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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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11 janvier 2014

Coïncidence, ou, Une histoire très vineuse

Classé dans : Architecture, Histoire, Lieux, Littérature — Miklos @ 1:49


Plan de Paris (détail). Hachette, 1894 (source )
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« La rue Vineuse tire son nom d’anciennes vignes qui appartenaient au couvent des Minimes ou Bonshommes. Autrefois, Chaillot, Passy et Auteuil avaient beaucoup de vignes. » — Auguste Doniol, Histoire du XVIe arrondissement de Paris. Paris, 1902.

De curieuses, parfois réellement étranges, coïncidences émaillent mon quotidien ; elles surviennent sans prévenir, illuminent, telles des comètes, de leur longue traîne née parfois dans un lointain passé ma vie, puis disparaissent en laissant la trace d’un certain merveilleux. En voici une.

Né en 1780 rue Montorgueil non loin de mon lieu de résidence actuel, le célèbre chansonnier Béranger avait habité à partir de 1841 rue Vineuse, à Passy. Moi aussi, mais bien plus tard, et ce n’est qu’un hasard qui n’est même pas une coïncidence.

Thalès Bernard, ami de Béranger et lui-même poète, raconte dans ses Souvenirs intimes : « Rendons-nous au n° 21 de la rue Vineuse ; car c’est là qu’habitait le Béranger heureux, et que sa compagne présidait des réunions charmantes, auxquelles je me féliciterai toujours d’avoir participé. » Il s’ensuit de longs portraits fort perceptifs et intéressants de ces visiteurs.

« L’un des convives les plus habituels de la rue Vineuse, j’ajouterai même l’un des plus gais, c’était un homme peu facétieux cependant : je veux dire Lamennais. Il était depuis longtemps l’ami de Béranger, qui avait pour lui une sorte d’affection paternelle et le traitait avec une infériorité marquée. “Allez, lui disait Béranger, vous n’êtes qu’un vil prosateur, allez aider Judith a mettre le couvert.” Lamennais entendait fort bien la plaisanterie, et, à la table de Béranger, il se déridait complètement. À côté du poète, ce n’était plus le même homme. Il émanait de Béranger un esprit de tolérance, une bonté pénétrante qui mitigeaient le fiel de l’irascible vieillard. » Irascible vieillard dont Bernard dit plus loin : « Lamennais était né pour détruire, et, comme la foudre, il ne pouvait faire que du mal. Ce n’était pas par esprit de charité qu’il se rattachait à la cause démocratique, c’était par haine de toute suprématie ; mais avec la haine, on ne peut rien fonder. Lamennais ne fut donc ni un philosophe, ni un poète : il ne fut qu’un pamphlétaire de génie, toujours replié sur lui-même comme une bête fauve, toujours dans la fièvre, et lançant d’une main qui tremblait de colère, des traits impuissants à l’édifice qu’avait attaqué Calvin. »

Mais il y avait aussi des visiteurs plus agréables, autant de caractère que de physique : « Parmi les jeunes gens qui fréquentaient la maison de Béranger, le véritable favori de mademoiselle Judith était Émile Fage, maintenant avoué à Tulle. Beau comme un héros de roman du XVIIe siècle, il cultivait la poésie amoureuse et mystique, et faisait de Sainte-Beuve sa lecture assidue. » Tulle lui portera hommage en tant qu’écrivain, penseur et poète en inaugurant une plaque commé­mo­rative en son honneur en 1909, et le conseil général de la Corrèze est sis rue René et Émile Fage.

Je suis arrivé rue Vineuse à l’âge de six ans avec mes parents et y ai habité pendant huit ans. Ce n’était pas un quartier bobo (d’ailleurs, l’invention du bobo est plus récente), et quand bien même il l’aurait été, il recelait plein de curiosités pour l’enfant que j’étais : l’appar­tement, dont le long couloir en zigzag menant vers ma chambre se terminait par un placard dont je craignais, surtout le soir, qu’il ne recèle un monstre quelconque, homme ou bête, je ne sais ; l’escalier de service de l’immeuble en bois nu et aux murs badigeonnés de gris, tellement frustre et si différent de celui qui desservait les appartements, aux marches cirées recouvertes, elles, d’un beau tapis aux fleurs rouges maintenu par des tringles dorées ; notre voisine du premier, Quatre ans après relaté ces faits, j’ai trouvé en ligne (dans Wikimedia Commons) une photo de la pierre tombale (au Père-Lachaise) d’une Gertrude Marx, née en 1895, décédée en 1984 et dont le mari avait travaillé en France après la guerre. Les dates conviendraient bien à l’âge de la personne que j’avais connue il y a une cinquantaine d’années : elle devait avoir la soixantaine, l’âge que j’ai maintenant…Gertrude Marx dont le prénom désuet me fascinait, dame distinguée d’un certain âge et d’une grande culture, philatéliste chevronnée qui m’avait pris en sympathie et me donnait régu­liè­rement des enveloppes « premier jour » que j’ai encore et, qui après notre départ, nous envoyait des lettres avec des timbres choisis et une très belle écriture manuscrite qui trahissait, ainsi que son accent d’ailleurs, ses origines germaniques – c’est maintenant que je réalise que j’aurais tant aimé oser, ou seulement savoir l’interroger alors sur son histoire personnelle dont il ne me reste quasiment plus de souvenir des quelques bribes que ma mère m’en avait fait part ; la cave de l’immeuble que j’explorais régulièrement pour me plonger avec délectation dans des piles de magazines datant du début du siècle dont les publicités en couleurs et les photographies monochromes me fascinaient, et d’où je ressortais recouvert d’une fine couche de poussière noire provenant des piles de charbon qui y étaient entreposées.

Quant à la rue Vineuse, elle était fort originale à mes yeux : tout d’abord, elle fait un drôle de coude, et, à ses deux extrémités, rejoint la rue Benjamin Franklin, toute droite elle ; dans le petit square à un bout, le plus étroit, la statue de « Franklin assis », ce qui, dans mon esprit, était le nom du personnage ; en face du square, le mur d’un cimetière surélevé d’où on apercevait des croix orthodoxes ; des façades curieuses, une sans aucune entrée dans l’immeuble (celle-ci se trouvant de l’autre côté, rue Franklin) ou celle en briques du 21 (c’est à cette adresse que Béranger avait habité, mais je ne le savais pas alors et cet immeuble est plus récent) ; la crèmerie de madame Meunier qui me semblait être l’archétype des crémières, ronde et habillée d’une blouse blanche, une louche en fer blanc à la main ; la teinturerie d’en face dont la patronne écrivait notre nom de famille avec tant de fautes que c’en était cocasse…

À l’autre extrémité, la rue Vineuse aboutit à une place appelée maintenant place de Costa Rica – je ne sais plus quel était son nom alors, carrefour de Passy ?, et j’avais entendu raconter qu’autrefois s’y dressait la potence seigneuriale de Passy, ce qui ne manquait de me faire frissonner –, d’où rayonnaient des rues que j’aimais chacune pour ses particularités.

À gauche, les quelques rails d’un tramway d’antan (« à air comprimé », précise Doniol en 1902, op. cit.) qu’on apercevait encore entre les pavés du boulevard Delessert aux larges trottoirs où je faisais de la bicyclette sous les marronniers ; l’avenue de Camoëns qui ne faisait que quelques mètres de long, le comble pour une avenue ; la rue Beethoven tout en marches, dont j’apprends aujourd’hui qu’elle s’appelait aupa­ravant rue de la montagne, du fait de son excessive déclivité ; au bout, les jardins du Trocadéro recelant ruines, rocailles, marches et recoins où l’on pouvait disparaître des yeux du monde.

En face, la rue de l’Alboni dont le nom me faisait confu­sément penser à un pays inconnu aussi exotique que l’Albanie mais que je découvre main­tenant être celui d’une cantatrice italienne du 19e s. Elle débute sur la place par deux curieux immeubles à tours d’angle, l’une surmontée d’une lanterne, que je trouvais fort étranges, donne ensuite sur la gauche sur une petite rue en « U », le square de l’Alboni où habitait un de mes professeurs de piano, Guy Lasson, puis se termine abruptement à l’endroit d’où émerge le métro aérien, dont les structures métalliques me fascinaient, pour traverser ensuite la Seine.

À côté, la rue Raynouard, avec, à son début, la très étroite et presque invisible rue des eaux, elle aussi descendant abruptement toute en marches vers les quais ; puis, à droite, la rue Chernoviz où se trouvait mon école communale – de garçons uniquement, c’était d’époque – et, plus loin, la maison de Balzac que j’apercevais en contrebas d’un joli jardin.

De l’autre côté, la rue de Passy avec ses commerces : une boulangerie où je me fournissais surtout en têtes de nègre, le Prisunic où j’achetais les romans de Paul Féval et de Michel Zévaco empilés dans un panier métallique disposé à l’entrée pour 100 Frs, ce qui correspondait à mon argent de poche, et qu’ensuite je dévorais avec passion ; l’impasse des carrières dans laquelle se réfugie un reste fort pittoresque du village de Passy d’antan ; la rue Nicolo où se trouvait le traiteur russe Régal de Passy chez lequel mes parents achetaient chaque vendredi de la vatrouchka et des pavés au pavot, tous deux d’un goût inégalé que je n’ai retrouvé depuis nulle part ailleurs sauf là, en y revenant plusieurs dizaines d’années plus tard, peu de temps avant sa disparition ; la rue Massenet, où habitait mon meilleur ami Michel (mon autre meilleur ami d’alors s’appelait aussi Michel, mais il habitait la rue Daru qui avait ses propres charmes ; dans mon immeuble actuel, les deux voisins avec lesquels j’ai vraiment sympathisé s’appellent Michel et Michèle, mais ce n’est qu’un hasard qui n’est même pas une coïncidence).

Bien des années plus tard, alors que je faisais mes études aux États-Unis, mon directeur de thèse, Tim Teitelbaum, vient à Paris pour une année sabbatique avec ses trois thésards. Comme il ne parlait pas à son arrivée un seul mot de français – ni d’ailleurs à son départ, un an plus tard, à l’exception des anecdotes de la Méthode Assimil qu’il connaissait par cœur et déclamait avec un fort accent américain –, il me demande de me joindre à lui pour un rendez-vous qu’il avait pris dans une agence immobilière pour trouver un appartement à louer.

Nous y sommes accueilli par une femme qui, étant au téléphone, nous prie d’un geste de nous asseoir devant son bureau. Tandis qu’elle parle, j’aperçois les deux cartes portant les adresses des appartements qu’elle allait nous faire visiter, et bien qu’elles aient été disposées la tête en bas de notre point de vue, j’y lis sur l’une des deux : « 6 rue Vineuse ». C’était l’immeuble de mon enfance.

J’attends impatiemment qu’elle termine sa conversation, et après de brèves politesses, je lui demande l’étage. Elle répond : « Le quatrième ». C’était notre étage. « Gauche ou droite ? » Elle ne s’en souvenait pas. Moi, je me souviens : nous habitions à gauche.

Nous arrivons à l’immeuble pour le visiter. Manque de chance : il y a un code dans le corridor – il n’y en avait pas à l’époque, il y avait une concierge que j’aimais bien, Madame Bouleret – et personne ne nous ouvre. Je vois toutefois, dans la liste des occupants de l’immeuble, le nom de Devictor, qui était celui de nos voisins de palier (et qui, soit dit en passant, figure encore aujourd’hui dans l’annuaire téléphonique à cette adresse). J’en conclus que l’appartement que l’on s’était proposé de nous montrer était bien celui de mon enfance…

Tim prendra le second appartement, et m’y sous-louera une chambre, le temps que je trouve à me loger. Et s’il avait pris l’autre… ?

Trois ans plus tard, je reviens m’installer à Paris pour travailler à l’Ircam. Lors de mon entretien téléphonique d’embauche, on m’avait assuré me trouver un studio comme point de chute. Cette chute est plus dure que prévue : le studio en question se réduit à une chambre dans un foyer pour artistes derrière la place Clichy, situé dans un îlot ultérieurement rasé parce qu’insalubre. Elle est équipée d’une table en bois, d’une chaise et d’un sommier métallique. On aurait dit une cellule de prison, ce qui m’encourage à chercher rapidement un logement.

Je pense d’abord à la colocation : ç’avait été mon mode de vie aux Etats-Unis, mais dans les années 1980 cette pratique n’avait pas encore traversé l’Atlantique. Je m’oriente alors vers la recherche d’un studio ou d’un appartement meublé : j’étais arrivé sans meubles et avec 200 $ en poche. Mais après plusieurs mois, je constate que je fais chou blanc.

Le tout premier jour où je me résigne finalement à chercher un appartement non meublé en consultant la rubrique des petites annonces du Figaro – c’était alors les meilleures du genre, semble-t-il – qu’y vois-je ? La toute première annonce concerne un appartement disponible au 6 rue Vineuse…

L’étage n’était pas indiqué, mais malgré la curiosité qui m’a démangée je ne me suis pas renseigné : objectivement, le quartier était trop excentré par rapport à l’Ircam, et ç’aurait peut-être valu la peine uniquement si l’appartement avait été celui de mon enfance. Mais comme il comportait quatre pièces, c’était bien au-delà de mes moyens. Et si… ?

10 janvier 2014

Coïncidence, ou, Funem Shtetl Zu Amerike

Classé dans : Histoire, Judaïsme, Langue, Lieux, Livre, Photographie, Shoah — Miklos @ 2:01


Disciples du Baal Shem Tov, 1927.
Source: exposition A World Apart Next Door au musée d’Israël à Jérusalem en 2012.
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De curieuses, parfois réellement étranges, coïncidences émaillent mon quotidien ; elles surviennent sans prévenir, illuminent, telles des comètes, de leur longue traîne née parfois dans un lointain passé ma vie, puis disparaissent en laissant la trace d’un certain merveilleux. En voici une.

Durant mes études à Cornell, j’étais souvent invité à la table de l’aumônier des étudiants juifs, le rabbin Goldfarb dont la femme était une excellente cuisinière, tous deux affables et chaleureusement accueillants. Sur l’un des murs de l’entrée de leur maison était encadré un arbre généalogique, celui des disciples du fondateur du HassidismeMouvement piétiste juif., surnommé le Baal Shem Tov (« porteur du bon nom »), qui avait vécu en Pologne au 18e siècle. Ce mouvement ayant essaimé très rapidement, il n’est pas étonnant de trouver dans cette gravure datant de 1927 plusieurs centaines de noms accompagnés de ceux des villes ou villages où ils étaient principalement actifs en tant que rebbeDirigeant spirituel souvent local d’un groupe hassidique..

Un jour que je contemplais cet arbre sans vraiment en lire le contenu microscopique, un nom me saute pourtant à l’œil, comme s’il sortait de la surface du papier : il s’agissait d’un personnage indiqué comme ayant vécu à Rozwadow : or c’était le petit village de quelques 3.000 âmes où était né mon père, en Galicie orientale.

Je ne peux me retenir de m’exclamer à haute voix « Rozwadow ! ». Le rabbin Goldfarb, qui se tenait dans une autre pièce et était pourtant dur d’oreille, vient alors vers moi et me demande pourquoi j’ai prononcé ce mot, à quoi je lui réponds que c’était le village de mon père. Il me dit alors que c’était aussi le village de son père à lui…

Il sort alors de sa bibliothèque un livre que je connais bien : c’est le Yizkor BukhLivre du souvenir des morts. « Yikzor » est le premier mot de la prière des morts dans la liturgie juive, et il signifie « Qu’Il (Dieu) se souvienne ». Après la Shoah, nombre de survivants de communautés décimées ou carrément disparues ont édité de tels ouvrages comprenant en général des textes en yiddish, anglais et hébreu décrivant la vie dans ces communautés avant et leurs tribulations pendant la guerre, y intégrant des listes de noms des disparus et des survivants dans le monde, et illustrées de photos d’époque. de Rozwadow. Il l’ouvre, puis m’indique, dans une photo de groupe prise (en 1952, me semble-t-il) son père : installé aux Etats-Unis bien avant la guerre, il était alors venu en Israël rendre visite à ceux des membres de son village d’origine qui s’y étaient établis. Je lui dis alors que la femme assise à sa droite est ma tante et que je détiens un tirage original de cette photo… Ma tante faisait partie du comité d’organisation des Rozwadowiens en Israël qui éditera cet ouvrage en 1968, et ce sont ses membres qui figurent sur la photo en question.

Je ne sais si la gravure dont on voit la reproduction ci-dessus est identique à celle que j’avais vue chez les Goldfarb : dans mon souvenir, cette dernière était en noir et blanc, les noms étaient écrits dans une police (manuscrite) différente et chacun était inscrit dans une petite feuille, ce qui n’est pas le cas ici. Il se peut donc qu’elle ait été une copie faite à la main de la gravure d’origine, comme on en voit une ici et sur laquelle on peut zoomer (je n’y ai pas retrouvé le nom que j’avais aperçu en son temps) ; on peut en voir un petit détail à droite, ce qui donne une idée de la quantité, la densité et la complexité de l’infor­mation.

Quant au mouvement piétiste dans ce village, mon père m’avait raconté que sa mère était adepte du rebbe local – qui sait si ce n’est pas celui dont j’avais aperçu le nom dans la gravure ? Quoi qu’il en soit, on trouve dans le Yizkor Bukh en question un texte écrit par mon oncle qui décrit entre autres la présence de ce mouvement à Rozwadow.

Quelques années plus tard, alors que j’étais installé en France, je pars en mission à Santa Cruz en Californie. J’en profite pour y rendre visite à Meg M. J’avais fait sa connaissance du temps de mes études à Cornell, l’ayant « croisée » en ligne dans un forum de discussion consacré au judaïsme. Nous avions engagé un échange épistolaire qui s’était développé et enrichi, et qui avait perduré après mon départ en France, mais nous ne nous étions jamais rencontrés : plusieurs milliers de kilomètres nous séparaient.

Certains des murs de l’appartement de Meg étaient entièrement recouverts d’étagères de livres que je parcours du regard. Là aussi le même phénomène : le dos de l’un d’eux, où s’affiche le titre en lettres d’or sur fond noir, me saute à l’œil : c’est celui d’un Yizkor Bukh, et pas n’importe lequel – il y en a eu des dizaines – : celui de Rozwadow.

Il y avait de quoi être stupéfait : non seulement Meg n’avait rien à voir avec ledit village, mais elle n’était pas d’origine juive (elle l’est devenue plus tard) et ne savait pas lire l’hébreu (ni a fortiori le yiddish). Devant mon étonnement, elle me raconte alors qu’entrant un jour dans une librairie de livres d’occasion, elle aperçoit ce livre dont elle reconnaît les caractères hébraïques sans pour autant les comprendre. C’était le seul de son genre, elle s’est dit qu’il devait souffrir de solitude et elle décide de l’acheter pour lui donner une maison…

Après que je lui ai expliqué la nature de ce livre, elle conclut qu’il serait bien mieux chez moi et me le confie. C’est celui qui est ouvert devant mes yeux alors que j’écris ce texte. Une traduction en anglais d’une partie de l’ouvrage est disponible ici.

L’arbre généalogique que l’on voit au début de ce billet a fait partie d’une exposition qui s’était tenue en 2012 au musée d’Israël à Jérusalem. Je leur ai écrit pour savoir s’ils en vendaient des reproductions et en expliquant le contexte de ma demande.

La personne qui m’a répondu par l’affirmative en a profité pour me préciser que son arrière-arrière-grand-oncle avait été le rabbin de Rozwadow.

La belle et grande (67×57 cm) reproduction en couleur de la gravure commandée au Musée d’Israël vient d’arriver. Il ne m’a fallu que quelques instants pour localiser le nom en question, celui d’un certain « R. [pour Reb.] Moshe de Rozwadow » : la liste alphabétique de tous les personnages qui y sont cités affichée dans la partie inférieure de la gravure et triée par le nom de leur localité de résidence indique, près de chacun des noms, une clé numérique qui permet de le retrouver quasi instantanément dans l’arbre.


R. Moshe de Rozwadow dans l’arbre des disciples du Baal Shem Tov, 1927.
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Je ne suis jamais encore allé à Rozwadow. Enfin, ça dépend.

À la fin des années 1980, j’avais passé une semaine de vacances à Prague en compagnie de deux de mes cousines et deux de mes plus proches amis. Nous avions fait le voyage aller-retour en autocar.

À notre retour, en récupérant mon passeport qui venait d’être tamponné au poste-frontière, je constate qu’il indique dorénavant « Rozvadov » : c’était le nom du village du village frontalier sur la route qui va de Prague à Nuremberg.

Quant à Rozwadow, elle n’existe plus, du moins en tant que bourgade autonome : elle a été absorbée par sa voisine, Stalowa Wola.

La proximité des noms de Rozwadow la polonaise et de Rozvadov la Tchèque a été la cause d’une curieuse confusion chez une personne qui, pourtant, aurait dû savoir. En 1971 paraît Music, Prayer and Reli­gious Leadership – Temple Emanu-El, 1913-1969, livre d’entretiens avec Rose Rinder, veuve du cantor de la synagogue réformée Congregation Emanu-El de San Francisco. On y apprend que Rose est née en 1893 à « Rozwadow, en Autriche », tout en précisant sa proximité à Dzików où sa famille s’est installée plus tard, avant d’émigrer aux États-Unis.

Quant bien même il y a trois Dzików en Pologne, il n’y en a qu’une à proximité (quelque 20 kms) de la Rozwadow polonaise, située en Galicie orientale, région rattachée à l’Autriche depuis le partage de la Pologne en 1771 et jusqu’à la fin de la Première guerre mondiale.

Là où Rose Rinder fait erreur, c’est lorsqu’elle dit (l’entretien a lieu en 1968) : « Curieusement, j’ai vu l’autre jour à la télévision qu’après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les tanks russes, ces tanks se sont retirés à Rozvedov. C’est donc maintenant une partie de la Tchécoslovaquie. Or quand je suis née, il n’y avait pas de Tchécoslovaquie. C’est pourquoi je réponds toujours, quand on me le demande, que je suis née en Autriche, parce que c’était alors l’Autriche. »

Il s’agit bien ici de la Rozvadov tchèque, distincte de la Rozwadov polonaise. On pourrait s’étonner que les chars du pacte de Varsovie venus écraser le printemps de Prague s’y soient établis, à l’ouest du pays ; l’explication est donnée dans plusieurs quotidiens américains de l’époque, comme on le voit dans cet extrait du Sarasota Herald-Tribune daté du 11 septembre 1968 :


Rozwadow en Pologne et Rozvadov en Tchéquie.
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9 janvier 2014

Coïncidence, ou, Les mathématiques mènent à la musique ou à l’actuariat, c’est selon.

Classé dans : Histoire, Musique, Sciences, techniques — Miklos @ 8:30


À gauche : le tromboniste de Gerald Hoffnung.
À droite : le tromboniste de l’Ensemble intercontemporain

De curieuses, parfois réellement étranges, coïncidences émaillent mon quotidien ; elles surviennent sans prévenir, illuminent, telles des comètes, de leur longue traîne née parfois dans un lointain passé ma vie, puis disparaissent en laissant la trace d’un certain merveilleux. En voici une.

C’est par hasard que je suis arrivé à l’Ircam, bien que je rêvais d’y entrer depuis plusieurs années.

Au début des années 1980, je faisais un troisième cycle en informatique – spécialité qui m’avait été imposée bien malgré moi après des études de mathématiques théoriques effectuées en Israël, mais que j’avais fini par aimer – à l’université Cornell aux Etats-Unis. Mon directeur de thèse, Tim (Ray) Teitelbaum, décide de prendre une année sabbatique à l’Inria à Rocquencourt, et il y emmène, en 1982, ses trois doctorants.

Au cours de notre séjour, le frère de Tim, Richard, compositeur de son métier, vient passer quelques jours à Paris et nous parle de l’Ircam : je m’y précipite, et la visite que j’y fais me convainc que c’est le lieu idéal pour mettre mes compétences informatiques au service de ma passion, la musique. Même si la musique contem­poraine n’était pas vraiment mon truc, c’était de la musique.

À partir de ce moment, j’essaierai vainement pendant plus de deux ans – tout d’abord jusqu’à la fin de notre séjour à Paris, puis de retour à Cornell pour poursuivre mon doctorat – de trouver comment y entrer : souvent aucune réponse à mes courriers, et quand j’en reçois c’est pour me dire qu’il n’y a pas de poste de disponible.

Et miracle ! en novembre 1984, Ken, autre étudiant de la fac avec lequel j’avais sympathisé, qui savait que j’étais Français et que j’aimais la musique, me raconte qu’il vient de voir passer sur l’Internet une petite annonceL’Internet, le courrier électronique et les forums publics existaient déjà depuis plusieurs années., celle d’un poste de développeur dans un centre de recherche en informatique musicale à Paris. Ken n’avait jamais entendu parler de l’Ircam, ne savait pas que je rêvais d’y entrer, et ce n’était que par curiosité qu’il m’en avait fait part. La voici :


Cliquer pour voir le détail de l’annonce, champagne y compris.

Elle avait été mise en ligne une dizaine de jours plus tôt. À cette époque, les courriers électroniques pouvaient prendre plusieurs jours pour arriver à destination. Craignant que le poste ne soit donc déjà en passe d’être pourvu – j’étais sûr de n’être pas le seul à le convoiter –, j’arrive à joindre téléphoniquement l’auteur de l’annonce, Adrian Freed. Tout se fait alors très rapidement, et, de fil en aiguille, je suis recruté et arrive à l’Ircam le 2 juin 1985.

Au bout de quelques mois dans l’équipe 4X – nom du synthétiseur que l’Ircam développait à l’époque –, voilà qu’on me propose le poste de responsable informatique de l’institut que j’accepte finalement après plusieurs semaines d’hésitations.

C’est un poste névralgique : qui n’a pas de problèmes infor­matiques, que ce soit de fichiers malencontreusement perdus, d’espace disque insuffisant (à l’époque, un disque d’une centaine de mégaoctets coûtait une somme astronomique…), de performances de calcul ou de réseau trop lentes… ? Tôt ou tard, tout le monde passait dans mon bureau.

Un beau jour se présente quelqu’un que je n’avais encore jamais vu. Il m’adresse la parole, et il me parait évident de lui répondre en hébreu : c’était effectivement sa langue maternelle si reconnaissable à son accent. À peine quelques minutes nous suffisent alors pour découvrir que, quelque quinze ans plus tôt, nous étions chacun en quatrième année de premier cycle de mathématiques, lui à l’université de Tel Aviv et moi au Technion de Haïfa. Puis nous trouvons que cette année-là – 1970-71 –, nous suivions un cours d’homologie algébrique (ne me demandez pas ce que c’est, je n’en connais plus que le nom) donné par une seule et même personne, Abraham Zaks, qui faisait l’aller-retour entre les deux facs. À la fin de cette année, quelques-uns de ses élèves rédigent chacun un chapitre d’un ouvrage des notes de ce cours, publié peu de temps après. Un des chapitres est de la main de Benny, un autre du mien.

Le parcours de Benny – mathématiques et philosophie d’une part, musique de l’autre, et le voici tromboniste de l’Ensemble inter­con­temporain – aura été très différent du mien, mais nous voici réunis à l’Ircam ; quant à notre professeur commun, sa page web indique qu’il s’est orienté vers l’actuariat.

Benny et moi avons sympathisés au fil des années – comment en serait-il autrement avec cet homme à la fois si modeste, attentif et souriant, et dont les connaissances et les compétences sont dignes d’admiration ?

Quelques temps après notre rencontre, Benny m’invite à une soirée chez lui, au cours de laquelle une amie israélienne, Noa Blass, viendra parler d’un livre remarquable. Et lorsqu’elle commence à présenter cet ouvrage, je suis saisi : il s’agit de celui de mon ami de très longue date Guy, cet être exceptionnel. Noa et Guy, tous deux récemment disparus, se connaissaient bien…

Plus tard, Benny rencontrera Guy.

6 janvier 2014

Pronostications pour l’année qui commence

Classé dans : Actualité, Littérature — Miklos @ 12:54


François Rabelais, Pantagrueline pronostication, certaine, véritable et infaillible [...], nouvellement composée au profit et avisement des gens étourdis et musards de nature par Maître Alcofribas, architriclin dudit Pantagruel. (source : Gallica)
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Ce très savoureux texte de Rabelais (synthèse de diverses versions de ses Pronostications qu’en donne l’édition de Droz de 1974 et où on a modernisé quelque peu l’orthographe) qui se la joue Nostradamus (ils étaient contem­porains) mais avec l’humour en plus, mentionne en passant la fameuse fève de circonstance.

«Cette année seront tant d’éclipses du soleil et de la lune que j’ai peur (et non à tort) que nos bourses en pâtiront inanition et nos sens perturbation. Saturne sera rétrograde, Vénus directe, Mercure inconstant. Et un tas d’autres planètes n’iront pas comme autres fois.

Dont pour cette année les chancres iront de côté, et les cordiers à reculons, les escabellesSiège bas, sans bras, avec ou sans dossier, et généralement à trois pieds, escabeau. (TLFi) monteront sur les bancs, les coussins se trouveront au pied du lit ; les couilles pendront à plusieurs par faute de gibecièreBourse large et plate qui se portait à la ceinture. Aumônière. (TLFi), les puces seront noires pour la plus grande part, le lard fuira les poids en Carême ; le ventre ira devant, le cul s’assoira le premier ; l’on ne pourra trouver la fève au gâteau des rois ; l’on ne rencon­trera point d’as aux fluxAllusion à un pamphlet en vers ironisant sur la France vénale et corrompue du cardinal de Lorraine (qui administrait les finances sous le jeune François II) où tout s’achèterait pour un Carolus – allusion au prénom du cardinal, Charles –, et dont l’avant-dernière strophe dit : « Bref, amy, pour le faire court / Je t’assure qu’au temps qui court, / Trois as ne font point tant au flux, / Que fait en France un Carolus. », le dé ne dira point à souhait quoi qu’on le flatte et ne viendra souvent la chance qu’on demande ; les bêtes parleront en divers lieux. Carême-prenant gagnera son procès ; l’une partie du monde se déguisera pour tromper l’autre et courront parmi les rues comme fous et hors du sens ; l’on ne vit oncques tel désordre en nature. Et se feront cette année plus de vingt-sept verbes anormaux si PriscienGrammairien latin de l’Antiquité. Originaire de Césarée de Mauritanie et contraint de s’expatrier en raison de ses opinions religieuses, Priscien suivit à Constantinople les leçons du grammairien Theoctistus, avant d’y devenir lui-même professeur de grammaire latine. (CTLF) ne les tient de court.

Si Dieu ne nous aide, nous aurons prouBeaucoup. d’affaires. Mais au contrepoint, s’Il est pour nous, rien ne nous pourra nuire comme dit le céleste astrologue qui fut ravi jusques au ciel (Romains VIII. c.) : »« Si Deus pro nobis, qui contra nos ? » Ma foi, nemo, domine ; car Il est trop bon et trop puissant. Ici bénissez son saint nom, pour la pareille.

5 janvier 2014

Roi par la grâce du gâteau

Classé dans : Actualité, Cuisine, Histoire, Peinture, dessin, Religion — Miklos @ 19:14


Jan Steen : La fête des rois. 1662.

L’histoire de la fête des rois, de sa nonpareille galette et de la fève royale est fort ancienne, comme on peut le découvrir dans le texte qui suit. Avant que de devenir surtout l’objet d’un juteux (ou croustillant) commerce, la galette était, autrefois, une importante occasion de faire la charité aux plus démunis. Plus tard, elle a été récupérée par les classes supérieures, ce qui n’empêchait pas de faire montre de générosité et d’attention aux autres : l’anecdote concernant le cardinal de Fleury et son valet de cœur en est un exemple touchant.

«La fête des Rois se célébrait jadis avec infiniment plus d’appareil et de cérémonies joyeuses qu’aujourd’hui. Après les offices on représentait des mystères. Nous lisons dans les Mémoires de maître Jean de la Haye (ch. XX), que Hugues Capet avait une prédilection particulière pour la solennité des Rois, qu’il portait ce jour-là une étoile d’or à son chapeau, et en donnait de pareilles à ceux qui l’avaient le plus favorisé dans son élévation au trône. Ce fut le point de départ de l’ordre de Notre-Dame-de-l’Étoile, fondé par son fils Robert. Le continuateur de Guillaume de Nangis nous apprend que les rois de France offraient à l’autel, le jour de l’Épiphanie, de l’or, de l’encens et de la myrrhe, et il décrit l’une de ces cérémonies, qui se fit avec beaucoup de magnificence sous Charles V, en 1378.

Un ancien ordinaire de l’église de Sainte-Madeleine de Besançon, décrit ainsi la manière dont on célébrait l’Épiphanie.

Quelques jours avant la fête, les chanoines élisaient un d’entre eux auquel on donnait le nom de roi, parce qu’il devait tenir la place du Roi des rois. On lui dressait dans le chœur une espèce de trône ; une palme était son sceptre, et il officiait le jour de l’Épiphanie dès les premières vêpres.

À la messe, trois chanoines, revêtus de dalmatiques de trois couleurs différentes (blanche, rouge, noire), ayant couronne en tête, palme en main, suivis chacun d’un page portant leurs présents, sortaient de la sacristie et descendaient, en chantant l’évangile, dans l’église inférieure, qu’ils parcouraient, précédés d’une sorte de lustre figurant l’étoile. À cet endroit de l’évangile où il est dit que les mages entrèrent dans l’étable et y adorèrent notre Sauveur, ils remontaient au chœur, et venant à l’autel, ils se prosternaient devant le célébrant et lui offraient leurs présents, puis s’en retournaient du côté opposé à celui par lequel ils étaient venus. Le chanoine-roi, la veille et le jour de l’Épiphanie, l’office achevé, donnait à tous les confrères qui composaient sa cour une magnifique collation.

Les séculiers ne voulurent pas sur ce point céder en dévotion aux ecclésiastiques : ils résolurent de faire un roi dans chaque famille et choisirent le moment du repas, avec le sort pour arbitre. Un gâteau, partagé entre tous les convives, contenait une fève, afin que celui dans la part duquel elle se trouverait fût reconnu roi. Toute la famille se soumettait à ses ordres. Afin de lui marquer quelque distinction pendant le temps du repas, on criait : Le roi boit, vive le roi ! chaque fois qu’il buvait, et pour punir ceux qui manquaient à un devoir si important, on convint de les barbouiller de noir. Souvenir de l’opinion répandue parmi le peuple que l’un des trois rois mages était noir.1J. B. Bullet, Festin du Roi-boit.

Il est question du gâteau des Rois dès 1311, dans une charte de Robert, évêque d’Amiens, mais nous manquons de renseignements anecdotiques sur la façon dont se célébrait cette partie de la fête dans une époque aussi reculée. Un peu plus tard, Jean d’Orrouville rapporte ainsi la manière dont Louis III, duc de Bourbon, choisissait son roi. « Vint le jour des Rois, où le duc de Bourbon fit grande fête et lie chère, et fit son roi d’un enfant en l’âge de huit ans, le plus pauvre que l’on trouva en toute la ville, et le faisait vêtir en habit royal, en lui laissant tous ses officiers pour le gouverner, et faisait bonne chère à celui roi, pour révérence de Dieu, et le lendemain dînait celui roi à la table d’honneur. Après venait son maître d’hôtel, qui faisait la quête pour le pauvre roi, auquel le duc Louis de Bourbon donnait communément quarante livres pour le tenir à l’école, et tous les chevaliers de la cour chacun un franc, et les écuyers chacun demi-franc ; si montait la somme aucune fois près de cent francs, que l’on baillait au père ou à la mère pour les enfants qui étaient rois à leur tour, à enseigner à l’école sans autre œuvre, dont maint d’iceux vivaient à grand honneur; et cette belle coutume tint le vaillant duc de Bourbon tant qu’il vécut. »

Les écoliers de l’université de Paris passaient les jours des fêtes de la Saint-Martin, de Sainte-Catherine, de Saint-Nicolas, les fêtes des nations, des collèges et celles des Rois, en divertissements avec des farceurs et des comédiens qui dansaient et qui chantaient des airs tout à fait profanes.

Chaque fois que l’Épiphanie revenait, les Picards qui faisaient leurs études au collège du cardinal Lemoine choisissaient un des leurs pour représenter ce prélat. L’élu assistait aux premières vêpres en habit de pourpre, avec un aumônier chargé de porter son chapeau rouge, puis il régalait ses camarades de dragées et les réunissait dans un souper joyeux. La faculté des arts fit un statut en 1484 pour réprimer ces abus ; elle excepta néanmoins dans son décret la veille et la fête des Rois, jours auxquels elle permit aux écoliers de se réjouir honnêtement, après avoir assisté au service divin1Bullet, p. 249 et 250. Cette fête était tellement entrée dans les mœurs qu’on n’eût pu y toucher sans soulever des tempêtes.

C’est aussi la veille de l’Épiphanie que les corporations tiraient au sort de la fève un roi qui conservait son pouvoir toute l’année. Les clercs de la chambre des comptes organisaient un cortège à travers les rues, et allaient donner des aubades et distribuer des gâteaux à tous les membres de la chambre. Ce jour-là, le voyer prélevait une redevance d’un fromage sur les fromagers du marché aux PoiréesLa rue du Marché aux Poirées, supprimée en 1852, était en plein dans les Halles centrales : elle allait du Marché des Innocents au Carreau de la Halle et à la Halle aux Fruits, et elle occupait à peu près la partie de la rue Pierre Lescot qui s’étend de la rue Berger à la rue du la Cossonnerie. (Source : Bulletin de la Société d’Histoire de la Pharmacie, avril 1916), d’un gâteau à la fève sur chacun des pâtissiers des halles et une foule d’autres impôts en nature sur les petits artisans des rues et des places publiques2D. Carpentier, supplément à du Cange, III, col. 619. — De L’Hervillers, la Fête des rois, dans l’Ami de la religion des 6-8 janvier 1860..

G. Bouchet a écrit sa quatrième serée sur la fête des Rois. Il résulte de sa description que les masques, qui couraient alors les rues depuis le 1er janvier et même depuis Noël, comme nous le disons dans notre chapitre du carnaval, se présentaient dans les maisons où l’on avait tiré les Rois, pour y donner le momon. Ils portaient des défis au roi, et, comme les sujets de celui-ci se croyaient obligés de soutenir leur maître, parfois les convives perdaient tout leur argent dans une partie de dés avec ces mystérieux visiteurs. Les masques du momon jetaient souvent des dragées en entrant aux valets et aux chambrières, et ils jouaient des boîtes sèches de confitures, du cotignac et des sucreries de tout genre.

Les joueurs d’instruments couraient également la ville et se présentaient dans les maisons pour y faire danser. Il semble d’ailleurs, d’après quelques détails, que l’entrée fût à peu près libre en ces bacchanales du Roi-boit, car Bouchet parle, vers la fin du chapitre, d’un homme « assez d’apparence », qui s’était trouvé plusieurs fois dans ces assemblées, sans que personne le connût. On s’avisa de lui faire présenter le bouquet par une fort honnête damoiselle, au nom de toute la compagnie, pour l’inviter à rendre aux convives la politesse qu’il en avait reçue, mais il se trouva que c’était un adroit escroc. On voit aussi dans la même serée que les Rois se tiraient, comme aujourd’hui, la veille de l’Épiphanie, au moyen d’une fève, que beaucoup de gens s’efforçaient de cacher quand elle était dans leur part de gâteau, à cause des grands frais qu’entraînait la royauté. De là le dicton moqueur : « Vous diriez qu’il a trouvé la fève au gâteau. » On commençait par tirer la part de Dieu. Celui qui était désigné par le sort devait payer sa royauté quelques jours après. On criait : Vive le roi ! et : Le roi boit ! à tue-tête, comme on le fait encore; et ceux qui oubliaient de crier étaient à l’amende.

À ce propos, le roi de la serée, qui devait payer de sa personne en toutes les façons, dit quelques bons contes, suivant l’usage de nos pères. Le plus joli est celui d’un brave homme dont la femme braille comme une pie dès qu’il la touche du bout du doigt. À force de rêver au moyen de la battre tout son soûl sans danger, il s’avise que la meilleure époque est le jour des Rois, car elle aura beau crier, les voisins ne l’entendront pas, au milieu du tapage qu’ils font, ou, s’ils l’entendent, ils se figureront qu’on crie : le roi boit ! Là-dessus, un bon compagnon réplique qu’il comprend enfin la signification de ce qu’il a lu dans un almanach, à la vigile des rois : « Bon battre sa femme. »

Ailleurs, un roi de la fève raconte l’historiette suivante : « Vous savez tous que l’année passée nous fîmes les Rois en notre maison; vous savez qui fut roi, mais possible vous ne savez pas celui de mes gens qui le fut en leur table, ayant leur gâteau à part, et si pourtant leur royauté dura plus que la nôtre : car, après avoir crié et bu du meilleur, aussi bien que nous, en leur petite royauté, nous pensions qu’ils se fussent couchés et retirés comme nous; mais, ayant les poumons échauffés de crier et de boire, mes gens descendent en la cave, et après le bussard que j’avais percé ce jour-là. Le bon fut que leur roi commençant le premier à boire, comme il lui appartenait, sans penser en mal, ils vont crier à pleine tête : “Le roi boit, le roi boit.” Me réveillant en sursaut, et ma femme aussi, commençâmes à crier à notre force : “Le roi boit,” aussi bon qu’eux, de peur de l’amende, pensant être encore à table. Ma femme revenant à soi, se lève, et Dieu sait si elle ne cria pas plus fort que tous eux ensemble, trouvant tous nos gens à table, les pots et les verres tout pleins du vin nouvellement percé. »

Pasquier nous apprend que, pendant le repas des Rois, on mettait « un petit enfant sous la table, lequel le maître interroge sous le nom de Phébé, comme si ce fut un qui, en l’innocence de son âge, représentât une forme d’oracle d’Apollon. » À cet interrogatoire l’enfant répond d’un mot latin : Domine, puis, sur la demande du maître, il désigne la personne à laquelle doit être donné le morceau de gâteau1Recherches, 1. IV, ch. IX. .

On voit par une lettre de la princesse Palatine1Lettres nouv. et inédites, édit. Hetzel, p. 272. que les choses se pratiquaient encore de même à la fin du règne de Louis XIV : le premier morceau était pour le bon Dieu, et le deuxième pour la sainte Vierge. Si le bon Dieu avait la fève, c’est le maître de la maison qui était roi, et si c’était la sainte Vierge, elle cédait ses droits à la dame du plus haut rang qui se trouvait là. Le roi nommait des ministres et des chambellans ; il régnait sur la table comme dans un empire absolu.

Jean Deslyons, docteur de Sorbonne, doyen et théologal de l’église cathédrale de Senlis, fulmina en 1664 ses Discours ecclésiastiques contre le paganisme du roi-boit2Réédités en 1670 sous le titre de Traitez singuliers et nouveaux contre le paganisme du roi-boit, in-12. C’est cette édition que j’ai sous les yeux. où, au milieu de doctes dissertations qui, si je ne me trompe, se sentent un peu du jansénisme de l’auteur, il nous a laissé des détails extrêmement curieux sur les usages de cette fête. Pour Deslyons, le banquet des Rois et l’usage des étrennes sont, aussi bien que la fête des Fous, d’abominables restes du paganisme, et une continuation des saturnales cachée sous un voile chrétien.

Au moyen âge, du moins au treizième siècle, la veille de l’Épiphanie, comme celle de la Saint-Jean, était accompagnée de feux, auxquels le peuple attachait la même idée superstitieuse : « Il faut également rapporter à l’idolâtrie, écrit Guillaume d’Auvergne, évêque de Paris, dans son livre des Lois, les feux qu’on a coutume de faire la veille de l’Épiphanie, et par le moyen desquels les insensés croient se garantir de la peste3Eodem modo et foci qui fieri consuerunt in vigilis Epiphaniae… per quos credunt insipientes se extinguere et exterminare pestium incendium. — Deslyons, en citant ce passage, rapproche de la même coutume celle de la bûche de Noël.. » L’habitude de ce feu, si toutefois Guillaume d’Auvergne veut parler d’un feu public, ne survécut pas au moyen âge ; mais l’Épiphanie n’en persista pas moins à être célébrée dans le peuple avec un entrain extraordinaire, même après que la fête des Fous, qui l’avait déshonorée si longtemps par ses bouffonneries sacrilèges, eût disparu. Les marchands de chapelsChapeau en forme de couronne. de fleurs remplissaient les rues, colportant et criant ces gracieux couvre-chefs dont les convives du festin se coiffaient et coiffaient les bouteilles ce jour là1Legrand d’Aussy, Vie privée des Français, t. II, p. 324-61. . Le bruit retentissant des rires, des acclamations, des verres heurtés les uns contre les autres, perçait les portes et les fenêtres; l’huis des pâtissiers resplendissait et faisait flamboyer au loin les figures bizarres de leurs lanternes vives ; les valets couraient par les rues, portant les gâteaux envoyés par le maître à ses amis ; les pauvres allaient de maison en maison chercher la part qu’on leur réservait, c’est-à-dire le premier morceau, le morceau du bon Dieu, choisi par le plus jeune des convives. Toute la nuit, la ville entière était sur pied et jusqu’au lendemain passait le temps en assemblées joyeuses, en jeux bruyants, danses, ballets, comédies et mascarades. Le roi et la reine d’un jour se présentaient à l’offrande, où l’on portait solennellement la fève trouvée dans le gâteau.

C’est à la suite de la fête des Rois de 1521 que François Ier, encore jeune et passablement fou, s’étant amusé, en tête d’une bande de joyeux compagnons, à aller faire à coups de pommes, d’œufs et de boules de neige, un siège en règle de l’hôtel du comte de Saint-Pol, qui était le roi de la fève, reçut sur la tête une bûche jetée par l’un des assiégés et qui le renversa sans connaissance. Revenu à lui, il ne voulut point qu’on recherchât le coupable, trouvant juste de payer la folie qu’il avait faite lui-même. L’homme à la bûche s’appelait Montgommery, et il était père de celui qui devait blesser mortellement Henri II dans un tournoi.

« Le lundi, sixième jour des Rois (1578), lit-on dans le Journal du règne de Henri III, la demoiselle de Pons de Bretagne, reine de la fève, par le roi désespérément brave, frisé et gauderonnéEnduit de goudron (on dirait de nos jours amidonné)., fut menée du château du Louvre à la messe en la chapelle de Bourbon, étant le roi suivi de ses jeunes mignons, autant ou plus braves que lui. Bussy d’Amboise s’y trouva à la suite de monsieur le duc, son maître, habillé tout simplement et modestement, mais suivi de six pages vêtus de drap d’or frisé. »

Ce n’est pas là un fait isolé; il se rattachait à une coutume générale de la cour d’Henri III, comme on le voit par un passage d’un autre historien, qui complète curieusement celui-là : « Du règne d’Henri III, on faisait à la cour, la veille de la fête des Rois, au souper, une reine de la fève. Et le jour des Rois, le roi la menait à la messe à son côté gauche; et si la reine y était, elle marchait au côté droit. Un peu au-dessous du roi, on préparait un oratoire et un drap de pied pour la reine de la fève, au côté gauche de celui du roi, avec son carreau à main droite. Le roi baillait à l’offrande avec l’écu trois boules de cire : l’une couverte de feuilles d’or, l’autre de feuilles d’argent, et la troisième couverte d’encens. Le roi, étant de retour en sa place sous le dais, la reine de la fève se levait, et ayant fait la révérence au roi et à la reine, allait à l’offrande. La reine n’y allait pas, et, après la messe, Leurs Majestés et la reine de la fève, somptueusement vêtues et parées, retournoient en grande pompe au Louvre, les trompettes et tambours sonnants. Cette cérémonie de la reine de la fève n’a point depuis été observée.1Du Pirat, Recherche des antiq. de la chapelle et oratoire du roy, cité par Deslyons, p. 208. V. aussi le Mercure de janvier 1684. La reine de la fève, jusqu’au règne de Louis XIII inclusivement, jouit à la Cour de grands privilèges : elle disposait des charges, quelles qu’elles fussent, qui venaient à vaquer dans les vingt-quatre heures, et s’il n’y en avait pas de vacantes, elle demandait au roi des grâces qu’il devait lui accorder. (Lettres inédites de la Princesse Palatine.) Tout cela était parfaitement dans les usages de l’époque. »

Le roi et quelquefois les grands seigneurs rendaient le pain bénit au son des tambours, des fifres et des clairons. Les nouvelles accouchées, lors de leurs relevailles, offraient solennellement des gâteaux à l’église. On peut voir, dans la Muse historique de Loret1L. XIV, 29 décembre 1663., la manière dont le duc de Mecklembourg, récemment converti au catholicisme, offrit le pain bénit à la chapelle de Saint-Michel, en le faisant escorter par une troupe de pages et de valets de pied, marchant deux à deux, et de tambours et trompettes en casaques de velours. Saint Michel était, d’ailleurs, le patron des pâtissiers, et c’est dans cette chapelle, située près du Palais de justice, que leur confrérie avait son centre de réunion. Une ordonnance prohibitive de l’archevêque de Paris, du 10 octobre 1636, montre qu’à cette date les confrères de Saint-Michel avaient l’habitude de promener dans les rues de la ville une procession composée de cavaliers vêtus en anges et de diables qui battaient de la caisse devant les prêtres porteurs de pains bénits2Lebeuf, Histoire de la ville et du diocèse de Paris, édit. Cocheris, t. II, p. 266-7..

Il est temps de fermer cette parenthèse et de revenir aux Rois.

La cour de Louis XIV resta fidèle à la coutume de tirer la fève. Madame de Motteville raconte, à la date de 1648, qu’elle sépara un gâteau des rois, en compagnie de sa sœur, de madame de Brégy et d’Anne d’Autriche, et qu’elles burent à la santé de celle-ci avec de l’hypocras qu’elle avait fait apporter à leur table. L’année suivante, le petit roi fut de la réunion. Anne d’Autriche fut proclamée reine, parce que la fève s’était trouvée dans la part de la Vierge. On célébra encore cette fête en buvant une bouteille d’hypocras, — liqueur fort à la mode au dix-septième siècle, faite avec du vin mêlé de sucre, de cannelle, de girofle, de gingembre, — et tandis qu’Anne d’Autriche buvait, tout le monde cria à tue-tête : « La reine boit ! la reine boit ! »

En 1684, les Rois furent célébrés en grande cérémonie. On avait dressé dans la même salle cinq tables, dont quatre étaient réservées aux dames. On y tira la fève à toutes les cinq ; puis le roi et les reines se choisirent des ministres et des ambassadeurs, pour aller complimenter les puissances voisines et leur proposer des traités d’alliance. Ce jeu donna naissance à une foule de discours et de plaisanteries agréables, où quelques courtisans montrèrent beaucoup d’esprit. Il plut tellement à Louis XIV qu’il voulut recommencer la semaine suivante ; on s’arrangea cette fois pour lui faire échoir la fève, qui était d’abord tombée au grand-écuyer, et il s’acquitta de sa charge en homme qui en avait l’habitude1Mercure galant, à la date..

Dans son Journal, Dangeau, comme avait fait avant lui Héroard, mentionne à peu près chaque année la célébration des Rois, presque toujours avec cinq tables, auxquelles s’asseyaient les principaux seigneurs de la cour. En 1691, il tira la fève à Versailles avec le roi et la reine d’Angleterre. Louis XIV ne manqua pas d’être favorisé par le sort à sa table. « Dans les deux tribunes, dit Dangeau, il y avait toute la musique du roi, avec des orgues, des trompettes et des timbales, et l’on criait : Vive le roi ! en musique. » Il est question plusieurs fois aussi de cette fête dans Saint-Simon.

On raconte que Louis XV ayant tiré la fève avec ses trois petits-fils, celle-ci se trouva coupée en trois morceaux, ce qui fut considéré comme l’annonce prophétique du règne successif des trois frères : « La partie supérieure, séparée des premières, prédit le martyre du jeune duc de Berry, Louis XVI ; l’inférieure, brisée, fut le symbole de la monarchie rompue au règne du dernier des trois, le comte d’Artois, depuis Charles X1Essai sur les fêtes religieuses, par Eug. Cortel, p. 47.. » Tout ceci semble infiniment trop subtil pour être autre chose qu’une anecdote apocryphe arrangée après coup.

Vers cette époque, ou un peu plus tôt, l’usage était de tirer les Rois avant le repas. Un jour Fontenelle avait eu la fève. On se mit à dîner : c’était au roi à présider la table et à veiller au bien-être des convives. On remarqua qu’il négligeait d’offrir à ceux-ci d’un excellent plat qu’il avait devant lui :

— Le roi oublie ses sujets, lui dit-on.

— Voilà comme nous sommes, nous autres, répondit Fontenelle avec son fin sourire.

Une autre fois encore, la fève lui était échue en partage :

— Vous êtes roi! fit un des convives. Serez-vous despote?

— Belle demande! répondit-il.

Nous avons dit plus haut qu’on faisait tirer le gâteau par un enfant ; à défaut d’un enfant, le plus jeune de la réunion en était chargé. À cette coutume se rattache une jolie anecdote, qui peut passer pour un trait de flatterie des plus ingénieux.

Le cardinal de Fleury avait 90 ans et se montrait frappé de l’idée de sa mort prochaine. Pour le guérir de ces sombres pensées, son valet de chambre, Barjac, fit prier à dîner chez Son Éminence, pour le jour des Rois, les onze personnes suivantes : le comte de Beaupré, l’abbé d’Enneville, le comte de Gensac, le marquis de Nogaret, la princesse de Montbarey, la marquise de Flavacourt, le marquis de la Faye, la comtesse de Combreux, le comte de Saint-Mesme, la marquise du Coudray et la marquise d’Anglure.

Au moment de tirer le gâteau :

— C’est au plus jeune que revient ce droit, fit mélancoliquement le cardinal de Fleury. Avec mes quatre-vingt-dix ans, je ne puis prétendre qu’aux honneurs du patriarcat.

— Mais, pardonnez, monseigneur, dit sa voisine de droite, la princesse de Montbarey, je suis née le 15 janvier 1651, et j’ai par conséquent deux ans de plus que Votre Éminence.

— Que dites-vous là, princesse ?

— La pure vérité, monseigneur.

— Moi, dit à son tour l’autre voisin du cardinal, je n’y mets plus de coquetterie, et j’avoue tout simplement mes quatre-vingt-onze ans.

— Vous avez dit quatre-vingt-onze ! s’écria le cardinal stupéfait.

— Oui, monseigneur : 3 mai 1652, répondit la marquise de Flavacourt.

— Je suis votre aîné d’un mois, marquise, dit le comte de Beaupré : 3 avril 1652.

— Et moi d’un an, dit le bon abbé d’Enneville : 27 juin 1651.

— Et moi, dit en chevrotant une petite vieille toute ridée, il y a soixante-deux ans que je suis veuve, et, quand j’eus le malheur de perdre M. le marquis d’Anglure, il y en avait trente-quatre que j’étais de ce monde.

— Soixante-deux et trente-quatre font quatre-vingt-seize ! dit le cardinal ébahi. Quoi ! marquise, quatre-vingt-seize ans ?

— Hélas!….. répondit simplement madame d’Anglure.

Le comte de Gensac avait quatre-vingt-quatorze ans ; le marquis de Nogaret quatre-vingt-quinze; le marquis de La Faye, quatre-vingt-seize; le comte de Saint-Mesme et la comtesse de Combreux, quatre-vingt-dix-sept !

— Comment ! s’écria l’Éminence au comble de la stupéfaction, c’est moi qui dois tirer le gâteau comme étant le plus jeune ! Est-ce hasard ou gageure ?

Mais à ce moment il aperçut en face de lui le visage rayonnant de son valet de chambre. Le cardinal comprit, tira le gâteau comme un petit enfant de quatre-vingt-dix ans qu’il était, et fut si enchanté de cette flatterie délicate qu’il s’en souvint dans son testament.

On tirait aussi la fève chez les encyclopédistes, particulièrement aux fameux soupers du baron d’Holbach, que Galiani avait surnommé le Maître d’hôtel de la philosophie. Par un hasard qui avait sans doute des complices, Diderot, il l’a raconté lui-même, y fut roi trois années de suite. « La première année, dit-il, je publiai mes lois sous le nom de Code Denis. »

Au frontispice de mon Code,
Il est écrit : « Sois heureux à ta mode,
Car tel est notre bon plaisir. »
 
Fait l’an septante et mil sept cent
Au petit Carrousel, en la cour de Marsan,
Assis près d’une femme aimable,
Le cœur nu sur la main, les coudes sur la table,
Signé Denis, sans terre ni château.
Roi par la grâce du gâteau.

« La seconde, je me déchaînai contre l’injustice du destin qui déposait encore la couronne sur la tête la moins digne de la porter. La troisième, j’abdiquai et j’en dis les raisons dans ce dithyrambe. » Le dithyrambe en question, intitulé les Eleuthéromanes ou les Furieux de la liberté, contient les deux fameux vers si souvent cités d’une façon plus ou moins inexacte :

Et ses mains ourdiraient les entraxes du prêtre,
Au défaut d’un cordon, pour étrangler les rois.

On a fait observer, à la décharge de Diderot, que ces vers se trouvent dans un badinage poétique composé pour une réunion frivole. Il faut avouer du moins qu’ils badinent d’une façon singulièrement féroce et que, si la circonstance pour laquelle ils furent composés est puérile, la virulence du passage dont ils sont extraits était bien propre à les faire prendre au sérieux.

L’année 1741 fut une époque néfaste dans les annales du gâteau des rois. Une de ces disettes que ramenait si fréquemment, au dix-huitième siècle, l’organisation mal entendue de l’administration publique, avait régné toute l’année précédente, si bien que le Parlement n’imagina rien de mieux pour y remédier que de prendre, dans le courant du mois de décembre, un arrêt qui interdisait la fabrication de la galette des rois.

Le gâteau de l’Épiphanie a survécu à la ruine de bien des vieilles coutumes populaires. La Révolution, pourtant, avait voulu naturellement abolir cette inoffensive solennité, aussi bien que les étrennes, et elle avait poursuivi les rois jusqu’autour de la table de famille, comme jusque dans les tragédies et les jeux de cartes. Les Révolutions de Paris (n° 131) se lamentaient de voir que, malgré la révolution, cet usage aristocratique persistât encore en 1792, surtout dans les collèges et les maisons particulières d’éducation. Dans la séance de la Convention du 30 décembre 92, Manuel monta à la tribune, et proposa « un décret et très court qui ne peut pas souffrir de difficulté. Je demande que la Convention décrète qu’aucun ministre, de quelque culte que ce soit, ne pourra célébrer des fêtes sous le nom de fête des Rois. Ces fêtes sont anti-civiques et contre-révolutionnaires ». Sur l’observation d’un membre, qu’il ne s’agissait pas là de rois de France, et malgré l’insistance de Manuel, la Convention eut le bon sens de passer à l’ordre du jour1Réimpression de l’Ancien Moniteur, t. XV, p. 4.. Mais la Commune, qui s’appliquait à n’être dépassée par personne dans son zèle républicain, se montra plus farouche envers la fête des rois :

« Nos législateurs, écrivait Prudhomme l’année suivante, dans le n° 182 des Révolutions de Paris, passèrent à l’ordre du jour, et firent bien. Ceci n’est pas de leur ressort : c’est notre affaire à nous autres citoyens. Si nous sommes aussi bons républicains que nous nous le disons, nous laisserons les prêtres morfondus psalmodier tout seuls sur leurs tréteaux sacrés, des hymnes en l’honneur des trois rois. Nous bannirons à jamais ce mot et les idées qu’il rappelle de nos repas de famille. Nous abolirons la royauté de la fève, comme nous avons fait de l’autre, et nous lui substituerons le gâteau de l’égalité, en remplaçant la solennité de l’Épiphanie par une fête du bon voisinage ; la fève servirait à marquer celui des voisins chez lequel se ferait le banquet fraternel où chacun apporterait son plat, à l’exemple de nos bons aïeux.

« Un arrêté de la Commune change le jour des rois en fête des sans-culottes. À la bonne heure ! mais cela ne suffit pas. Cette innovation est trop vague. Il faut, quand on veut détruire un vieil usage, le remplacer par un autre bien circonstancié, afin que l’attrait de la nouveauté serve de recommandation à la sagesse du motif. »

Ainsi s’exprime le philosophe Prudhomme. Bref, on ne vint pas à bout de détruire une vieille et charmante fête qui ressuscita d’elle-même après la Terreur. Mais aujourd’hui »elle se passe tout entière dans l’intérieur de la famille, et les rues de Paris n’en ont gardé aucun vestige.

Victor Fournel, Les Rues du Vieux Paris. Galerie Populaire et Pittoresque. Paris, 1879.

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