Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir…
«Un deal est une transaction commerciale portant sur des valeurs prohibées ou strictement contrôlées, et qui se conclut, dans des espaces neutres, indéfinis, et non prévus à cet usage, entre pourvoyeurs et quémandeurs, par entente tacite, signes conventionnels ou conversation à double sens — dans le but de contourner les risques de trahison et d’escroquerie qu’une telle opération implique —, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, indépendamment des heures d’ouverture réglementaires des lieux de commerce homologués, mais plutôt aux heures de fermeture de ceux-ci. »
Préambule à Dans la solitude des champs de coton.

«Il y a dix ans, quand Bernard-Marie Koltès me parlait de la pièce qu’il écrivait et qui allait devenir « Dans la solitude des champs de coton », il me racontait ceci : deux hommes s’abordent qui ne se connaissent pas : dites-moi ce que vous voulez et je vous le vends, dit le premier, et l’autre répond : dites-moi ce que vous avez et je vous dirai ce que je veux. C’est le deal sous toutes ses formes, c’est toutes les formes de deal que la vie propose, c’est la vérité des relations entre les hommes. Ici, deux hommes orgueilleux et tricheurs ; le dealer ne dira jamais ce qu’il propose — mais peut-être parce que c’est lui qui est en manque — ; le client exigera toujours qu’on devine ce qu’il réclame — mais peut-être parce qu’il ne sait plus comment on fait pour demander — ; de part et d’autre un égal amour-propre, bientôt un malentendu douloureux, puis meurtrier. Il y a ce qu’on ne peut pas dire et ce qu’on ne veut pas faire, car il ne faut jamais faire cadeau de sa faiblesse à l’autre, il y a une attente folle et tenace, la découverte qu’on est pauvre, pauvre de désirs, il y a toutes les blessures qu’on peut faire au désir de l’autre et la souffrance qu’on découvre et qu’on refuse en même temps. »
Patrice Chéreau, 1995.

Je ne me lasse pas de revenir à ce chef-d’œuvre qui ne s’épuise jamais, à l’instar des grands classiques de la tragédie grecque qui dépassent la situation qu’elles décrivent pour parler au for intérieur de leurs auditeurs, au-delà de leur âge, de leur genre ou de leur position sociale. J’en ai d’ailleurs parlé ici à plusieurs reprises (et notamment le 20/12), en des termes qui s’accordent avec cette citation de Chéreau que je viens de trouver, sauf sur sa chute pessimiste : les toutes dernières répliques de la pièce, faut-il les lire littéralement, auquel cas c’est effectivement une fin désespérée et un combat à mort, ou alors métaphoriquement, ce qui laisserait espérer une ouverture et une sortie de cette nuit de la solitude et de l’indifférence, en se débattant peut-être, mais ensemble ?



On pose le décor : les Salons de Boffrand, du Palais du Sénat, mardi dernier à 20h30. Tenue de cocktail pour les invités, pas moins. Au programme, la pianofortiste 