Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

8 avril 2008

Le facteur sonne toujours deux fois

Classé dans : Histoire, Sciences, techniques — Miklos @ 1:14

« La société est composée d’hommes qui apostrophent grossièrement les auteurs, d’autres qui critiquent les ouvrages, et enfin d’autres qui se contentent de faire des réflexions ; c’est dans cette dernière classe que je me range. (…) Le fondement est mal fait ; l’édifice est donc mal assuré ; c’est donc par cette raison qu’on est obligé d’y retoucher souvent, et même de le refaire continuellement ; si les architectes qui s’en sont occupés ont péché par ignorance, je ferai la prière qui est bien connue : Grand Dieu, pardonnez-leur ! etc. S’ils ont péché par négligence, ne devroient-ils pas, pour dédommager le public, donner leur nouvelle réparation gratis. » – G. A. Delorthe, Paris, le 22 décembre 1781.

C’est ainsi que commence une « lettre qui a été insérée dans le Courrier de l’Europe », où l’auteur fait quelques réflexions au sujet d’un article de l’Encyclopédie Méthodique. Le titre de la gazette dans laquelle Delorthe a publié ses remarques incite a poursuivre la réflexion au sujet de l’article « Courrier » d’une autre encyclopédie, la Wikipedia (sans s’attarder, comme le fait Delorthe, sur la qualité de ses fondements ni sur les péchés de ses architectes). Cette dernière comporte une entrée, « Courier de l’Europe » consacré à un bihebdomadaire à propos duquel la Bibliographie historique et critique de la presse périodique française d’Eugène Hatin (1866) écrit :

Courrier de l’Europe, gazette anglo-française, par Serre de Latour, Morande, Brissot1, le comte de Montlosier. Londres et Boulogne, 1776-1792, 32 vol. in-4°.

Un des recueils les plus importants à consulter, non-seulement pour l’histoire politique, mais encore pour l’histoire morale et littéraire du siècle dernier. Intéressant surtout pour l’histoire des colonies anglaises. « Le Courrier de l’Europe, dit Brissot dans ses Mémoires, est peut-être le seul monument qu’on devra un jour consulter pour connaître l’histoire de la révolution d’Amérique. » « L’abondance des matières qu’on y traite, lit-on dans les Mémoires secrets, lui procure nécessairement beaucoup plus de lecteurs qu’aux autres gazettes, d’autant que l’on s’y permet de fréquents écarts et une liberté infiniment plus grande qu’ailleurs ; mais aussi il en résulte une frayeur continuelle de la voir supprimer. » C’est ce qui arriva en effet. Ce n’était pas sans difficulté que l’introduction en France en avait été permise. Le ministre n’avait cédé qu’en considération de l’utilité dont ce journal pourrait être pendant le cours de la guerre qui allait s’engager : il vaudrait, lui disait-on, cent espions au gouvernement, et il lui rapporterait au lieu de lui coûter. Mais il était difficile qu’un journal écrit à Londres n’oubliât pas la mesure qui convenait de l’autre côté du détroit. Dès le second numéro il était proscrit en France ; mais ses entrepreneurs obtinrent, à force de protestations, la levée de l’interdit. Les premiers numéros avaient paru au mois de juillet 1776 ; la distribution en fut de nouveau permise à Paris à partir du 1er novembre. Le titre porte alors : « Courrier de l’Europe, ou Gazette des gazettes, continuée sur un nouveau plan, le 1er novembre 1776. Il se publiait à Londres, et était réimprimé pour la France, avec l’assentiment et sous la censure du gouvernement à Boulogne, où son éditeur, le fameux Swinton, dépensait annuellement deux mille louis qu’il aurait voulu aller dépenser — plus librement — à Ostende, ainsi que cela résulte d’une requête par lui adressée le 5 oct. 1780 au gouvernement des Pays-Bas, requête qui fut rejetée. (…)

Dans un autre de ses ouvrages, Les Gazettes de Hollande et la presse clandestine aux xviie et xviiie siècles (1865), Hatin fournit une description plus détaillée et fort intéressante des démêlés, des accords, des compromissions de ce magazine avec le pouvoir politique et de son instrumentalisation par ce dernier. Enlevez « politique » et on retrouve la problématique oh combien actuelle des rapports souvent ambigus de la presse à l’égard des pouvoirs.

Comme on peut le constater, le titre même du magazine, « Courier… », est orthographié le plus souvent « Courrier… » dans les textes qui en discutent, même à l’époque où il paraissait (d’ailleurs, une des références citées dans l’article de la WP utilise cette variante, ce qui aurait mérité la création d’un renvoi). Or (ce que ne mentionne pas la WP), il a existé d’autres Courrier de l’Europe – il suffit de consulter le catalogue de la Bibliothèque nationale de France pour le constater –, plus ou moins éphémères, à la fin du xviie et durant le xviiie s. Hatin (vid. sup.) parle ainsi du Postillon de la guerre, publié à partir du 26 avril 1792, qui devient en août Gazette générale de l’Europe, puis Messager du soir, pour reprendre, après une suspension, sous le nom de Courrier de l’Europe, revenir à son ancien titre, puis derechef à ce dernier selon les interdictions dont il faisait l’objet. Il est réuni (avec le Journal des curés et d’autres périodiques) au Journal de Paris qui agrandit son format et rallonge son titre en 1811. Plus tard, on trouvera Le Courrier de l’Europe. Écho du continent (qui devient Courrier de l’Europe auquel est réuni l’Observateur français, « fondé par l’ancien rédacteur du Figaro », toujours selon Hatin, vers 1841 (en fait, juin 1840) et qu’on retrouve encore en 1886 ; le Courrier de l’Europe et des spectacles dans la première moitié des années 1800 ; le Courrier de l’Europe. Journal politique et littéraire en 1868, etc.


1 Que la WP anglaise appelle « Brissotte » à une reprise dans l’article qu’elle lui consacre – fruit d’un vandalisme récurrent qui frappe cet article, en place depuis quatre mois sans être corrigé, et qui met à mal la thèse selon laquelle la WP s’autocorrige instantanément (comme on l’avait déjà remarqué ailleurs).

28 mars 2008

Contes et légendes de la Wikipedia

Classé dans : Sciences, techniques, antisémitisme, racisme — Miklos @ 1:06

« Le judaïsme le plus ancien connaissait encore le sacrifice du premier né. » — Wikipedia, article « Légende des crimes rituels » (consulté le 27/3/2008)

La WP française traite dans plusieurs articles1 des accusations à l’encontre des juifs, selon lesquelles ils utiliseraient du sang d’enfants chrétiens pour la fabrication du pain azyme utilisé durant la Pâque juive. Ces allégations ne tiennent pas debout pour qui connaît les règles parti­culièrement strictes de cette religion2 prescrivant la stricte éli­mi­nation du sang3. Apparue au Moyen Âge, cette invention a donné lieu à de nombreuses persécutions (empri­son­nements, tortures, autodafés, pogroms) à l’encontre de ceux injus­tement accusés de ces pratiques4. Elle s’est poursuivi sans inter­ruption jusqu’à nos jours : il y a moins d’un mois, une série d’affiches reproduisant cette légende est apparue sur les murs des rues de Novosibirsk en Russie, quelques semaines avant la Pâque juive.

En 1840, une accusation de ce genre aura un reten­tis­sement inter­na­tional : un moine capucin et son serviteur dispa­raissent à Damas. Et c’est le consul français, Ulysse de Ratti-Menton, qui soulève l’accusation de meurtre rituel à l’encontre de la commu­nauté juive damascène. En résul­teront tortures de tous genres, aussi bien physiques (jusqu’à ce que mort s’ensuive, pour quatre d’entre eux) que morales (une soixan­taine d’enfants – juifs – enlevés à leurs parents et privés de nourriture) destinées à extorquer tous les aveux possibles et imagi­nables, à l’instar de ce que pratiquait l’Inquisition des siècles aupa­ravant. Ce n’est qu’à la suite de pressions inter­na­tionales que le vice-roi d’Égypte ordonna la remise en liberté des prisonniers.

Un excellent roman qui vient d’être publié en français – La Mort du moine d’Alon Hilu – s’inspire des faits connus et prend comme personnages les principaux prota­go­nistes de l’affaire. Fruit d’une recherche docu­mentaire très poussée, il construit, de façon tout à fait plausible, une intrigue qui expli­querait la dispa­rition du moine. On ne sait évidemment pas ce qu’il en est réel­lement advenu, le seul témoin qui semblait être le dernier à l’avoir vu entrer chez un Turc ayant été roué de coups jusqu’à ce que mort s’ensuive. Écrit dans une langue chato­yante et une parfaite maîtrise du style, extrê­mement bien traduit (de l’hébreu), c’est le récit du prota­goniste central du roman, qui bascule de première à la troisième personne parfois d’une phrase à l’autre, faisant ressortir son mal de vivre intérieur et ses conflits avec le monde qui l’entoure. L’auteur reconstitue avec véracité l’effet cata­clys­mique qu’a eu cette pression inte­nable sur la communauté juive dans son ensemble et sur chacun de ses membres, montant non seulement des familles les unes contre les autres, mais même un fils contre son père, poussant certains oppor­tunistes à aban­donner leur religion pour se placer du côté des puissants du moment et pour revenir à la foi de leurs pères le calme rétabli. Il témoigne aussi de l’héroïsme de personnes banales (et bien réelles, ce ne sont pas des person­nages inventés) qui auront résisté à toutes les tortures sans se compromettre.

C’est dans l’un de ses actes fondateurs que le judaïsme rejette le sacrifice humain, qui devait être une pratique admise dans les religions païennes qui l’ont précédé. Lorsque Abraham se voit commandé de sacrifier son fils Isaac à Dieu, il ne devait y avoir rien d’exceptionnel à cela : c’était chose commune, les divinités de nombreux peuples – cananéens, phéniciens, carthaginois… – buvaient goulûment le sang humain. La réelle épreuve est celle où l’ange lui dit d’arrêter son bras et de ne pas le sacrifier. Ce même schéma se retrouve dans l’islam, avec Ismaël, le second fils d’Abraham, se substituant à Isaac, tandis que dans le christianisme, Jésus est sacrifié pour les hommes. Il n’est donc pas étonnant que les allégations de meurtre rituel soient apparues dans le monde chrétien plutôt que musulman.

Quant à la phrase citée en exergue, elle est pour le moins malheureuse : l’ambiguïté du verbe utilisé, « connaissait », peut laisser entendre que le judaïsme primitif acceptait ou admettait le meurtre rituel, ce qui est une aberration. Pour preuve, l’article mentionne, sans en citer le contenu, deux passages qui en parlent (2. Chr 33,6; 2. Rois 23,10). Or quand on prend la peine de consulter ces textes, on constate sans grand effort que ces pratiques sont qualifiées d’« imitation des abomination des nations » (2 Chr. 33.2) et liées au culte de Baal et de Molek (2 Rois 23.10). On peut imaginer la réprobation qui se serait manifestée si on avait écrit « le catholicisme actuel connaît la pédophilie »… Cet article mentionne aussi de façon lapidaire la thèse d’Ariel Toaff « réhabilitant ces récits » en 2007, sans pour autant rajouter qu’il s’est rétracté (ce que dit l’article « Ariel Toaff »), ni mettre en perspective critique cette mention initiale. On peut ainsi imaginer l’effet qu’aurait eu la mention de la thèse de Jacques Benveniste sur la mémoire de l’eau sans aucun commentaire dans l’article consacré à ce liquide… Les deux autres articles (voir note 1) que la WP consacre partiellement ou totalement aux accusations de meurtre rituel sont bien mieux écrits.


1 Allégation antisémite », « légende des crimes rituels » et « accusation de crime rituel contre les Juifs.
2 Règles qui sont établies dans la loi dite orale, le Talmud et dans les responsa des rabbins, textes à valeur jurisprudentielle. Elles ne sont certainement pas établies dans l’Ancien Testament qui n’a pas de valeur juridique dans le système des lois traditionnelles juives et dont la lecture littérale ne permet de déterminer la pratique juive. Ce type de lecture a été, entre autres, pratiqué par les Karaïtes, secte qui avait rejeté la loi orale et de fait créé sa propre exégèse, ce qui n’est pas sans rappeler ce qui se passera bien plus tard avec l’émergence du protestantisme par rapport au catholicisme.
3 C’est pourquoi les mammifères propres à la consommation doivent être vidés de leur sang après avoir été tués et avant d’être cuisinés.
4 Qui se sont « enrichies » de variantes tristement célèbres, comme celle à l’encontre du juif Jonathas qui aurait, au xiiie s. profané une hostie consacrée en la poignardant ; celle-ci aurait alors saigné. Puis, quand il voulu la bouillir, elle s’envola. Il fut brûlé en place de Grève, et l’église des Billettes a été érigée sur le lieu où se trouvait sa maison.

23 mars 2008

Les faits et les méfaits du mail

Classé dans : Histoire, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 16:31

« Courrier Le courrier désigne la cor­res­pon­dance écrite entre personnes, gé­né­ra­le­ment deux : un ex­pé­di­teur qui l’envoie et un des­ti­na­taire qui le reçoit. Ce sont des lettres ma­nus­crites mais aussi des cartes postales. On les envoie dans une en­ve­loppe, ou tel quel quand c’est une carte postale. » (Wikipedia)

La définition que donne la WP du mot « courrier » s’en tient à son accep­tion originale qui date du xive et qui est loin de refléter son sens actuel : « Ensemble des lettres, imprimés, paquets qui sont acheminés et distribués par les services de la poste » (TLF) ou par des services privés.

Elle ignore aussi les autres significations du terme : messager ou émissaire (et sa variante avant-courrier), rubrique d’un journal regroupant des communications (« courrier des lecteurs »), et par extension appellation de périodiques (Le Courrier picard, Le Courrier de l’Ouest, Le Courrier international…), etc. Ce dernier usage s’apparente à celui du mot « lettre » dans l’expression générique « lettre d’information » ou dans des titres de publications papier ou en ligne dont la diffusion est loin d’être limitée à une personne, telles que Les Lettres nouvelles de Maurice Nadeau, qui y aura publié pendant 25 ans des textes d’Antonin Artaud, Henri Michaux, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Brassaï, Roland Barthes, Georges Bataille, Maurice Blanchot, Kateb Yacine, Arrabal, Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Michel Leiris, Boris Pasternak, Evtouchenko, Soljenitsine, Le Clézio, Alberto Moravia, John Cage ou Samuel Beckett (source : Le Magazine littéraire) – et pourtant, la WP française n’y consacre qu’une phrase.

La WP française n’établit pas non plus de lien entre la courte page qu’elle consacre à « Courrier » et ses contreparties en anglais ; le choix existe pourtant entre « Mail », qui désigne le transport d’objets de tous ordres, et « Courier » (un seul r) qui désigne la personne ou l’organisme chargé d’effectuer ce transport.

Signe des temps, l’entrée consacrée au courrier électronique est bien plus prolixe. Elle omet toutefois de mentionner le projet Uucp, développé au début des années 1980 dans le but de faciliter l’échange de courrier électroniques entre ordinateurs utilisant le système d’exploitation Unix et ce protocole de transport. C’est ainsi que nombre d’organismes français ont pu échanger des messages entre eux et à l’international avant l’arrivée de l’internet en France. Dans cet environnement, l’arobase n’était pas utilisée dans l’adresse ; Uucp utilisait le point d’exclamation (exemple : seismo!okstate!uokmax!uokucs!rcl – où « rcl » est l’identifiant du des­ti­na­taire, précédé de la liste des relais nécessaires pour le joindre à partir de l’ordi­nateur de l’expéditeur). Cette page ne rappelle pas non plus l’existence du réseau Bitnet (né aussi à la même période, mais pour des ordinateurs IBM, et plus tard pour d’autres environnements) qui permettait non seulement l’échange de courriers électroniques et la gestion de listes de diffusion (« Listserv »), mais aussi ce qui fut les premiers échanges directs en ligne (connus aujourd’hui sous le nom anglais de chat) et les tous premiers jeux de rôle (précurseurs des mondes virtuels apparus il y a quelque dix ans avec Active Worlds, donc bien avant Second Life) et notamment des Mud (« multi-user dungeon »), inventés en 1984 par deux étudiants de l’École des Mines de Paris, Bruno Chabrier et Vincent Lextrait.

Enfin, autre signe des temps, la WP française redirige « mail » vers « courrier électronique », ignorant tout de ses significations alternatives (et bien françaises, celles-là) de gros marteau en fer ou de maillet en bois et du jeu éponyme, ancêtre du croquet et du golf dont il possédait toutes les vertus qu’on attribue à son descendant british :

« Mais le jeu de lancer favori des élites dans la seconde modernité est sans nulle doute le pallemail ou mail, mêlant exercice et adresse, qui poursuit la carrière entamée au xvie siècle. Le jeu a envahi tout le royaume au milieu du xviie siècle, qui voit la création d’un corps de « palemardiers » ou maîtres de mail en 1668 à Montpellier. Les villes se dotent en périphérie de longues allées sablées, bordées de rangées d’arbres, dont l’appellation survit dans la toponymie contemporaine. On y emploie des boules de buis ou de néflier de cinq à six onces de diamètre et des mails de chêne vert – les plus réputés viennent d’Avignon –, dont le manche, proportionné à la taille du joueur, doit aller des pieds jusqu’à la ceinture. Le mail exige un parfait contrôle de l’attitude corporelle ; il faut jouer des reins, dit L’Encyclopédie, et pas seulement des bras, se mettre aisément sur la boule ni trop près ni trop loin, ne pas avancer un pied plus que l’autre, les genoux souples, les brase de même, “afin que le coup soit libre et aisé”. On joue au rouet – chacun pour soi –, ou en partie, c’est-à-dire par équipe. On peut aussi y jouer à la chicane, en pleine campagne, par les chemins. (…) Mais la version la mieux aimée aux xviie et xviiie siècles consiste à parcourir les allées uniformes des parcs aristocratiques, car “on peut en même temps jouer, causer et se promener en bonne compagnie”. Louis XIV s’y adonne depuis son enfance (…). Et la maison du roi compte parmi ses officiers plusieurs “porte-mail et billiard”, jusque sous le règne de Louis XV. C’est le meilleur des jeux pour la santé, affirme L’Encyclopédie (…), “il est propre à tous les âges, depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse”. Il est également accessible aux femmes, ce qui contribue à son succès. » — Élisabeth Belmas : Jouer autrefois. Esssai sur le jeu dans la France moderne (xvie-xviiie siècle). Éd. Champ Vallon, 2006.

De là à ce que les nouvelles générations supposent que la rue du Mail à Paris, à Angers, à Nîmes, en Avignon et ailleurs doit son nom à quelque cybercafé plutôt qu’à un lieu où se réunissait les joueurs de mail, il n’y a plus qu’un pas à faire. Voici ce que dit Albin Michel de l’origine du nom de cette voie dans son Nîmes et ses rues en 1876 :

Le jeu de mail ou de pallemalhe était autrefois en grande faveur à Nimes, et l’on avait pris l’habitude d’y jouer sur tous les chemins qui aboutissaient à la ville, ce qui occasionnait souvent des accidents et des plaintes des propriétaires dont on détruisait les clôtures et dont on violait les propriétés, pour aller chercher les boules égarées. Aussi, en 1636, le sieur Jean Guirauden, lieutenant du prévôt des maréchaux au diocèse de Nimes, adressa-t-il aux consuls et au gouverneur de la ville une pétition pour être autorisé à établir un jeu de mail sur une terre par lui acquise du sieur Escudier, au quartier appelé Saint-Vincens. »

Le terme alternatif employé dans la pétition a donné en anglais « Pall Mall », qui, à l’instar du terme en français, a donné son nom à diverses rues et à une célèbre artère londonienne et pour des raisons similaires. Dans l’extrait de la pétition dont parle Albin Michel, on peut lire ce savoureux passage :

…en considération de ce que l’exercisse est honneste et permis, néansmoyns en la présente ville de Nismes (…) il n’y a aulcung lieu destiné pour led. exercisse, en telle sorte, que les plus grans et fréquans chemins abordans lad.ville comme celluy d’Abvignon, de Montpellier, Beaucaire, Arles et autres infinis chemins sont occupés par lesd. Joueurs aud. Pallemalhe ou pour mieux dire à la chicquane, dont le public et particuliers reçoivent une notable injeure et prejudice ; car, en premier lieu, pandan qu’on s’exerce en ses grands chemins, les passans, qu’elle hoste et affaires importans qu’ils aient, sont contrainctz s’arrester, voire mesme, qui pui est, s’ils s’opiniatrent à continuer leur chemin, courent fourtune d’estre offancés, ce quy es. Grandement préjudiciable au négosse et commerce de la dite ville ; d’alheurs ont fait pleuzieurs desgats et dommages aux maisons, bleds, vignes et jardins qui confrontent et abottissent lesd. Chemins, dont ordinairement les particuliers en font plaintes, pour les quelles faire cesser et autre incommoditez quy en arrivent et malheurs qui peuvent ensuivre, vouldrait ledit suppliant qu’il feust votre bon plaizir lui permettre faire faire ung jeu de pallemalhe en une etter qu’il a acquise jougnant les vieilles mazures de l’ancienne muralhe, cartier appelé Saint-Vincens, et icelluy approuver, sous les modifications, pactes et conditions cy apprès escriptes et les ordonnances et les réglemans au folhet cy attaché, et moyennant ce led. suppliant priera Dieu pour vos santés et prospérités.

À ces méfaits du mail d’alors, qui empêchaient les braves citoyens de vaquer à leurs occupations, succèdent ceux du mail d’aujourd’hui, où la vague croissante des spams (pourriels), des hoax (canulars) et des tentatives de phishing (hameçonnages frauduleux), qui atteint quelque 98% de tous les échanges électroniques, menacent de noyer les braves cybercitoyens qui prieraient bien quelque dieu pour qu’on les en débarrasse d’une façon ou d’une autre. À ceux qui se trouveraient du temps libre du fait d’avoir renoncé à utiliser le courrier électronique et qui souhaiteraient se perfectionner à ce jeu (ce qui ne manquera pas de calmer leur ire, aussi justifiée soit-elle), on ne saurait trop conseiller la lecture préliminaire de l’Académie Universelle des Jeux, Contenant les Règles des Jeux de Cartes permis ; celle du Billard, du Mail, du Trictrac, du Revertier, etc. etc. Avec des Instructions faciles pour apprendre à les bien jouer dans sa nouvelle édition de 1806, Augmentée du Jeu des Echecs, par Philidor ; du Jeu de Whist, par Edmond Hoyle, traduit de l’Anglais ; du Jeu de Tre-sette, du Jeu de Domino, de l’Homme de Brou, etc. etc.. Les règles concernant le jeu du mail se trouvent dans le second des trois tomes, p. 254-284 (cf. ci-contre). Son style ne manque pas de saveur pour le lecteur contemporain, jugez-en : « Il ne sera pas inutile de remarquer combien il est avantageux à ce jeu d’avoir de bonnes boules ; c’est le pur hasard de la nature qui les forme, et, s’il faut ainsi dire, qui les pétrit ; mais c’est l’adresse du Joueur habile, qui achève de les faire en les bien jouant, de les connaître pour s’en servir à propos. » L’ouvrage était disponible chez Amable Costes à Paris et Amable Leroy à Lyon, et dorénavant chez Gallica (quand ça marche et ne répond pas, poliment bien qu’en anglais, « Server temporary unavailable. The server is temporarily unable to service your request due to maintenance downtime or capacity problems. Please try again later. »).

Encycl. Antiq. On appelait un courrier public ou privé, chez les Romains, angarius ou angarus. Ce nom leur venait des Grecs, mais il était d’origine barbare. Bochart le dit arabe ; d’autres le croient persan. Les relations qui s’établirent par la guerre et le commerce entre les Grecs et les Perses firent adopter aux premiers les meilleurs usages des seconds, entre autres ce que nous appelons la poste. Les Grecs, en instituant des courriers publics à l’imitation des Perses, transportèrent dans leur langue un terme dont ils avaient besoin et reçurent ainsi de la Perse le nom et la chose. Ce fut de la Grèce que ce nom passa aux Latins, quand ils adoptèrent l’usage des courriers à l’imitation des Grecs. La politique des rois de Perse leur avait fait imaginer ces sortes d’officiers à cheval, messagers de leurs ordres, par lesquels ils étaient promptement informés de ce qui se passait dans les provinces les plus éloignées de leur vaste empire. Le besoin de communiquer entre eux a naturellement suggéré aux hommes des moyens de transmission très-divers. Cyrus, ou Xerxès, selon Hérodote, établit des courriers et des chevaux de distance en distance, et fut le premier instituteur de ce mode de communication. Ce serait donc au plus tôt vers l’an 536, et au plus tard vers l’an 485 avant notre ère, qu’on aurait commencé à avoir des courriers régulièrement établis, seulement toutefois pour le service particulier des rois. L’usage était de faire courir ces messagers à cheval durant toute une journée ; le premier courrier remettait ses dépêches à un autre, qui courait le jour suivant, et ainsi de suite jusqu’à destination. C’est ce qui leur fit aussi donner par les Grecs le nom d’hémérodromes, coureurs d’un jour. Suidas dit qu’ils parcouraient d’un trait 1,500 stades. On voit là, à l’état rudimentaire, l’origine et la première idée des postes.

La difficulté de charger un homme et un cheval de tablettes quelquefois assez lourdes suggéra au Romains l’idée d’atteler le cheval à un léger véhicule. Les courriers du temps de l’empire avaient le droit de forcer 1es particuliers ou les villes à leur fournir des chevaux ou des bêtes de somme, quelquefois des voitures, comme on l’apprend par le jurisconsulte Paulus, au mot Angaria. Cette obligation excita des plaintes réitérées de la part des provinces, et l’on dut à l’empereur Adrien l’abolition de cette servitude. La poste, si l’on peut ainsi parler, fut dès lors entretenue aux frais de l’Etat. Louis XI est le premier, dans les temps modernes, qui ait établi, par un édit de 1464, l’usage des postes, jusqu’alors inconnu en France. Il y ordonna le changement des chevaux de deux en deux lieues, à la différence des anciens qui n’en plaçaient qu’au bout de l’espace de chemin qu’un cheval pouvait faire par jour, et il fut ainsi le véritable inventeur des relais à court intervalle.

Pierre Larousse, extrait de l’article « courrier »
in Grand dictionnaire universel du XIXe siècle,
tome cinquième. Paris, 1869.

22 mars 2008

En parcourant la Wikipedia (3)

Classé dans : Sciences, techniques — Miklos @ 13:06

« Escape Artist Escape Artist Records est un label indépendant fondé en 1997 et basé en Philadelphie, aux Etats-Unis »

Outre les fautes de grammaire et de ponctuation, la liste des artistes du label est incorrecte (Ganglahia n’en fait pas, ou plus, partie – il semble avoir disparu totalement –, « Ken Mode » s’écrit « KEN mode ») et le lien sur 27 (le nom de l’un des groupes) mène vers la page consacrée à l’année 27 du calendrier julien… Ce n’est pas le cas de la page correspondante en anglais (qui n’est d’ailleurs pas liée à celle-ci).

« En avoir ou pas En avoir ou pas (en anglais, To Have and Have Not) est un roman fréquemment oublié d’Ernest Hemingway, paru en 1937. »

Cette entrée laisserait entendre que ce roman a été publié en français en 1937. Or il l’a été en 1945 dans la traduction de Marcel Duhamel (que l’on trouve curieusement mentionné souvent sous le nom de « Maurice Duhamel »), qui aurait mérité d’être mentionné dans ce contexte (dans la fiche que la WP française lui consacre, ce roman l’est). Ce livre est à l’origine du fameux film Port de l’angoisse de Howard Hawks (qui rapporte qu’Hemingway lui avait confié que c’était son plus mauvais livre) avec le couple extraordinaire Bogart et Bacall, dont la complicité ne se résumait pas qu’à celle qui perçait l’écran. William Faulkner – excusez du peu – a participé à la rédaction du scénario, et les répliques savoureuses, ironiques, sensuelles, en portent la griffe. Comment ne pas goûter la façon suggestive dont Slim (Bacall) dit langoureusement à Sam (Bogart) qu’il suffit qu’il la siffle pour qu’elle vienne : « You know how to whistle, don’t you, Steve? You just put your lips together and… blow. » (la pause d’un instant avant le dernier mot lui accorde une charge érotique assez puissante). Ou alors, lorsque, nonchalante, elle demande à Sam, le voyant porter dans ses bras Hélène de Bursac (Dolores Moran) évanouie : « What are you trying to do, guess her weight? ». Un film qu’on ne se lasse pas de revoir. Quant à la WP anglaise, la page consacrée à ce roman mentionne toutes ses adaptations cinématographiques (qui ont aussi une entrée à part), ce qui n’est pas le cas de la page correspondante en français.

« Godfrey Harold Hardy Godfrey Harold Hardy (7 février 1877 – 1er décembre 1947) est un mathématicien britannique de premier plan, lauréat de la Médaille Sylvester en 1940 et de la médaille Copley en 1947, connu pour ses œuvres en théorie des nombres et en analyse. Les non-mathématiciens le connaissent surtout pour deux choses (…) Des années plus tard, Hardy a cherché à supprimer le système Tripos comme il a estimé que cela devenait une fin en soi qu’être des moyens à une fin. Hardy est aussi crédité de sa réforme dans les mathématiques britanniques en leur ayant apporté la rigueur, qui avait précédemment une caractéristique de mathématiques françaises, suisses et allemandes. (…) »

Le triste charabia qui émaille la notice à propos de l’un des plus grands spécialistes de la théorie des nombres résulte d’une traduction littérale et de mauvaise qualité de l’article correspondant en anglais. On ne peut dire que cela apporte de la rigueur à la WP… L’article contient une anecdote sans intérêt si ce n’est qu’elle mentionne la célèbre hypothèse de Riemann, conjecture mathématique soulevée il y a bientôt 150 ans par Riemann et restée sans démonstration (ou réfutation) à ce jour : un prix de 1 millions de $ sera attribué à la personne qui y arrivera finalement. Ce que la page de la WP consacrée à ce problème (prise de la page anglaise) ne mentionne pas c’est qu’un étudiant britannique, Ce Bian, a franchi une étape probablement cruciale dans cette recherche, à l’aide d’un ordinateur (10 000 heures de calcul…) et de son directeur de thèse (qui, on le suppose, lui aura consacré moins d’heures).

« Prix Gémeaux Les Prix Gémeaux, créés en 1986, sont des prix qui récompensent chaque année les professionnels de la production télévisuelle francophone au Canada. Les Gemini Awards récompensent les productions anglophones. »

Cette définition est suivie d’une liste de 190 catégories (actuelles ou passées) de ce prix, chacune d’elle donnant lieu à une page souvent presque vide. On a vu ailleurs d’autres exemples de ce genre de prolifération (communes, villages, hameaux, sportifs, acteurs, films, groupes, disques…) produisant des entrées indigentes qui, si elles se trouvaient dans l’une des encyclopédies avec lesquelles la WP prétend se comparer, n’auraient pu assurer leur réputation. En ce qui concerne les films, rien n’égale – en exhaustivité, en détail des contenus ni en fonctionnalités – la célèbre base de données IMDb, qui comprend plus d’un million d’entrées (qui, à la différence de la WP, ont toutes du contenu) dont quelque 380 000 films et 480 000 épisodes de séries télévisées. À ceux qui recherchent des informations en français sur le cinéma, on conseillera Allociné, qui fournit, en plus des synopsis et de la distribution, les lieux et les horaires des séances. La WP ne peut s’y mesurer – comme elle ne le peut avec les bases de données spécialisées – elle devrait donc effectuer des choix bien plus clairs : moins d’articles, plus de qualité (= articles de fond, et pas uniquement une définition, ou, pire, une mention). Mais lorsque le critère de comparaison n’est que quantitatif (nombre de pages), il n’est pas étonnant que l’on veuille faire du chiffre. Ah, les trompettes de la renommée…

« Scientific Data Systems Scientific Data Systems, or SDS, was an American computer company founded in September 1961 by Max Palevsky, a veteran of Packard Bell and Bendix, along with eleven other computer scientists. (…) In December 1966 SDS shipped the entirely new Sigma series, starting with the 16-bit SDS Sigma 2 and the 32-bit SDS Sigma 7, both using common hardware internally. The rise of the 8-bit ASCII character standard was pushing all vendors to the 8-bit standard from their earlier 6-bit ones, and SDS was one of the first to enter this market.  »

La WP de langue anglaise donne – heureusement – un historique bien plus complet de ce constructeur informatique américain de premier ordre que ne le fait la WP française, dont la définition se résume à « SDS (Scientific Data System) est le nom d’une ancienne compagnie informatique américaine. » Cette dernière n’est d’ailleurs pas beaucoup plus prolixe au sujet d’Honeywell, dont l’activité informatique, non négligeable en son temps, fut vendue au groupe français Bull. Pour en revenir à l’ordinateur Sigma 2 de SDS, il est intéressant de noter (ce que ne fait pas la WP anglaise) qu’il comportait une mémoire vive de 32 Ko (aujourd’hui, il est courant d’avoir 1 Go dans son ordinateur, soit 32 000 fois plus), n’avait pas de mémoire externe (disques durs) et pouvait effectuer des tâches graphiques multi écrans et en temps réel grâce, d’une part, à son architecture novatrice et, d’autre part, à l’économie de moyens utilisés en programmation (en langages assembleur ou, plus rarement, Fortran). Là où la WP anglaise se plante, c’est en parlant d’« ASCII 8 bit » à son propos : double erreur, le codage ASCII nécessite 7 bits, et le Sigma 2 utilisait un codage différent, l’EBCDIC (sur 8 bits), qui avait été introduit auparavant par IBM.

Quelques textes précédents et suivants à ce propos :

• Wikipedia (28/9/2004)
• Le web comme hégémonie de l’amateurisme, ou Wikipedia sous les feux croisés (20/10/2005)
• Wikipedia redux, ou l’amateurisme a un coût (26/10/2005)
• La Wikipedia au Kärcher (12/12/2005)
• De musique, de numérique, de blogs, de Wikipedia et d’Amazon, de célébrité et d’authenticité (26/2/2007)
• Du rififi chez les Wikipediens (4/3/2007)
• Le parcours d’une star : d’étoile à supernova ? (12/10/2007)
• L’amateur, le savant, le contributeur anonyme et l’auteur (28/1/2008)
• Les faits et les méfaits du mail (23/3/2008).

19 mars 2008

Hewlett-Packard tombe dans le panneau

Classé dans : Sciences, techniques — Miklos @ 21:14

« J’attendrai le jour et la nuit
J’attendrai toujours… »

— Nino Rastelli (paroles, trad. Luis Poterat), Dino Olivieri (musique)

Nous entrons, dit-on, dans l’ère de l’éco­nomie des ser­vices. Mais pour le moment, ce sont plutôt des sévices. Et ce n’est pas par­ti­cu­liè­rement éco­no­mique, vu le temps qu’on y perd.Il y a bientôt un mois, j’achète une imprimante multifonction de la marque HP : ses caractéristiques me semblent correctes, la marque m’inspire confiance. Lors de l’installation, je constate que le panneau de contrôle est en anglais, et la documentation indique qu’il suffit de coller un cache correspondant en français, fourni avec l’imprimante. Or il n’était pas fourni.

J’envoie donc un courrier au support de la dite compagnie. La réponse que je reçois me demande de leur « apporter une liste de renseignements » – que j’avais tous fournis dans mon courrier – et mon adresse pour l’envoi du cache. Je m’exécute.

Dix jours plus tard, je reçois un courrier du support me demandant si le « dysfonctionnement sur ma machine » a été résolu. Je réponds que rien n’a été fait. HP me répond alors qu’ils vont envoyer un rapport au « service des experts ».

Encore dix jours passent. Je reçois alors une demande d’évaluation du service client de HP fournissant l’adresse d’un site qui me permettra d’« évaluer la qualité de cette récente expérience en matière d’assistance ». Ma première tentative de connexion à ce service échoue (« timeout » du service) et toutes les tentatives ultérieures indiquent que j’ai déjà répondu à cette enquête (dont je n’ai pas vu le début du commencement)… J’envoie une plainte au support des enquêtes.

Dix jours plus tard, je reçois par courrier un cache… en anglais, identique au panneau de l’imprimante.

Quelques jours passent encore. Près de deux semaines après mon dernier courrier, le support des enquêtes me répond qu’il faut que j’attende une heure avant de réessayer de continuer à remplir cette enquête. Je réessaie pour la forme, et reçois alors comme réponse que « cette enquête n’est plus disponible ».

J’attends toujours le cache en français.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos