Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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10 avril 2011

Oh la vaaaaaache !

Classé dans : Littérature, Musique, Politique, Société — Miklos @ 13:35

Rire serait le propre de l’homme, selon Rabelais. Eh bien, pas uniquement. Les enfants d’une certaine génération – celle où, faute de MP3 à télécharger dans son portable et à écouter sur casque à s’en éclater le tympan, on chantait (ce qui n’est pas uniquement le propre de l’homme non plus) – savent que le koukaboura rit, même s’ils ignorent ce qu’est ce machin (ce qui est bien dommage).

Et les autres, ceux qui n’ont jamais entendu parler de cet étrange oiseau, apporteront un argument de poids pour preuve que les animaux sont aussi capables non pas uniquement de sourire (comme, par exemple, le nonpareil chat de Cheshire), mais de rire : la vache.

Léon Bel, producteur de comté installé depuis 1898 à Lons-le-Saunier (Jura), s’associe au Suisse Émile Graf, inventeur avec ses frères Otto et Gotfried d’un fromage fondu, bon et économique (procédé mis au point en 1907).

Il crée les fromageries Bel, qu’il dirige jusqu’en 1937, où son gendre Robert Fiévet lui succède.

Le 16 avril 1921, il dépose la marque « La Vache qui rit ».

Benjamin Rabier (1864-1939), dessinateur animalier qui, officier de ravitaillement dans la même unité que Léon Bel, avait alors dessiné un insigne surnommé « la walkyrie » et représentant une tête de vache rougeâtre. Léon Bel s’en inspire mais, peu satisfait de son dessin, fait appel à Rabier. Le dessin de la vache rouge aux boîtes de fromage-boucles d’oreilles, réalisé en 1922, est déposé en 1924.

La production commence en 1924, soutenue depuis par une publicité moderne. Un film est tourné avec Pauline Carton, suivi par un dessin animé de Paul Grimault. Les fromageries Bel patronnent les « 6 jours de La Vache qui rit » ; seront présentes dans la caravane du Tour de France. À partir de 1954, une émission de radio est diffusée : « La Vache qui rit au paradis des animaux. » Des accessoires scolaires, jeux de société, et chansons apparaissent. Bel patronne Intervilles de 1989 à 1991.

La société Grosjean, de Lons-le-Saunier, exploite depuis 1926 un fromage fondu, La Vache sérieuse. La concurrence devient agressive :

« Le rire est le propre de l’homme, le sérieux celui de la vache. »

En juillet 1954, Bel attaque en justice Grosjean, qui contre-attaque en 1955. Bel perd son procès. En mars 1959, la Cour d’appel de Paris interdit à Grosjean d’exploiter La Vache sérieuse. La décision est confirmée en cassation.

À partir de 1937 étaient apparus aussi La Vache verte, La Vache bleue, La Vache qui lit, La Vache qui rêve, La Vache qui rue, La Vache savante, La Vache fidèle, La Vache coquette, La Vache rousse, la Vache mécanique, Le Veau qui pleure, Le Veau qui braille, Le Singe qui rit, La Chèvre qui rit, etc.

Roland Brasseur, Je me souviens encore mieux de Je me souviens : notes pour Je me souviens de Georges Perec à l’usage des générations oublieuses et de celles qui n’ont jamais lu. Castor Astral, 2003.

Ce célèbre ruminant ne fait pas qu’inspirer l’industrie fromagère et la justice, mais aussi le domaine artistique. C’est ainsi que les chorégraphes néerlandais Gonnie Heggen et Frans Poelstra créent aux USA, au début des années 1990, un spectacle intitulé La Vache qui rit, que la critique trouve inégal.

Est-ce ce qui fera pleurer la vache (qui n’est pas le seul animal capable de verser des larmes : il y a évidemment le crocodile, mais aussi le cheval, dont on a récemment parlé) ? Non, il y a une autre raison, plus structurelle : en 2003, les sœurs Kate et Anna McGarrigle, chanteuses bilingues nées au Canada sortent l’album La Vache qui pleure qui comprend une chanson éponyme qui déplore le triste sort des vaches auxquelles on enlève, chaque année, leurs veaux élevés sous elles. Il y a de quoi pleurer : l’amour de la vache pour son veau n’a rien d’un amour vache, bien au contraire.

Cet album (dont on peut écouter ici des extraits) comprend une petite perle, Petites boîtes, la version française de la célèbre Little Boxes rendue célèbre par Pete Seeger : légèrement – le style folk américain – c’est en fait une critique acerbe du conformisme de la middle class américaine et des banlieues où elle vit, les petites boîtes étant des maisons toutes identiques les unes aux autres à part la couleur (on dirait qu’elles sont faites de pâte à modeler, c’est l’âge du ready made), dans lesquelles habitent des gens qui se ressemblent tous à part le métier, et il en sera ainsi de leurs enfants.

Cette chanson a été créée par Malvina Reynolds (1900-1978), auteur et interprète de chansons très politiquement engagées. Elle est moins connue que ceux qui ont repris nombre de ses chansons, à l’instar de Pete Seeger pour celle-ci ou de Joan Baez pour What have they done to the rain. Datant de 1962, elle est toujours d’actualité : sous une forme élégiaque, elle s’élève vigoureusement et tragiquement contre les effets des essais nucléaires et leurs retombées : un petit garçon sous la pluie, une douce pluie qui tombe pendant des années, et l’herbe a disparu, l’enfant disparaît, et la pluie continue à tomber comme des larmes impuissantes, et qu’ont-ils fait à la pluie ? Comme le dit Joan Baez en introduction à son interprétation (que l’on peut comparer à celle de Malvina Reynolds), “It doesn’t protest gently, but it sounds gentle.”

Pete Seeger et Joan Baez sont deux représentants d’un genre américain particulier, celui du protest song et des nombreux chanteurs politiquement engagés pour la justice sociale, dans un pays qui n’a pas de gauche réelle : émergeant au 19e siècle autour de sujets brûlants alors – la guerre civile, l’esclavage et le vote des femmes – il comprend les Negro spirituals, qui, sous une forme implicite (on pense par exemple à Go Down Moses, qui chante l’esclavage des Israélites en Égypte), exprime la souffrance des Noirs (“oppressed so hard they could not stand”) et leur désir d’émancipation (“let my people go”). Au 20e siècle, ce genre abordera la lutte des classes (l’organisation sociale et le syndicalisme : Which side are you on?), la grande dépression, le mouvement des droits civiques, les guerres (mondiales, Vietnam), le nucléaire. Quelques noms : la famille Hutchinson au 19e siècle, et, plus récemment, Joe Hill (chanté ici par Paul Robeson, un autre grand représentant de ce genre, dont on a précédemment parlé), Aunt Molly Jackson, Woody Guthrie, Josh White, Les Weavers (co-fondé par Pete Seeger), Bob Dylan, Phil Ochs, Tom Paxton, Tom Lehrer (dont on a parlé à plusieurs reprises), Bob Marley, Joan Baez, Neil Young, Patti Smith, Tom Waits, Bruce Springsteen, Marvin Gaye, Melba Moore, Rage Against the Machine et bien d’autres encore.

En France, il y avait bien des chansons réalistes qui faisaient fonction de critique sociale (Aristide Bruant, Fréhel, Damia, Édith Piaf…), et, du côté de la critique politique on trouvait les chansonniers et leurs cabarets (dont il subsiste notamment le Caveau de la République). L’un des plus célèbres est Béranger (1780-1857), qui a payé de sa personne à plusieurs reprises pour sa critique non voilée des pouvoir en place. Voici le début du plaidoyer de Dupin dans un procès intenté en 1821 à Béranger :

Un homme d’esprit a dit de l’ancien gouvernement de la France, que c’était une monarchie absolue tempérée par des chansons.

Liberté entière était du moins laissée sur ce point.

Cette liberté était tellement inhérente au caractère national, que les historiens l’ont remarquée. — « Les Français, dit Claude de Seyssel, ont toujours eu licence et liberté de parler à leur volonté de toute sorte de gens, et même de leurs princes, non pas après leur mort tant seulement, mais encore de leur vivant et en leur présence1. »

Chaque peuple a sa manière d’exprimer ses vœux, sa pensée, ses mécontentemens.

L’opposition du taureau anglais éclate par des mugissemens.

Le peuple de Constantinople présente ses pétitions la torche à la main.

Les plaintes du Français s’exhalent en couplets terminés par de joyeux refrains.

Cet esprit national n’a pas échappé à nos meilleurs ministres, pas même a ceux qui, d’origine étrangère, ne s’étaient pas crus dispensés d’étudier le naturel français.

Mazarin demandait : « Eh bien ! que dit le peuple des nouveaux édits ? — Monseigneur , le peuple chante. — Le peuple cante, reprenait l’Italien, il payera ; et satisfait d’obtenir son budget, le Mazarin laissait chanter.

Cette habitude de faire des chansons sur tous les événemens, même les plus sérieux, était si forte et s’était tellement soutenue, qu’elle a fait passer en proverbe qu’en France tout finit par des chansons.

La ligue n’a pas fini autrement : ce que n’eût pu la force seule, la satire Ménippée l’exécuta2.

Que de couplets vit éclore la fronde ! les baïonnettes n’y pouvaient rien.

Au qui vive d’ordonnance
Alors prompte à s’avancer,
La chanson répondait,
France !
Les gardes laissaient passer.

Aujourd’hui qu’il n’y a plus de monarchie absolue, mais un de ces gouvernemens nommés constitutionnels, les ministres ne peuvent pas supporter la plus légère opposition ; ils ne veulent pas que leur pouvoir soit tempéré, même par des chansons.

Leur susceptibilité est sans égale…. Ils n’entendent pas la plaisanterie…., et, sous leur domination, il n’est plus vrai de dire : tout finit par des chansons, mais tout finit par des procès.

Nous allons donc plaider.

MM. Clair et Clapier (éds.), Barreau français, collection des chefs-d’œuvre de l’éloquence judiciaire, IIe série, t. 5. Paris, 1824.

On lira avec intérêt et amusement la relation de ce procès qu’en fait Dupin dans ses Mémoires : Béranger a eu beaucoup de mal à entrer dans le tribunal, il n’y avait plus de place tellement le public s’y pressait.

Quant à l’adage que cite Dupin, selon lequel « en France tout finit par des chansons » : il semble qu’elles n’aient plus, à la fin du 20e siècle et au début de l’actuel, l’importance populaire qu’elles avaient au 19e, par exemple avec Le Temps des cerises. Plus généralement, ce sont les chansons à texte et le fait de chanter qui semblent en voie de disparition, remplacés par les tubes à rythme et l’écoute passive.

Pour finir, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos vaches. On en conclura qu’une vache qui pleure, c’est qu’on lui a fait une vacherie. Et une vache qui rit, c’est qu’elle a son veau chéri. Enfin, comme l’écrit toujours Rabelais, « mieux est de ris que de larmes escripre ».




1 Claude de Seyssel, archevêque de Turin, auteur d’une bonne Histoire de Louis XII et du livre de la Monarchie française. Il est très remarquable que dans ce livre, imprimé en 1519, l’auteur met le parlement au-dessus du roi.

2 …………………………..…Ridiculum acri

Foitiùs ac meliùs magnas plerumque secat res.

8 février 2011

Mais où vont nos impôts ?

Classé dans : Histoire, Littérature, Musique, Société — Miklos @ 1:37

L’air préféré d’Albertine – avant sa disparition, dont nous avons eu une magnifique interprétation par Jean-Laurent Cochet – était Le Biniou, « chanson bretonne (immense succès) », composée en 1856 par Émile Durand (1830-1903) sur des paroles d’Hippolyte Guérin. Ce qui, écrit Émile Bedriomo, signale son manque de profondeur ; il poursuit en citant Proust qui tient à se dissocier de goûts aussi déplorables : « Entendre du Wagner quinze jours avec elle qui s’en soucie comme un poisson d’une pomme, ce serait gai ! ».

Cette chanson avait effectivement eu un grand succès, au vu de la renommée de ses interprètes successifs sur une longue période – Jules Lefort (« le baryton favori des concerts et des salons » dans les années 1860 qui l’avait lancée), Adolphe Maréchal (ténor lyrique belge) en 1898, [Albert-Désiré] Vaguet (« ténor de l’opéra ») après 1916… Les Mémoires de la société d’histoire et d’archéologie de Bretagne (vol. 82) indiquent que « la lithographie suggestive [de la couverture], réalisée par L. Denis d’après Bertrand, qui montre un jeune berger jouant du biniou avec à ses côtés une chèvre, a sa part de responsabilité dans le succès foudroyant et durable que rencontra cette œuvre. »

C’est en 1900 qu’est inaugurée la première ligne de métro parisien, Porte de Vincennes à Porte Maillot. Dans les années qui précéderont la Première guerre, s’ouvriront plus de 92 km de voies dont les travaux à ciel ouvert ne devaient manquer de causer de sérieux problèmes pour les parisiens. Le rapport avec le tube de Durand ? C’est à cette époque (on en trouve mention dans l’Apiculteur de 1913), que le chansonnier Paul Weil (1865-?, connu aussi sous le nom de Paul Briand) écrit Le Paveur du Métro sur l’air du Biniou, lui donnant ainsi une nouvelle jeunesse. Elle sera diffusée le 30 août 1929 à 20h45 (autant être précis) à la T.S.F. (comme on disait alors), sur Paris-P.T.T. (458 m., 0 kw 500), interprétée par La Houppa (dont le chapeau n’est pas sans rappeler celui de la mère légitime des Miss France), qui en profitera pour chanter aussi Elle bavardait chez la concierge et Le mariage démocratique, lors du Septième Gala rétrospectif des vieux succès français, organisé par la Chambre syndicale des Éditeurs de chansons.

Les paroles de cette nouvelle version méritent d’être citées, tant l’on y voit que les heures de travail et son efficacité, les grèves, les syndicats, les syndicats… étaient autant d’actualité il y a un siècle qu’ils le sont aujourd’hui.

On construit sous ma fenêtre
Une gare du métro
La lign’ neuf ou dix peut-être
Je n’sais plus quel numéro !
Je regard’ pour me distraire
Les travaux qui ne vont guère ;
Mais ce qui fait mon bonheur,
C’est d’contempler le paveur.

Ce paveur qui rigole
Creuse un petit trou
Pour mettr’ de la boue :
Les passants y dégringolent,
Mais qu’ils s’cass’ le cou,
L’ paveur s’en fout.

Le matin quand il arrive
L’ paveur crache dans ses mains,
Il n’a pas beaucoup d’salive,
Il r’tir’ trois pavés et geint ;
Mais neuf heur’ sonn’nt à l’horloge,
Alors le paveur déloge,
Et plantant un drapeau vert
Chez l’troquet va tuer l’ver,

Pendant qu’il boit sa fiole,
Sur ses trois pavés un cam’lot debout
Chant’ les chansons de Mayol.. e
Mais buvant son coup
L’ paveur s’en fout.

Quant il a liché sa goutte
L’ paveur sort de chez l’ chand d’ vins
Il voit l’ camelot, il l’écoute,
Il chante même au refrain
Puis quand l’ camelot se r’tire
Le paveur baille et s’étire,
Comme c’est l’heur’ de déjeûner
Il replac’ les trois pavés.

Et pendant qu’il digère
Passe un inspecteur galonné partout,
Il inspecte les trois pierres,
Puis son camp il fout
Je ne sais où.

Ainsi trois fois la journée,
Je vois depuis dix-huit mois
Ma rue pavée, dépavée,
J’ voudrais bien que ça change
Ça peut vous paraître étrange,
Le pavé de grès parfois
Fait place au pavé de bois.

Quand c’est l’ bois qu’on hasarde,
Il y a trois paveurs pour ce travail fou,
L’un prend les bouts d’ bois, les r’garde
Le deuxième itou
L’ troisième s’en fout.

Mais l’ paveur s’est mis en grève
Veut la r’traite à vingt-cinq ans ;
Il dit ce métier me crève
L’ Syndicat prend tout mon temps.
Je lui dis : bon fonctionnaire
Bouchez l’ trou qu’ vous v’nez d’ refaire,
Il me répond : Et ta sœur
Est-c’ qu’elle soign’ra mes douleurs ?

Les douleurs sont des folles
Mais vous contribuable êt’s encore plus fou,
Vous voudriez ma parole
Qu’on travaill’ pour vous,
Ah ! c’qu’on s’en fout.

Paul Weil

29 décembre 2010

Bye bye, Miss American Pie

Classé dans : Cinéma, vidéo, Musique, Peinture, dessin, Photographie, Politique — Miklos @ 19:55

En 1952, Charlie Chaplin se fait tirer le portrait par Richard Avedon. Quelques heures plus tard, il quitte les États-Unis pour assister à la première des Feux de la rampe à Londres. Edgar Hoover en profite pour faire révoquer son visa : on était en plein maccarthisme et Chaplin en est l’une de ses nombreuses cibles autant pour ses opinions de gauche (anathème aux US) que pour certaines de ses attirances (qui ne sont pas sans rappeler celles de Polanski). Charlot ira donc s’installer définitivement à Vevey, non loin d’Évian (Polanski, lui, vit à Gstaad).

Il ne remet les pieds aux Etats-Unis que vingt ans plus tard, et y est reçu de façon spectaculaire. Au Lincoln Center de New-York, par exemple, une réception est organisée en son honneur, à laquelle assiste la jet set de l’époque : Ethel Kennedy (veuve de Robert F. Kennedy), Paul Newman (mister ice-blue eyes), Gloria Vanderbilt (dans le rayon blue, vous connaissez sans doute ses blue jeans), Oona O’Neill (fille du poète Eugene O’Neill et quatrième et dernière femme de Charlie Chaplin), Candice Bergen (épouse de Louis Malle, et la Catherine Deneuve américaine – bien plus belle et sympathique à notre avis que notre ice cold actrice), Norman Mailer (qui n’en était alors qu’à la première de ses six femmes, un record se rapprochant de celui de Barbe Bleue, curieux comme cette couleur baigne cette soirée), Leopold Stokowski (il n’a alors que 70 ans, il continuera à diriger jusqu’à l’âge de 95 ans), Otto Preminger (qu’on avait vu tourner une scène de Rosebud – on se demande si on n’y figure pas d’ailleurs –, quel sale caractère… !), Paulette Goddard (qui avait été précédemment mariée à Chaplin, c’était la n° 3)… et on en passe.

Richard Avedon en est. Après coup, la pose de Charlie Chaplin dans cette photo de 1952 est une sorte de pied-de-nez qu’il fait à l’Amérique. L’année de son retour, 1972, est aussi celle du succès de Bye bye, Miss American Pie de Don McLean, chanson élégiaque et mystérieuse qui marque la fin d’une époque et qui n’a cessé d’interpeller ceux qui l’ont entendue, puis écoutée.

25 décembre 2010

Ah, Gudule !

Classé dans : Arts et beaux-arts, Lieux, Musique, Photographie, Religion, Sculpture — Miklos @ 11:55


Sainte Gudule. Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule, Bruxelles.

Sainte Gudule est issuë d’une race également sainte & illustre. Son Pere, sa Mere, son Frere, ses Sœurs, sont tous dans le catalogue des Saints & des Saintes de Brabant. Elle y a des Tantes, des Cousins, & des Cousines en grand nombre. Ses Parens tenoient aussi dans le monde un rang fort distingué. Et les Princes qui font gloire encore aujourd’hui de descendre de Charlemagne & de Carloman, ne doivent pas oublier l’avantage qu’ils ont par là d’étre alliez à Ste.Gudule, & à sa sainte famille.

Ernest Ruth d’Ans (1653-1728), La vie de Ste Gudule vierge, Patronne de l’Eglise Collegiale & de la Ville de Brusselles, excellent modelle des vierges chretiennes. Brusselles, 1703.

Autrefois pour faire sa cour
On parlait d’amour.
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son cœur.
Maintenant c’est plus pareil,
Ça change, ça change.
Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l’oreille :
    Ah ! Gudule,
    Viens m’embrasser !
    et je te donnerai…

Boris Vian, La complainte du progrès

17 décembre 2010

Life in Hell: c’est le cas de le dire !

Classé dans : Actualité, Littérature, Musique, Théâtre — Miklos @ 3:30

« En l’an 1462, un certain Jean Faust, qui se disait citoyen de Mayence, vint à Paris et obtint une audience du roi Louis XI, auquel il fait un présent rare. Ce présent était une superbe Bible in-folio que ledit Faust affirmait avoir copiée et écrite toute entière de sa propre main… » — François-Victor Hugo, introduction à sa traduction du Faust de Christophe Marlowe, Paris, 1858.

Akbar aime Faust. Pour les esprits mal tournés, il précise que c’est Faust qu’il adore. Il l’a découvert enfant à l’opéra dans l’œuvre de Gounod. Depuis, la magie de l’œuvre – ou du moins de certains de ses passages les plus mémorables – ne s’estompe pas (contrairement à celle de Fantasia qu’il a vu une fois de trop), c’est « un rêve charmant qui n’a de cesse de l’éblouir », à l’instar de Victoria de los Angeles dans L’air des bijoux si magistralement repris par la sublime Bianca Castafiore, ou du Salut ! demeure chaste et pure que chante Nicolai Gedda avec des intentions qui n’ont rien de chaste ni de pur à l’égard de l’âme innocente et divine qui y est présente.

Car c’est justement de magie qu’il s’agit (comme d’ailleurs dans Fantasia) : Faust est avide d’en connaître tous les secrets pour les pouvoirs illimités qu’elle lui accordera, et au diable son âme (c’est le cas de le dire, opine Akbar) : le hic et nunc compte plus que le futur lointain même s’il sera l’objet d’un réchauffement infernal. En ce sens Faust est bien inscrit dans la modernité. Mais en sus, ce n’est pas un savant : c’est un savant fou.

Le personnage à l’origine de la légende a vécu en Allemagne au XVe siècle. Il commence par étudier la théologie – pour percer le secret des dieux ? – puis la médecine – le secret des corps vivants – et enfin l’astrologie – le secret du futur, de la vie éternelle, de la victoire sur la mort. L’homme veut savoir. Or depuis la scène symbolique de « l’arbre de science de bien et mal » (dans la traduction que donne Castellion de la Genèse), on sait que le savoir se paie parfois très cher : comme le dit l’Ecclésiaste, « car tant de sagesse, tant de chagrin : et qui plus apprend, plus se tourmente ».

Il semblerait que le principal tour de magie de ce Faust-là ait été la production d’exemplaires identiques de cette Bible (aurait-il utilisé de procédés d’imprimerie, connue d’ailleurs avant son inventeur officiel), avec lesquels il inonde le marché parisien : emprisonné et condamné à être brûlé comme magicien à Paris, il s’en échappe. À Mayence où il fabrique ces ouvrages et continue à les diffuser, il met en péril le monopole des moines : ceux-ci ameutent le peuple qui prend d’assaut la maison du magicien en 1462. Mais il persiste et signe avec d’autres livres, profanes cette fois. De retour à Paris, il y est rattrapé par la peste (le Ciel a le bras long) et disparaît sans laisser de traces en 1466.1

Deux cents ans avant Goethe en 1806, Christopher Marlowe donne sa version de la légende. C’est celle à laquelle Jeff et Akbar assistent au Théâtre de la Ville. Les notes de programme du metteur en scène Victor Gauthier-Martin font ressortir cet aspect toujours actuel de l’emballement du progrès qu’il décèle dans cette pièce écrite il y a quatre siècles. Jeff et Akbar se frottent les mains : ça promet.

Mais dès le lever de rideau… En fait il n’y a pas de rideau, on aperçoit sur scène une estrade sur laquelle est placé un fauteuil de dentiste, et, à l’arrière, des habits accrochés à des cintres (Akbar, qui avait déposé son manteau au vestiaire, ne se souvenait pas d’y être passé), quelques écrans d’ordinateur… ça fait très grunge, ça sent le roussi. Dès l’entrée de Faust, Akbar devine le pire : l’homme, jeune, en jeans, se démène sur scène avec des gestes vulgaires hors de propos (si c’est dû à de la pédiculose inguinale, ça se traite), et il en sera de même avec les autres protagonistes. Le théâtre élisabéthain n’était pas prude, bien au contraire, et les allusions plus ou moins graveleuses ne devaient de manquer de faire rire de bon cœur le public : mais ici, dans la mise en scène, aucune finesse, aucun humour, c’est lourd, ça tombe à plat et ça écrase le pied. Jeff et Akbar ne prennent pas les leurs.

Puis ils voient les autres personnages. Ça craint : les rôles des deux amis de Faust, Valdès et Cornélius, sont tenus par deux femmes (ça se faisait à l’époque, mais pourquoi maintenant, pour souligner le côté féminin de l’homme… ?), tandis que celui de Méphistophélès, « l’esprit serviteur de Faust », nécessite ce soir un homme et une femme (comme ça le metteur en scène ne peut être accusé de sexisme, se dit Akbar) qui se contorsionnent sous l’estrade éclairée de rouge néon (ça doit signaler l’anti-chambre de l’enfer ou alors une boîte de nuit dans un quartier chaud, pense Jeff). La scène de la signature du pacte diabolique de Faust fait appel à des grands écrans pour montrer la trace sanguinolente de la transfusion effectuée sur scène à l’aide de seringues et de tuyaux.

Mais ce n’est même pas gore. On dirait une pâle tentative d’imitation du style d’une bande dessinée genre Fluide glacial, mais ça tombe à plat. Le comble du ridicule est l’apparition de Belzébuth en vieux et gros rockeur (aucun rapport avec l’actualité people) torse nu poilu avec du cuir et d’autres atours.

Akbar et Jeff se lèvent comme un seul homme et quittent la salle sans déranger personne : le bruit sur scène est tellement fort… Ils n’assisteront pas à la scène où Faust donne un soufflet au Pape (Akbar aurait été curieux de savoir s’il était représenté ici sous les traits d’une Sœur de la Perpétuelle Indulgence, par exemple), ni à la mort du pécheur, tant pis.

Au vestiaire, le vrai pas celui sur la scène, on leur dit qu’ils sont loin d’être les seuls à partir, c’est une hécatombe jamais vue.

Il n’y avait donc pas que Faust en enfer, il y avait aussi une bonne partie du public, mais eux ont pu y réchapper et nous aussi, se consolent Jeff et Akbar.

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1 Source : l’introduction de François-Victor Hugo.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

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