Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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3 juin 2008

De l’importance de la casse

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 21:29

« Cadence innovation un an après la casse. » — La Voix du Nord, 3 juin 2008.

« Je vous passe la casse, passez-moi le séné. » — Proverbe (cité par le TLF).

« Les grands seaux où l’on va puiser l’eau avec la casse en cuivre rouge. » — Ramuz, Aimé Pache, peintre vaudois, 1911 (cité par le TLF).

Il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’un événement récent dans une banlieue chaude, ni d’une « longue gousse de légumineuse, dont la pulpe a des propriétés laxatives douces », voire même d’une lèche-frite – trois des sens du substantif casse selon le TLF. On parlera ici de ses hauts et de ses bas, qui concernent non pas la psychanalyse mais la typographie, art en voie de disparition avec l’usage croissant des SMS et autres modes de communication écrite instantanée qui développent l’agilité de notre pouce à l’instar de celui d’autres primates.

Une récente annonce ne manquera pas d’intéresser les vieux de la vieille de l’informatique – ceux qui se définissent comme « adeptes de la ligne de commande1 » – mais aussi ceux qui sont las d’avoir à secouer la souris et à cliquer de nombreuses fois pour un résultat qu’on aurait pu autrefois obtenir à bien moindre effort (et sans tendinite), en ne bougeant que quelques doigts sur le clavier. Il s’agit de l’apparition récente de GooSH, site dont le nom est déjà tout un programme : il combine la première syllabe du nom de notre ami2 à tous, et « sh », le raccourci canonique de shell (coquille, en anglais), terme qui désigne l’environnement informatique permettant de piloter des programmes informatiques par ligne de commande, autrement dit uniquement à l’aide du clavier, et sans avoir à utiliser la souris.

Cette astucieuse invention de Stefan Grothkopp permet d’interroger très simplement une partie des services en ligne en question. Ainsi, si vous voulez savoir où se trouve Saint-Michel-Chef-Chef, vous tapez :

place saint michel chef chef

et la carte géographique s’affiche immédiatement (si vous voulez la voir en plus de détail, il vous faudra avoir recours à la souris pour cliquer dessus). Pour avoir des renseignements à propos de la localité, tapez alors :

wiki saint michel chef chef

et vous obtiendrez la liste des quatre premières pages de la WP (anglaise) qui en parle. Un clic, et vous lisez la page. Et maintenant, pour voir le blason et des photos de ce lieu :

image saint michel chef chef

Si les quatre réponses ne vous suffisent pas et vous souhaitez voir la suite, il suffit de dire :

more

et votre désir devient réalité.

Ce site n’est évidemment pas consacré à la géographie. Vous pouvez chercher ce qui vous chaut ; les dernières nouvelles à propos d’Hillary ?

news clinton

Si les réponses – principalement américaines – ne vous intéressent pas, et que vous souhaitez voir ce que Le Monde en dit, lancez :

in www.lemonde.fr hillary

Et enfin, pour la voir en vrai (sur l’internet),

video hillary

Bien d’autres services sont accessibles par l’entremise de cet outil sobre et efficace. Mais ce n’est pas l’état de la campagne de l’ex première dame américaine qui nous a fait évoquer la casse. L’un des services auxquels on peut accéder ainsi rapidement est celui de traduction automatique qu’on a récemment évoqué. Faites-donc pour voir :

t en fr I love you

(ce qui veut dire « traduire d’english en français “I love you”). Le résultat ne se fait pas attendre. Cette rapidité nous a permis d’expérimenter les connaissances linguistiques de l’outil, et l’on a constaté avec un certain étonnement que son aptitude à traduire plus ou moins fidèlement dépend fortement de l’utilisation correcte de la casse (majuscule/minuscule). Voici le résultat de la traduction en anglais d’une phrase somme toute assez courante en français, puis, pour le fun (« rigolo », selon le traducteur), sa retraduction dans la langue de Molière (ou plutôt de Villon ou de Verlaine) :

Original Fr → En En → Fr
va te faire foutre will make you foutre vous fera foutre
Va te faire foutre Va te faire foutre Va te faire foutre
va te faire foutre! will make you spunk! vous fera foutre!
Va te faire foutre! Will make you sperm! Vous fera sperme!
Allez vous faire foutre Go get foutre Go get foutre
allez vous faire foutre will make you foutre vous fera foutre
Allez vous faire foutre! Go fuck you! Allez vas te faire encule!
allez vous faire foutre! go fuck you! allez vas te faire encule!

Où l’on constate que le sens3 varie selon que l’on ait mis une majuscule ou non au début de la phrase et un point d’exclamation final. Le traducteur ne se sera réellement rapproché du sens correct que lorsque l’on est particulièrement poli avec lui (vouvoiement, majuscule initiale, point d’exclamation final), tandis qu’il rétorque en ignorant royalement les règles de bienséance (tutoiement, vulgarité) et de grammaire. Curiouser and curiouser, comme disait Alice. On en a profité pour tester sa compétence à traduire les deux phrases attribuées à Groucho Marx que nous avions citées :

t en fr Time flies like an arrow.
t en fr Fruit flies like a banana.

eh bien, c’est raté pour la seconde, qu’elle soit en majuscule ou minuscule initale.


1 Aucun rapport avec la hiérarchie militaire.
2 On trouvera ici un développement de l’acronyme.
3 Le terme spunk possède (si l’on peut dire), en argot britannique, le même sens que foutre en français. On suspecte que le traducteur a utilisé la Wiktionary pour trouver cette équivalence, sans pour autant y trouver la traduction (plus correcte) de l’expression que nous avons utilisée dans nos expériences linguistiques suscitées.

24 mai 2008

Un record de l’informatique

Classé dans : Sciences, techniques — Miklos @ 13:24

Cornell est une grande université américaine, membre de la Ivy League, située dans une région splendide par sa faune et par sa flore au bord d’un des plus beaux lacs Finger, le Cayuga. Elle excelle dans de nombreux domaines : sciences, arts, droit, services… La réputation de ses centres de recherche – en médecine, en exploration de l’espace, en astronautique, en physique fondamentale – n’est plus à faire. Nombre de lauréats de prix Nobel (40), Turing, Fields, Pulitzer… y enseignent ou y ont enseigné, ainsi que de grands écrivains et essayistes, tels Vladimir Nabokov (qui, en sus des œuvres sulfureuses pour lesquelles il est connu, a aussi traduit Alice au pays des merveilles en russe) ou Allan Bloom. Parmi ses anciens élèves on compte Pearl Buck et Toni Morrison (toutes deux lauréates du prix Nobel), E. B. White, Thomas Pynchon et Kurt Vonnegut Jr. pour la littérature, le compositeur Steve Reich et Robert Moog, l’inventeur des célèbres synthés éponymes, l’architecte de l’Empire State Building (Richmond Shreve), le Dr Spock – non pas celui de Star Trek, mais le pédiatre auteur du Comment soigner et éduquer son enfant, depuis cinquante ans la bible universelle de générations de mères inquiètes…

Les anciens élèves de cette prestigieuse institution occupent ou occupaient en général des postes importants : politiciens – présidents de Cuba et de Taiwan, premier ministre d’Iran, ministres américains (le controversé Paul Wolfowitz et Janet Reno, première femme à avoir occupé le poste de ministre de la justice aux États-Unis) –, juges de la Cour suprême (Ruth Ginsburg) –, acteurs – le superhomme Christopher Reeve –, hommes d’affaires – fondateurs et/ou à la tête de sociétés nationales ou internationales (on ne leur fera pas de la pub)… Il n’est donc pas surprenant qu’ils soient la cible des campagnes provenant de leur alma mater, dont le but est de récolter quatre milliards de dollars sur dix ans.

Il est, par contre, quelque peu curieux de constater que, lorsque l’on clique sur le lien indiqué dans l’appel afin de se désinscrire de leur liste de bienfaiteurs en puissance, la réponse qui s’affiche est : “Your form has been successfully submitted. Please allow 4-6 weeks for your information to be updated in our system.” Quatre à six semaines pour que l’informatique se mette à jour, quand on sait que, depuis 1985, l’université possède un centre de supercalcul ? On proposera donc une nouvelle variante de son hymne célèbre :

Far above Cayuga’s waters
There’s an awful smell:
It’s Cornell alums’ computers.
They’re as slow as snail.

21 mai 2008

N’en faisons pas tout un film

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 22:19

האומר דבר בשם אומרו מביא גאולה לעולם
Qui rapporte une parole au nom de celui qui l’a dite, apporte la délivrance au monde.
— Ordre Nezikin, Traité des Pères, VI:6,
Ordre Moed, traité Megilah 15a

La Wikipedia française consacre ½ ligne au scénariste britannique Jack Pulman (décédé en 1979) surtout connu pour le feuilleton télévisé I, Claudius (Moi, Claude Empereur) tourné en 1976 et basé sur le roman éponyme et sur sa suite Claudius the God de Robert Graves, biographie de ce conquérant tous azimuths (de l’Angleterre à la Palestine), tyran, mari d’Agrippine, père adoptif de Néron et oncle de Caligula.

La filmographie (partielle) fournie dans l’article mentionne un autre de ses scénarios, celui de Portrait of a Lady, et redirige vers la fiche consacrée au film qu’en a fait Jane Campion en 1996… Or le scénariste du film de Campion était une scénariste, l’australienne Laura Jones, tandis que Pulman (décédé en 1979) avait adapté ce célèbre roman de Henry James pour un feuilleton télévisé de six épisodes, réalisé en 1968 par James Cellan Jones. Ce n’est pas la même chose.

En ce qui concerne un autre de ses scénarios, Jane Eyre, la WP dirige cette fois vers la page qu’elle consacre au non moins célèbre roman de Charlotte Brontë, et où sont mentionnés les films qui s’en sont inspirés : on retrouve bien la série télévisée à laquelle Pulman a participé. Mais lorsque l’on consulte la page consacrée à son réalisateur, Delbert Mann, on s’aperçoit que le lien indiqué dans sa filmographie pour ce titre mène vers une page inexistante…

Quant à la biographie de Henry James, elle mentionne que « The Portrait of a Lady est souvent considéré comme une conclusion magistrale de la première manière de James » tout en redirigeant vers la fiche consacrée au film de Campion. Elle ne consacre aucune page au roman de James, pourtant autrement plus important que celui de Charlotte Brontë qui y bénéficie d’une page. Pour quelqu’un qui chercherait des informations sur l’œuvre en question, la WP ne fournit qu’un résumé (d’ailleurs fort mal écrit) de ce film, où Henry James n’est mentionné qu’à propos du scénario, ce qui est un comble.

13 mai 2008

Mais qui est donc Jérémie Golfier ?

Classé dans : Sciences, techniques — Miklos @ 4:07

« Si l’on savait où le loup passe, on irait l’attendre au trou. » — Proverbe savoyard.

« Confiance : Croyance spontanée ou acquise en la valeur morale, affective, professionnelle… d’une autre personne, qui fait que l’on est incapable d’imaginer de sa part tromperie, trahison ou incompétence. » — Trésor de la langue française.

« “Elementary, my dear Watson, elementary,” murmured Psmith. »1 — P.G. Wodehouse, Psmith, Journalist, 1915.

En février 2007, la Wikipedia française voyait la naissance d’une nouvelle entrée consacrée à Jérémie Golfier, et rédigée à partir d’un poste situé à l’université de Savoie. Selon son auteur – appelons-le donc le petit Savoyard –, il s’agirait d’un acteur de cinéma né à Annecy en 1986 qui s’illustre depuis 2005, selon une autre main2, « dans le montage et dans la réalisation de canulars et de pièges en tous genres qui l’ont mené jusqu’à Londres ». Notre petit Savoyard doit bien le connaître, puisqu’un mois plus tard il corrige le lieu de naissance, le remplaçant par Ambilly (la plus petite commune de Haute Savoie, selon la WP) et rajoute l’information selon laquelle « Il est connu pour ses sauts d’humeur et son attitude de girouette ». Une troisième main s’empresse de préciser que « par malheur la fin du séjour [à Londres] à (sic) en partie été gaché (re-sic) par le comportement égoïste de certains de ces (re-re-sic) petits camarades d’escapades ». Plus rien d’intéressant à signaler jusqu’en janvier 2008, date à laquelle une autre main (qui avait rajouté 20 kgs au poids officiel du joueur de rugby Fero Lasagavibau du stade Aurillacois) a contribué l’adresse MySpace du groupe de jazz-funk de notre héros. C’est hier que tout se précipite : la totalité du contenu de la page est effacée, puis, dans la foulée réinstaurée, et réeffacée, cette fois par un utilisateur s’identifiant comme « Jeremie.golfier ».

Cette biographie temporairement disparue mentionnait que le jeune Golfier avait figuré dans Godzilla, ce que mentionne aussi la page que la WP consacre à ce célèbre film. Problème : ce n’est que dans ces deux pages que l’on trouve cette information, tandis que l’excellente base de données sur le cinéma Internet Movie Database ne cite pas son nom dans la distribution détaillée qu’elle fournit en indiquant « verified as complete ». Elle ne le cite d’ailleurs dans aucun des autres films mentionnés dans la biographie de notre célèbre inconnu. On notera aussi que c’est notre petit Savoyard (auteur de la biographie originale de Jérémie Golfier) qui avait rajouté cette précision dans la page Godzilla. Il s’intéresse d’ailleurs à toutes sortes de sujets que traite la WP, où il apporte des modifications subtiles ; ainsi, à propos de l’« Évaluation de l’élève présentant un trouble anxieux » (on se souviendra qu’il officie à partir d’une université – dont il corrige la page dans la WP –, et qu’il aura aussi laissé sa trace dans celle consacrée à l’auto-handicap, anticipation d’un échec scolaire), il supprime une espace dans la mention bibliographique entre la virgule et la date qui suit, quand bien même les règles de la typographie préconisent sa présence. Il laissera de ses traces dans d’autres pages consacrées au cinéma (il écrira à plusieurs reprises de l’acteur, producteur, réalisateur et scénariste Thomas Langmann qu’« il est une grosse andouille française »), mais aussi au football (en rapport avec l’OGC Nice) et à l’athlétisme, à une petite commune de Haute Savoie (ce n’est pas pour rien qu’on l’a nommé le petit Savoyard) et enfin à la politique : Gaston Flosse (à propos duquel il supprime toutes les mentions de ses démêlés avec la justice), Georges Fenech (sur son implication « dans différentes affaires de justice »), l’UMP (où il efface, puis remet, les paragraphes consacrés à la « délicate question de la succession de Nicolas Sarkozy à la tête du mouvement ») et enfin à Édouard Balladur, à propos duquel il indique qu’« il adore les péages, ça lui rappelle des souvenirs “made in Chamonix” ! ».

Si les voies (et les voix) de la WP sont parfois curieuses ou surprenantes (sans avoir rien de bien mystérieux), on lira sans doute avec plus de profit Diderotiana, ou Recueil d’Anecdotes, Bons Mots, Plaisanteries, Réflexions et Pensées de Denis Diderot ; suivi de quelques morceaux inédits de ce célèbre encyclopédiste publié par Cousin d’Avalon3 en 1811. On y lit, p. 23-24 :

Quoi qu’il en soit, Diderot ne laissa pas étouffer son génie sous les épines que ses imprudences et celles de quelques-uns de ses collaborateurs avaient semées sur sa route ; tour à tour sérieux et badin, solide et frivole, il donna, dans le temps même qu’il travaillait à l’Encyclopédie, quelques productions qui semblaient ne pouvoir guère sortir d’une tête encyclopédique ; ses Bijoux Indiscrets, 2 vol. in 12, sont de ce nombre ; l’idée en est indécente, et les détails obscènes sans être piquans, même pour les jeunes gens malheureusement avides de romans licencieux ; il a rarement tiré un parti avantageux des scènes qu’il imagine ; il n’y a pas assez de chaleur dans l’exécution, de fines plaisanteries, de ces naïvetés heureuses qui sont l’âme d’un bon conte ; une pédanterie philosophique se fait sentir, même dans les endroits où elle est entièrement déplacée, et jamais l’auteur n’est plus lourd que lorsqu’il veut paraître léger.

Aurions-nous affaire à de nouveaux Diderots ? Quant à la réponse à la question posée au début de notre long parcours de l’univers encyclopédique 2.0, on en trouve une ici, qui a le mérite de l’originalité et de la stabilité. Son auteur a d’ailleurs contribué son opinion à l’article de la « vraie » WP consacré aux théories de l’évolution, où il qualifie les adultes américains d’incultes. Et ceux qui soutiennent qu’une image vaut mille mots pourront toujours jeter un œil .


1 La célèbre phrase, attribuée à Sherlock Holmes s’adressant à son compagnon le Dr. Watson, a en fait été prononcée par Psmith (« P » silencieux, rajouté par le personnage pour donner du caractère à son nom), héros de quatre romans de P.G. Wodehouse, à l’intention du sous-éditeur Billy Windsor. Wodehouse est l’auteur de nombreux romans à l’humour très british, et qui, à l’instar des fictions d’Agatha Christie, donnent l’image d’un Royaume Uni immuable et figé dans une sorte d’image d’Épinal d’avant guerre (la première) malgré les longues années de leurs carrières littéraires respectives.
2 Ou, tout du moins, à partir d’un ordinateur situé ailleurs. Il se pourrait que ce soit notre petit Savoyard qui ait été aux commandes.
3 Auteur de nombreux recueils de ce genre (appelé « les Ana »), parmi lesquels on trouve les Bonapartiana, D’Alembertiana, Fontanesiana (M. de Fontanes), Grégoireana (M. Le Comte Henri Grégoire), Grimmiana, Moliérana, Pironiana (Alexis Piron), Staëlliana (Madame la Baronne de Staël-Holstein)…

12 mai 2008

Tradutore traditore

Classé dans : Langue, Peinture, dessin, Sciences, techniques — Miklos @ 1:26

Si la traduction s’élève parfois au niveau de l’art – on en a parlé ailleurs –, elle n’a souvent qu’une fonction, celle de palliatif des tristes conséquences de la construction de la tour de Babel, dont on a récemment vu au Kunsthistorisches Museum de Vienne l’époustouflante représentation qu’en a donné Brueghel – qui est après tout un autre genre de traduction, de la langue de la Bible (qu’il avait sans doute lue déjà traduite) à celle de la toile : son attention autant pour l’ensemble que pour la myriade des plus microscopiques détails, tableaux dans le tableau, peut d’ailleurs illustrer ce qu’est le travail du grand traducteur, fidèle à tous les niveaux du texte tout en en donnant sa propre représentation dans la langue cible. Voyons ce qu’en dit Dominique Bouhours (dont on avait lu les remarques acérées à propos de larigot et d’étymologies fantaisistes) :

Sur tout je me persuade que la précipitation est dangereuse en ce mestier-là. Ceux qui composent le plus de livres, ne sont pas toûjours les meilleurs Ecrivains ; & ce que Quintilien a dit de sa Langue1, se peut dire de la nostre. Ce n’est pas en écrivant viste, que l’on apprend à écrire bien ; c’est en écrivant bien, que l’on apprend à écrire viste.

L’exemple de M. de Vaugelas en vaut mille, si je ne me trompe. Vous sçavez, Messieurs, que tout habile qu’il estoit en nostre langue, il fut plusieurs années sur la traduction de Quinte-Curce, la changeant, & la corrigeant sans cesse ; & j’ay leû avec étonnement dans l’histoire de l’Académie2, qu’après avoir veû quelque traduction de M. d’Ablancourt, il recommença tout son travail, & fit une traduction toute nouvelle. Mais ce qui m’a le plus surpris, & ce qui devroit confondre les faiseurs de livres, c’est que dans cette derniére traduction, il se donna la peine de traduire la plupart des périodes en cinq ou six manières différentes.

Aussi je ne m’étonne pas aprés cela, que son ouvrage ait esté admiré de tout le monde, & que M. de Balzac mesme, qui n’estoit pas grand admirateur des ouvrages d’autruy, ait dit de bonne foy, que l’Alexandre de Quinte-Curce estoit invincible, & celui de Vaugelas inimitable.

Pour moy, Messieurs, je vous confesse que j’en suis charmé ; & que plus je lis cette admirable Traduction, plus j’y découvre de beautez. C’est, à mon gré, un chef-d’œuvre en nostre Langue, & je pense que l’on ne peut se rendre parfait dans l’éloquence Françoise, sans suivre les Remarques & imiter le Quinte-Curce de M. de Vaugelas.

Dominique Bouhours, Doutes sur la langue françoise
Proposez à Messieurs de l’Académie françoise
par un gentilhomme de province
. Paris, 1675.

C’est par des traductions sur un autre genre de toile que nous clorons ces remarques. L’utilisation de la machine pour effectuer des traductions automatiques est un rêve qui date, selon John Hutchins, du xviie siècle3, et qui n’a pu commencer à prendre corps qu’avec l’invention de l’ordinateur, ce qui a été le cas peu après la seconde guerre mondiale, et en intégrant les avancées scientifiques dans des domaines tels que la cryptographie et la théorie de l’information de Shannon. Si la traduction est un domaine d’une rare complexité4, son informatisation l’est bien plus : elle ne se limite pas au choix d’un mot dans un dictionnaire, mais nécessite la compréhension du texte (en d’autres termes, sa sémantique). Considérez ces deux phrases en anglais :

Time flies like an arrow.
Fruit flies like a banana.

(attribuées à Groucho Marx). Elles illustrent la nécessité d’une information sémantique pour pouvoir déterminer que, dans la première, time est le sujet, flies est un verbe à la troisième personne du singulier et like une préposition, tandis que dans la seconde, le sujet est fruit flies, flies étant ici un substantif au pluriel (de fly), et like le verbe au pluriel. Ainsi, la première signifie « le temps vole comme une flèche » (et non pas « les moucherons du temps aiment une flèche »), et la seconde « les moucherons des fruits aiment une banane » (et non pas « le fruit vole comme une banane »). Il faut « savoir », entre autre : que les fruits ne volent pas (sauf si un conjoint vous jette une banane à la tête), que, d’ailleurs, le temps non plus sauf dans cette métaphore en anglais (qui correspond au tempus fugit en latin, tout aussi métaphorique), et qu’il existe des mouches de fruit et pas de mouches de temps.

C’est la raison pour laquelle les systèmes conçus pour un corpus de textes bien définis – le droit, la recherche pharmaceutique, l’industrie pétrolifère pour ne citer que ceux qui bénéficient de soutiens conséquents pour leur importance économique et stratégique – sont en général plus efficaces que ceux destinés à traduire tout type de texte : on peut leur fournir ce niveau de connaissance (à l’aide d’ontologies informatiques, par exemple), ce qui n’est pas faisable pour l’ensemble des domaines de l’esprit humain. Certains systèmes généralistes sont disponibles sur l’internet, tel Babel Fish d’Altavista6, qui utilise, comme d’autres traducteurs informatiques, la technologie de traduction Systran développée depuis les années 1960 (et qui avait été mise à disposition sur le réseau Minitel…).

Un développement original dans son approche est celui du traducteur de Google, qui ne se base pas uniquement sur des règles et des dictionnaires, mais aussi sur un corpus gigantesque de traductions « humaines », celui de textes bilingues officiels des Nations Unies : ceci lui permet d’« apprendre » des usages de traduction en se servant de cette multiplicité d’exemples en contexte. Mais dans le meilleur esprit du Web 2.0 il permet aussi à l’usager ayant fait appel à ce service de suggérer une meilleure traduction, ce qui est souvent nécessaire : sa traduction en anglais de l’expression ce plagiat antisémite produit (en mauvais anglais) un contresens : The anti-plagiarism, un anti-plagiat7… On peut se demander toutefois si ce genre d’intervention ne fera pas aussi appel à des vandales, tels ceux qui, régulièrement, défigurent, parfois avec humour, la Wikipedia, sans pour autant être détectés parfois pendant de longues semaines.8

Et enfin, on ne peut passer sous silence le traducteur dans le vent (de l’actualité), qui nous a donné ceci. À l’arvoïure !


1 Citò scribendo non fit ut benè scribatur; benè scribendo, fit ut citò. (Note de l’auteur)
2 P. 498. (Note de l’auteur)
3 E. F. K. Koerner et R. E. Asher (eds.), Concise history of the language sciences: from the Sumerians to the cognitivists, p. 431-445. Pergamon Press, Oxford, 1995. Cet extrait est disponible en ligne. Le site Machine Translation Archive, réalisé par John Hutchins, vise à réunir l’ensemble des textes (articles, livres…) publiés en anglais sur la traduction automatique. On y trouve quelques textes (pour l’un d’eux, le sommaire uniquement, pour raisons de respect de copyright) de Peter Toma, l’inventeur de Systran, dans lesquels il décrit sa longue carrière (débutée en 1956) dans ce domaine.
4 Cf. Umberto Eco, Dire presque presque la même chose. Expériences de traduction. Grasset, Paris, 2007.
5 Même les traductions que nous avons exclues seraient envisageables dans un certain genre de texte, humoristique, poétique, de science-fiction…
6 L’un des tous premiers moteurs de recherche, inventé par Digital Eq. Corp. en 1995, et qui avait proposé bien avant d’autres plus célèbres aujourd’hui des modes de recherche novateurs. François Bourdoncle, le père du récent moteur de recherche français Exalead qui devrait être utilisé dans le projet Quaero, avait travaillé comme chercheur chez Altavista.
7 Il se peut que la traduction ait changé lorsque vous cliquerez sur le lien signalé, si un lecteur intéressé aura pris la peine de suggérer une autre traduction, en passant la souris sur le texte problématique.
8Ainsi, l’article sur l’Ordre de la Toison d’or, que nous avons consulté après notre retour de Vienne, indique à ce jour que « Les collections médiévales de l’ordre (…) sont exposées au musee de Margot, à Vienne.kokok ». Inutile de préciser qu’un tel musée n’existe pas, ok ok ? L’historique des modifications de cet article montre qu’un abonné de Wanadoo à Dijon s’est attaché à corriger ainsi le nom du musée, dont la version précédente était musee de Monoprix. Nous ne citerons pas les inventions précédentes qui se sont succédées depuis le 2 avril, date où l’on trouvait encore le nom correct, celui du Schatzkammer. Inutile de se fatiguer à corriger, le lutin reviendra sous une autre adresse. Quand le ver est dans la pomme…

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