Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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22 janvier 2008

Une bonne journée de travail

Classé dans : Récits — Miklos @ 2:53


M.C. Escher : Le Ruban de Möbius
B*** mourut sans s’en apercevoir dans la nuit de dimanche à lundi, après un repas vraiment trop riche. Il faut dire que ses amis avaient préparé une grande fête surprise pour ses soixante ans : victuailles en tous genres et vins de bonnes années. C’était un gros mangeur, et, malgré les aver­tis­sements répétés de son médecin alarmé par son taux de choles­térol croissant, il ne s’était pas privé.

Au matin, quand le réveil sonna, il s’étira puis se leva, un peu surpris mais content de ne pas avoir la gueule de bois ni l’estomac lourd. Il trouva qu’il faisait parti­cu­lièrement froid. Il resta plus longtemps que d’habitude sous le jet chaud et caressant de la douche. Ensuite, il s’ha­billa puis se rasa sans même se regarder dans le miroir : il avait une telle habitude de ces gestes qu’il répétait quotidiennement depuis qu’il était sorti de l’adolescence qu’il pouvait les faire mécaniquement, sans même y penser. Il n’avait d’ailleurs pas beaucoup de sujets qui lui occupaient l’esprit, à part son travail et la nourriture. Plus le temps de se faire un café, il en prendrait un plus tard à la cantine. Il enfila son manteau, prit sa sacoche et fila au bureau.

Quand il se glissa dans l’ascenseur bondé qui devait le mener au 17e étage, personne ne répondit à son « bonjour ! » lancé à la cantonade. Il en avait l’habitude : dans son entreprise, les collègues le croisaient sans le regarder ni a fortiori le saluer, à l’exception de Madame de W***, qui, très myope, faisait par précaution une révérence surannée à tout ce qui bougeait. Mais il ne pouvait se résigner à les ignorer. « Ah, ces jeunes ! », grommela-t-il dans sa barbe.

Après avoir accroché son pardessus et son chapeau à une patère, il s’installa à son bureau. La pile de dossiers était toujours aussi haute, malgré son rendement généralement efficace même après un week-end bien arrosé : quelqu’en soit le nombre qu’il avait traité, il en retrouvait autant à son arrivée. Il disposa sur la table stylos, tampons et agrafeuse, puis se mit au travail.

Il prenait, l’un après l’autre, le dossier qui se trouvait au sommet de la pile. Il le plaçait à l’équerre devant lui, brossait avec sa manche la poussière qui le recouvrait, puis l’ouvrait ; le document qu’il consultait en premier comprenait en général une longue liste de chiffres : les salaires de toute une vie professionnelle, accompagnés de justificatifs variés. Il vérifiait leur adéquation et en examinait les variations au fil des années. Une trop grande différence attirait son attention : s’il en trouvait la raison (une promotion documentée, par exemple), il la cochait avec le stylo noir ; sinon, il l’encerclait de rouge. À la fin de cet examen, s’il n’avait trouvé aucune anomalie, il calculait la pension de réversion. Ce n’est qu’alors qu’il prenait la fiche d’état civil de la personne qu’il venait de « traiter », comme ses collègues disaient cliniquement, et reportait méthodiquement cette somme dans le grand registre des ayants droit. Puis il tamponnait le dossier « Liquidé », et le plaçait ensuite sur le chariot qui l’emporterait aux archives.

Ce lundi-là, B*** arriva à traiter tous les dossiers qui l’attendaient. Quelque peu étonné de ne pas avoir ressenti la petite faim qui le menait, presque toutes les heures, vers le distributeur de friandises, il mit cela au compte de l’indigestion de la veille. Mais il fut au comble de la surprise lorsqu’il aperçut le nom dans le dernier dossier de la journée qu’il venait de liquider : c’était le sien.

Le lendemain, il ne repartit pas travailler. Ce fut la femme de ménage qui le trouva, quelques jours plus tard, mort dans son lit.

5 janvier 2008

Une brève histoire d’amour (variante)

Classé dans : Humour, Récits — Miklos @ 1:49

« Don Juan, Don Juan
Ton nom sonne comme une menace
À chaque femme que tu enlaces
Don Juan. »
— Félix Gray

— « Je suis régisseur dans la danse », se présenta Roméo modestement.
— « Ah, que j’aime la danse, surtout contemporaine ! Ces dernières années, j’ai particulièrement été impressionné par les Ballets C de la B, tu vois qui c’est ?
— Non », répliqua Roméo.
— « Cherkaoui, Augustijnen, Platel… ?
— « Non. Tu sais, je travaille surtout à Bruxelles », répondit-il comme en s’excusant.
— « Mais ils sont belges ! J’apprécie beaucoup ce qui s’y fait, j’ai vu à plusieurs reprises l’extraordinaire Viviane de Muynck.
— Ça me dit vaguement quelque chose », marmona-t-il. Passant soudain du coq à l’âne, il demanda : « Qu’aimes-tu en musique ?
— Tant de choses… entre la musique élisabéthaine et le minimalisme, j’y trouve mon compte.
— Moi j’aime surtout les cantates de Bach », affirma-t-il simplement.
— Il y a de quoi ! Ma préférée est sans doute la BWV 106, Actus Tragicus. Et toi ?
— Celle que je préfère, c’est La Passion », répondit-il passionnément.
— « Mais… ce n’est pas une cantate, ça… et laquelle des Passions tu préfères ?
— Je ne me souviens plus des noms. » Et il se mit à l’embrasser fougueusement comme il savait si bien le faire, ce qui eut pour effet de lui clore le bec tout en lui ouvrant la bouche.

La morale de cette histoire, la rirette, la rirette, c’est qu’il ne suffit pas de porter un bel air, il faut aussi connaître les bonnes paroles. Ou sinon, comme l’a si bien résumé Jacques Schmitt : « Et malgré tout ça, la sauce ne prend pas. ».

4 janvier 2008

Une brève histoire d’amour (pas celle de Kieslowski)

Classé dans : Humour, Récits — Miklos @ 7:44

« Lundi matin, l’empereur, sa femme et le p’tit prince… » — Chanson populaire

« Gal, amant de la Reine, alla, tour magnanime
Galamment de l’arène à la tour Magne à Nîmes. »

— Victor Hugo

« Allô ! allô ! . . . . . . . . . . Je ne dis pas que tu mentes. Je dis : si tu mentais, et que je le sache. Si, par exemple, tu n’étais pas chez toi et que tu me dises . . . . . . . . . . » — Jean Cocteau, La Voix humaine

— Lundi soir, Tomek (appelons-le Tomek) avait un rendez-vous galant. Ne trouvant plus d’omnibus sur la ligne Clichy-Opéra à cette heure tardive, il ne s’y rendit pas.

— Mardi, Tomek rencontra son obscur objet du désir. Passons dis­crè­tement sur la danse des sept voiles suivie des longs moments langoureux que constitua cette découverte mutuelle, dont on dira seulement que, si les protagonistes y perdirent la tête plus d’une fois, ils la retrouvèrent à la fin. Redescendu de son septième ciel, Tomek déclara fougueusement son enchantement en des termes profondément poétiques : « J’aime tes grosses cuisses ! ». Les yeux dans les yeux, il exprima tendrement le souhait de reprendre date, ce qui fut fait pour le lendemain.

— Mercredi, Tomek parcourut le Gradus ad Parnassum plus rapi­dement : il commençait à en connaître le chemin et les portes s’en­trou­vraient plus facilement sur son passage. Il fut pratique : « On se revoit demain ? »

— Jeudi, Tomek envoya un pneumatique : « Je suis retenu ce soir. On reste en contact ? »

La morale de cette pré-histoire : l’homme du néant détale.

16 juillet 2007

Les tribulations de Sam au dessus de la Chine, ou avec qui ne pas s’envoyer en l’air

Classé dans : Récits — Miklos @ 21:53

La valise s’enregistra dimanche matin à Sydney, quelques heures avant le vol qui devait l’emporter à Paris via Londres. Descendant d’une noble famille de bagages, les Sonites, Sam (diminutif de Samantha) s’allongea volup­tueu­sement sur le tapis roulant. Elle se laissa emmener vers la soute du tapis volant qui allait la transporter dans les airs, installée bien plus confortablement que son propriétaire engoncé dans un siège conçu pour des nains anorexiques. Elle regretta de ne pouvoir faire un tour au duty free de Bangkok, mais se consola en constatant que son patron n’avait pas eu non plus le temps de s’y arrêter, occupé qu’il fut à tenter d’expliquer à la sécurité qu’il n’était pas nécessaire qu’il s’enregistre de nouveau, puisqu’il était en escale.

De nombreuses heures plus tard, Sam arriva à Londres, fatiguée mais encore solide : elle avait de la résistance, la vaillante petite valise (pas si petite que ça : elle avait pris du poids en Australie et faisait déjà 26kg), et gardait un stiff upper lid en toute circonstance, noblesse oblige. Elle prit ses roues à son cou pour rejoindre le vol qui devait la conduire, une heure plus tard, à Paris. Y arriva-t-elle jamais ? c’est là que sa trace se perd : lundi matin, elle ne se trouva pas à l’arrivée.

Lundi après-midi, le service compétent – ce terme ne désignant pas forcément un état de fait mais une noble aspiration – informa son propriétaire qu’elle avait pris le vol suivant, et qu’elle lui serait livrée le jour-même.

Mardi matin, il apprit qu’elle était encore à Londres, mais arriverait le jour-même à Paris et lui serait livrée (variante du style « Marquise, vos beaux yeux… »).

Mercredi, on lui affirma qu’elle était depuis lundi à Paris, et ne saurait manquer de lui être livrée en temps et en heure (le jour-même). On l’informa que les télécopies qu’ils avaient envoyées au service des bagages pour signaler la disparition de Sam et pour tenter de la retrouver n’étaient de toute façon pas lues, ce service ne répondant pas non plus au téléphone.

Jeudi, elle serait finalement à Londres, et y resterait encore plusieurs semaines, au vu des milliers d’autres valises qui s’y étaient réunies en conclave sine die et ex tempore.

Vendredi, on ne savait pas vraiment où elle se trouvait, ni le lundi suivant non plus (inutile de préciser que le dimanche fut sombre) : il était déjà envisageable qu’elle avait subi quelque irréparable outrage – s’être fait dérober par un quidam admiratif de ses formes (ce qui n’aurait pas manqué de la flatter quelque peu), ou Dieu préserve, s’être fait exploser par un quelconque Johnny des services de sécurité britanniques paranoïaquement suspicieux – avec des centaines ou des milliers d’autres de ses collègues, sort que l’on ne saurait vraiment déterminer qu’au bout de 21 jours. Au moins. Peut-être.

En fin de journée, on lui annonça qu’elle était probablement partie en catimini et en camion de Londres à Milan, où elle arriverait le lendemain, et d’où le chargement dans un avion semblait plus simple à effectuer qu’à Londres. Quelques heures après cette triste nouvelle et bien avant son arrivée prévue en Italie, elle tombait inopinément dans les bras de son propriétaire à Paris, la joie des retrouvailles quelque peu mitigée par son regret de ne pas avoir vu le Duomo.

Les tatouages – heureusement délibiles – qu’elle portait indiquaient qu’elle était arrivée à Paris le tout premier jour : les Anglais l’avaient vulgairement jetée à fond de cale du vol suivant. À son arrivée à Roissy, elle avait été contrainte de survivre dans ce no man’s land à l’instar d’un Viktor Navorski (elle a un faible pour Tom Hanks) sous le nez des services compétents qui l’avaient royalement ignorée. Une Sonite ! Ce n’est qu’au bout d’une semaine qu’elle fut finalement réunie avec les siens, ayant échappé belle au sort ignominieux autrefois réservé aux esclaves.

Le lendemain de son retour, le site destiné à « informer les voyageurs en temps réel » de l’état de leur bagage « retardé » (qualificatif que Sam rejette avec pétulance) indiquait qu’elle n’avait toujours pas été localisée.

13 juin 2007

Famille, je vous aime

Classé dans : Littérature, Récits — Miklos @ 0:52


La famille heureuse. Le Magasin pittoresque, 1845.
Cliquer pour agrandir.

« Mon beau-père avait, du côté paternel, un cousin germain dont un oncle maternel avait un beau-père dont le grand-père paternel avait épousé en secondes noces une jeune indigène dont le frère avait rencontré, dans un de ses voyages, une fille dont il s’était épris et avec laquelle il eut un fils qui se maria avec une pharmacienne intrépide qui n’était autre que la nièce d’un quartier-maître inconnu de la Marine britannique et dont le père adoptif avait une tante parlant couramment l’espagnol et qui était, peut-être, une des petites-filles d’un ingénieur, mort jeune, petit-fils lui-même d’un propriétaire de vignes dont on tirait un vin médiocre, mais qui avait un petit-cousin, casanier, adjudant, dont le fils avait épousé une bien jolie jeune femme, divorcée, dont le premier mari était le fils d’un sincère patriote, qui avait su élever dans le désir de faire fortune une de ses filles qui put se marier avec un chasseur qui avait connu Rothschild et dont le frère, après avoir changé plusieurs fois de métier, se maria et eut une fille dont le bisaïeul, chétif, portait des lunettes que lui avait donné un sien cousin, beau-frère d’un Portugais, fils naturel d’un meunier, pas trop pauvre, dont le frère de lait avait pris pour femme la fille d’un ancien médecin de campagne, lui-même frère de lait du fils d’un laitier, lui-même fils naturel d’un autre médecin de campagne, marié trois fois de suite dont la troisième femme était la fille de la meilleure sage-femme de la région et qui, veuve de bonne heure, s’était remariée avec un vitrier, plein d’entrain, qui avait fait, à la fille d’un chef de gare, un enfant qui avait su faire son chemin dans la vie et avait épousé une marchande de neuf saisons, dont le père avait un frère, maire d’une petite ville, qui avait pris pour femme une institutrice blonde dont le cousin pêcheur à la ligne avait pris pour femme une autre institutrice blonde, nommée elle aussi Marie, dont le frère s’était marié à une autre Marie, toujours institutrice blonde dont le frère avait été élevé au Canada par une vieille femme qui était la nièce d’un curé dont la grand-mère attrapait, parfois, en hiver, comme tout le monde, un rhume. » – Ionesco, La cantatrice chauve, anti-pièce.

C’est en entendant ce soir1 cette première phrase de l’« anecdote vécue » racontée par le capitaine des pompiers de cette splendide pièce – et qu’il poursuit après avoir été interrompu par M. Martin et Mme Smith – que je me suis senti étrangement touché. Ionesco jongle des mots et le sens avec jubilation et une diabolique habilité2 qui doit certainement se nourrir de sa capacité à se distancier du français, qui n’est pas sa langue maternelle et qu’il s’est approprié pour devenir un des écrivains les plus français qu’il soit (à l’instar de Jacques Offenbach qui parlait français avec un accent à couper au couteau et dont la musique a non seulement saisi, mais défini, la « francitude » de son époque, ou de Joseph Conrad s’appropriant l’anglais à l’âge adulte et devenu l’un des grands écrivains britanniques), et, peut-être, de son besoin de (se) prouver cette maîtrise. C’est aussi sa capacité de construire des phrases interminables dont on ne perd pourtant pas le fil et qui déroulent le cours d’une histoire, promenade dans l’hypertexte du souvenir et dans le labyrinthe de la vie et des sentiments.

Mais c’est surtout à propos du rapport à la famille que je me suis senti interpellé : je me sens viscéralement et tendrement attaché à la mienne dans son sens large, les « circonstances historiques » l’ayant singulièrement élargie et éparpillée dans le chassé-croisé des chemins empruntés par les réfugiés, de la Russie et de la Pologne à la France, la Belgique, l’Espagne, l’Amérique du nord et du sud et Israël. La rencontre de mes parents – l’un issu d’une famille aussi modeste que pratiquante résidant dans un petit village de Pologne, et l’autre née dans une famille d’industriels aisés et assimilés de Russie ayant tout perdu à la Révolution d’octobre – était déjà fort improbable en soi, même si elle fut l’aboutissement inéluctable3 des guerres et des révolutions qui avaient bouleversé la première moitié du xxe siècle. Du côté de mon père, en suivant des lignes généalogiques particulièrement sinueuses et emberlificotées, on peut trouver Salvador Dali, cousin à un degré relativement proche de la femme de mon oncle, qui me racontait des histoires abracadabrantes ne faisant que confirmer la loufoquerie congénitale de l’individu et que l’on retrouvait chez d’autres membres de leur famille moins connus mais tout aussi étranges, ou Gerald Salton, pionnier du domaine des bases de données et de la recherche d’informations, dont j’avais suivi les cours à Cornell en 1979 bien avant de découvrir par hasard le lien qui nous reliait (un cousinage au 15e degré et quelques mariages…) et de me spécialiser, quelques quinze ans plus tard, dans ce domaine. Du côté de ma mère, il y aura eu Trotski (un des nombreux oncles de ma mère ayant épousé une des cousines de Lev Bronstein) ou l’intendant en chef des propriétés de l’un des comtes Vorontzoff Dachkoff4 (le grand-père du mari de la cousine germaine de ma mère).

Et c’est surtout des anonymes dont je me sens proche, quelle que soit la distance géographique, généalogique ou générationnelle qui nous sépare, l’âge, la langue ou la culture, le statut social ou la profession. Nous entretenons de façon diverse les liens individuels qui nous rapprochent, rhizomes nourriciers de notre identité fracturée.


1 Diffusée sur Arte dans la reconstitution de la mise en scène de Jean-Luc Lagarce. Les rajouts, surtout en fin de pièce, étaient superflus, pédants et factices. Ionesco se suffit à lui-même.

2 Bien plus profonde et signifiante que les jeux de mots d’un Raymond Devos.

3 Processus que décrit fort bien l’étrange roman d’Agatha Christie Toward Zero, dont la temporalité est très atypique par rapport au reste de sa production littéraire.

4 « Parmi les personnes qui ont le plus de part à cette entreprise se trouve une jeune dame de 19 ans, la princesse Daschkoff, née comtesse Woronzoff, est l’illustre héroïne, qui, enflammée de zèle pour la patrie et pour notre souveraine, a risqué sa vie pour le bien public. Elle réunit avec cela tous les charmes du corps et de l’esprit, et joint une grande érudition à une génie vaste ». (Th. Besterman et R. Pommeau (éd) : Voltaire. Correspondance, cité par A. Nivière).

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