Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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6 mars 2005

Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir…

Classé dans : Théâtre — Miklos @ 10:54

«Un deal est une transaction commerciale portant sur des valeurs prohibées ou strictement contrôlées, et qui se conclut, dans des espaces neutres, indéfinis, et non prévus à cet usage, entre pourvoyeurs et quémandeurs, par entente tacite, signes conventionnels ou conversation à double sens — dans le but de contourner les risques de trahison et d’escroquerie qu’une telle opération implique —, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, indépendamment des heures d’ouverture réglementaires des lieux de commerce homologués, mais plutôt aux heures de fermeture de ceux-ci. »

Préambule à Dans la solitude des champs de coton.

«Il y a dix ans, quand Bernard-Marie Koltès me parlait de la pièce qu’il écrivait et qui allait devenir « Dans la solitude des champs de coton », il me racontait ceci : deux hommes s’abordent qui ne se connaissent pas : dites-moi ce que vous voulez et je vous le vends, dit le premier, et l’autre répond : dites-moi ce que vous avez et je vous dirai ce que je veux. C’est le deal sous toutes ses formes, c’est toutes les formes de deal que la vie propose, c’est la vérité des relations entre les hommes. Ici, deux hommes orgueilleux et tricheurs ; le dealer ne dira jamais ce qu’il propose — mais peut-être parce que c’est lui qui est en manque — ; le client exigera toujours qu’on devine ce qu’il réclame — mais peut-être parce qu’il ne sait plus comment on fait pour demander — ; de part et d’autre un égal amour-propre, bientôt un malentendu douloureux, puis meurtrier. Il y a ce qu’on ne peut pas dire et ce qu’on ne veut pas faire, car il ne faut jamais faire cadeau de sa faiblesse à l’autre, il y a une attente folle et tenace, la découverte qu’on est pauvre, pauvre de désirs, il y a toutes les blessures qu’on peut faire au désir de l’autre et la souffrance qu’on découvre et qu’on refuse en même temps. »

Patrice Chéreau, 1995.

Je ne me lasse pas de revenir à ce chef-d’œuvre qui ne s’épuise jamais, à l’instar des grands classiques de la tragédie grecque qui dépassent la situation qu’elles décrivent pour parler au for intérieur de leurs auditeurs, au-delà de leur âge, de leur genre ou de leur position sociale. J’en ai d’ailleurs parlé ici à plusieurs reprises (et notamment le 20/12), en des termes qui s’accordent avec cette citation de Chéreau que je viens de trouver, sauf sur sa chute pessimiste : les toutes dernières répliques de la pièce, faut-il les lire littéralement, auquel cas c’est effectivement une fin désespérée et un combat à mort, ou alors métaphoriquement, ce qui laisserait espérer une ouverture et une sortie de cette nuit de la solitude et de l’indifférence, en se débattant peut-être, mais ensemble ?

Voulez-vous danser avé moâ ?

Classé dans : Danse — Miklos @ 1:50


4 mars 2005

C’est Mozart que l’on assassine

Classé dans : Musique — Miklos @ 23:09

On pose le décor : les Salons de Boffrand, du Palais du Sénat, mardi dernier à 20h30. Tenue de cocktail pour les invités, pas moins. Au programme, la pianofortiste Laure Colladant qui interprète la sonate K. 333 en si bémol majeur de Mozart, et la sonate op. 78 de Schubert. L’instrument, un pianoforte Molitor restauré par Johannes Carda (mari de la musicienne) est placé sur une estrade dans ces salons rutilants des ors du xviiie s., sous des lustres aux cristaux étincelants. Comme il se doit, des chaises d’époque, quand les habits tous froufroutants palliaient leur exiguïté et leur manque de confort.

Le pianoforte est un instrument délicat. Prédécesseur du piano, il permet de jouer plus ou moins fort (d’où son nom), ce dont le clavecin n’était pas capable. Il est loin d’avoir l’ampleur dynamique et le timbre d’un Büsendorfer ou d’un Steinway, ni la clarté d’un Pleyel, par exemple ; on ne peut y articuler avec autant de dextérité que sur un piano moderne. Mais il ne sert à rien de comparer, c’est un instrument en soi, qui requiert une technique et un art du toucher1 qui lui sont particuliers, et il permet fort bien d’y jouer de la musique qui fut composé pour y être interprété. Et surtout, un environnement intime (ces salons convenaient parfaitement) et calme. Or ce fut loin d’être le cas.

Dans les salons attenants, il devait y avoir un banquet. Avant le concert, nous avons eu droit à des chants (pas désagréables, mais nous n’étions pas venu pour cela), et, tout au court du concert, à un brouhaha étourdissant de voix et de bruits de couvert, et pourtant nous n’étions pas venu écouter un concert de musique concrète. À certains moments, ils couvraient la voix du pianoforte. En dehors de toute considération musicale, il faut saluer le courage, la persévérance et la patience de la musicienne lors de son long calvaire.

Venons-en à la musique. Cette sonate de Mozart, je l’avais connue bien avant de la jouer, l’ayant entendue sur un disque qui m’a fait découvrir des œuvres et des interprètes que je n’ai jamais pu oublier. Il s’agit d’un 33T, International piano festival – un concert au bénéfice des réfugiés, réalisé en 1962 au bénéfice de l’ONU — disque que j’ai écouté un nombre de fois impressionnant2 —, et qui réunissait des interprètes tels que Claudio Arrau, Byron Janis, Wilhelm Backhaus (dans des moments musicaux de Schubert, je n’ai jamais entendu mieux), Robert Casadesus, Alexander Braïlovsky et Wilhelm Kempff C’est Casadesus qui interprétait cette sonate, avec un toucher si « français », tout à la fois délicat et masculin, sans aucune afféterie. Si j’aime bien d’autres sonates de Mozart, j’ai pour celle-ci une affection particulière, qui me vient de cette familiarité dont je viens de parler. J’ai trouvé que Laure Colladant — que je ne connaissais pas avant ce concert — l’a jouée avec une certaine indifférence. Je me suis demandé si c’était dû à l’instrument, mais son interprétation du Schubert, où on l’a vue et entendue s’y mettre corps et âme, était autrement plus sentie. On peut préférer Schubert sur un piano plus moderne, mais alors on risque de tomber dans l’excès inverse3. Quant à sa technique qui semblait parfois incertaine, je la mets au compte des conditions désastreuses.

Bilan ? Mitigé, malgré le plaisir d’avoir entendu de la belle musique sur un instrument intéressant. Le Sénat et la musique n’ont rien en commun, ça, au moins, c’est ma conclusion non mitigée. Que Radio Classique se soit associée pour organiser cette série de concerts qui va de Charybde en Scylla, c’est plus étonnant.


1 D’autres musiciens nous ont donné de fort beaux enregistrements pour cet instrument, tels Paul Badura-Skoda (élève du très grand pianiste Edwin Fischer) ou Andreas Staier.
2 Il n’y a que peu d’enregistrements que j’ai littéralement usés à force de les rejouer. En voici d’autres : celui du concerto n° 20 en ré mineur K 466 de Mozart avec Edwin Fischer au piano ; le requiem de Fauré, dirigé par Cluytens. Il y a aussi la Passion selon St Jean et la cantate Actus Tragicus BWV 106 de Bach, sous la direction de Richter ; les quintettes de Brahms ou Einstein on the beach de Philip Glass…
3 Tel le précédent concert dans ce même lieu, et dont j’avais parlé ici : un jeu techniquement parfait, une dynamique qui aurait pété les enceintes (s’il y en avait eu) — mais ce n’était pas de la musique, c’était aussi un massacre, mais en direct, par l’« artiste » en personne.

Beckett l’essentiel

Classé dans : Littérature — Miklos @ 19:33

Toutes les choses qu’on ferait volontiers, qu’il n’y a aucune raison apparemment pour ne pas faire et qu’on ne fait pas ! Ne serait-on pas libre ?
 
Voilà l’homme tout entier, s’en prenant à sa chaussure alors que c’est son pied le coupable.
 
Se taire et écouter, pas un être sur cent n’en est capable, ne conçoit même ce que cela signifie.
 
Essayons de converser sans nous exalter puisque nous sommes incapables de nous taire.
 
La seule manière de parler de rien est d’en parler comme si c’était quelque chose, tout comme la seule manière de parler de Dieu est d’en parler comme s’Il était un homme.
 
Je ne sais pas où je suis, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne peut savoir, on doit juste avancer.
 
C’est le commencement qui est le pire, puis le milieu puis la fin ; à la fin, c’est la fin qui est le pire.
 
Moments for nothing, now as always, time was never and time is over, reckoning closed and story ended.
 
- Samuel Beckett

3 mars 2005

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui …

Classé dans : Littérature — Miklos @ 23:06

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !
 
Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.
 
Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.
 
Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s’immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne.
 
- Stéphane Mallarmé (1842-1898)

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