !


1 À une autre heure de la journée, cette étape a réussi. Un 8e clic a permis de lire l’article.

15 avril 2008

Ellul, Anders, Illich – inconnus au bataillon ?

Classé dans : Environnement, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 2:10

« Dans l’immensité de cette forge monstre, c’était un mouvement incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la basse d’un ronflement continu, des feux d’artifice de paillettes rouges, des éblouissements de fours chauffés à blanc. Au milieu de ces grondements et de ces rages de la matière asservie, l’homme semblait presque un enfant. » — Jules Verne, Les Cinq cents millions de la Bégum, 1879.

« Mais il faut en tout cas retenir le fait essentiel que c’est toujours, dans toutes les branches, la technologie la plus moderne, la plus avancée qui détermine la tendance. Ici encore nous retrouvons l’automatisme du choix qui se fait imman­quablement. » — Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977 (réed. 2004).

Si certains grands singes semblent savoir utiliser des objets en tant qu’outils – voire en fabriquer –, « la technique est une compétence fondamentale de l’homme »1 depuis la nuit des temps. Elle occupe dans sa vie une place croissante, notamment depuis la révolution industrielle, et inéluctable depuis l’entrée dans l’ère numérique.

Le constat de la sujétion de l’homme à la machine n’est pas récent : il suffit de relire la description de la Cité de l’Acier dans Les Cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne ou de revoir Les Temps modernes de Charlie Chaplin. Mais c’est après la Seconde guerre mondiale, avec le développement de l’informatique puis de la cybernétique2 vers 1948 qu’une approche théorique permet d’analyser la technique en tant que système3 et de penser son autonomie et son asservissement de l’homme.

C’est ce que fera Jacques Ellul dès 1954 avec La Technique ou l’enjeu du siècle (traduit en anglais dix ans plus tard grâce à sa découverte par Aldous Huxley, et récemment republié en français), puis dans nombre d’autres ouvrages parmi lesquels on citera son maître-livre4 Le Système technicien.

En 1956 – deux ans après la sortie de l’ouvrage fondateur de Jacques Ellul –, Günther Anders (qui ne semble pas avoir eu connaissance de l’œuvre d’Ellul) publie L’Obsolescence de l’homme, qui n’aura été traduit en français que près de 50 ans plus tard. L’un comme l’autre – sous une approche différente, Ellul plus sociologique et Anders plus philosophique – s’inscrivent contre l’utopie technicienne, dans laquelle ils perçoivent la perte de la liberté de l’homme pour l’un, de son humanité pour l’autre. Dix ans plus tard, Ivan Illich5 (ami de Jacques Ellul) développera une approche pédagogique à sa critique de la technique et du capitalisme.

En cette époque de prise de conscience croissante de la finitude des ressources et de la gabegie croissante induite par leur surconsommation, suscitée par une course en avant nécessaire à la survie des entreprises engagées dans la bataille de plus en plus féroce d’une « destruction créatrice » accélérée (phénomène identifié par l’économiste Joseph Schumpeter dans les années 1940), l’œuvre de ces trois penseurs est plus que jamais d’actualité.


1 François Jourde.
2 À laquelle la WP attribue, fort curieusement, la genèse de l’électronique et de l’informatique, bien que celles-ci l’aient précédée : « Sous l’impulsion de Norbert Wiener, la cybernétique fut créée en tant que “théorie de la communication” dans les années 1940 et donna naissance à l’électronique, l’informatique (…) » (article « Systémique »), tout en écrivant que l’électronique est apparue en 1904 dans l’article qu’elle lui consacre ; quant au premier ordinateur, il date de 1941, la cybernétique ayant été fondée en 1948…
3 Dont l’âme serait l’information… ?
4 Selon Jean-Luc Porquet.
5 À propos duquel la WP française écrit confusément : « Il devient ensuite, entre 1956 et 1960, vice-recteur de l’Université catholique de Porto Rico, où il met sur pied un centre de formation destiné à former les prêtres à la culture latino-américaine. En 1956, il est nommé vice recteur de l’université catholique de Porto Rico. » Quant à Günther Anders, elle ignore totalement son œuvre pour ne parler brièvement que d’un aspect méthodologique secondaire, qu’elle agrémente d’une bibliographie. Elle est mieux fournie, toutefois, que celle en anglais, qui ne lui consacre qu’une ligne (plus facile à trouver que l’article français, du fait de l’établissement d’une page de désambiguation). Il faut se rabattre sur la version allemande pour y trouver des informations utiles sur la richesse de son œuvre et son influence (notamment sur la pensée de Jean-Paul Sartre). Étonnant pour cet élève de Husserl, mari de Hannah Arendt, cousin de Walter Benjamin et l’un des tous premiers critiques de Heidegger (Sur la pseudo-concrétude de Heidegger), et dont l’analyse de la modernité aborde Auschwitz et Hiroshima, la technique déshumanisante comme finalité en soi et la faculté prométhéenne et autonome des machines (voire des systèmes) créées par l’homme.

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