Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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4 mars 2007

Du rififi chez les Wikipediens

Classé dans : Sciences, techniques, Société — Miklos @ 11:46

À l’occasion de la mise en ligne du millionième article dans la Wikipedia, le très sérieux magazine américain New Yorker publiait en juillet 2006 un long essai analysant l’évolution de cette encyclopédie interactive, dans une mise en perspective historique et sociale de la quête encyclopédique remontant jusqu’à 220 avant JC. L’auteur de cet article de fond est Stacy Schiff, lauréate du prix Pulitzer en 2000 pour Vera (Mrs. Vladimir Nabokov). À propos des efforts de la Wikipedia consacrés à assurer la fiabilité des contenus, elle y décrivait en détail le rôle d’un de ses principaux éditeurs, « titulaire d’un doctorat en théologie et d’un diplôme de droit canon, et qui avait écrit ou enrichi 16 000 articles », et qui s’est consacré ultérieurement au nettoyage du site, corrigeant des erreurs, supprimant des obscénités. L’auteur de l’article rajoute que ce « professeur titulaire d’une chaire de religion dans une université américaine privée (…) n’avait à ce jour rencontré aucun autre Wikipedien et ne participerait pas à la conférence internationale des contributeurs ».

Et pour cause. On vient d’apprendre que le célèbre éditeur – et depuis janvier dernier salarié de Wikia – est un djeun de 24 ans, qui ne détient ni diplômes supérieurs ni chaire de religion. Jim Wales, co-fondateur de la Wikipedia, a d’abord réagi en annonçant qu’il ne considérait ceci que comme faisant partie du pseudonyme de l’éditeur incriminé ; plus tard, il lui a demandé de démissionner, tout en rajoutant que la Wikipedia était basée (entre autres) « sur les deux piliers de la confiance et de la tolérance » et que « l’harmonie de notre travail dépend de la compréhension mutuelle et du pardon des fautes ».

Comme quoi, le religieux n’est jamais très loin. Or la connaissance n’est pas basée sur la croyance, mais sur un système de relais de transmission et d’enrichissement du savoir, dont on doit pouvoir s’assurer de la fiabilité et de la compétence, faute de pouvoir vérifier tout à la source soi-même. La sanction des pairs – par les diplômes, par exemple (mais pas uniquement ni nécessairement) – est un des éléments contribuant à cette garantie. Le fonctionnement démocratique d’une communauté – réelle ou virtuelle – nécessite une délégation de pouvoir accordée avec confiance ; une fois cette confiance trahie sur un point, la suspicion de tromperie peut s’étendre au reste : c’est une chose de ne pas posséder des diplômes reconnus, c’en est une autre de prétendre qu’on en a pour usurper confiance et pouvoir.

7 février 2007

Cours et discours

Classé dans : Humanités — Miklos @ 17:40

« Les professeurs aux Écoles normales ont pris avec les Représentants du Peuple et entr’eux, l’engagement de ne point lire ou débiter de mémoire des discours écrits. Ils parleront : leurs idées sont préparées, leurs discours ne le seront point. Ni une science ni un art ne peuvent être improvisés ; mais la parole, pour en rendre compte, peut l’être : ils ont pensé qu’elle devrait l’être ; en ce sens, tous improviseront. C’est donc ce qu’ils auront dit en improvisant, qui sera recueilli par des sténographes, et publié par l’impression. On comprend que la justice la plus commune demande que des discours faits ainsi ne soient point jugés comme des discours écrits avec soin dans un cabinet. Un cours sera une série de conversations, et la meilleure conversation, lorsqu’on l’imprime, ne peut pas, pour le style, valoir un bon livre. La parole va et vient, pour ainsi dire, dans un sujet : elle se coupe au milieu d’une phrase, pour faire à cette phrase un commencement qui vaudra mieux et plus droit à la fin de l’idée. Après avoir essayé une expression, elle en essaie une autre ; elle ne peut pas effacer ce qu’elle vient de dire, mais elle le corrige en disant la même chose d’une autre manière. Tout cela ne peut pas faire de bons discours, mais tout cela est peut-être nécessaire pour faire de bonnes démonstrations et de bons cours. »

Avertissement placé au début du premier volume de l’édition de 1801 des cours données aux normaliens de l’an III (cité par Jean-Marc Lévy-Leblond, in De la matière. Relativiste, quantique, interactive. Éd. du Seuil, 2006)

26 septembre 2006

Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles.

Classé dans : Environnement, Nature, Société — Miklos @ 8:32

Selon le magazine Nature, l’ad­mi­nis­tration Bush aurait bloqué la dif­fu­sion d’un rapport qui suggère que le réchauf­fement global contri­bue à la fré­quence et à l’inten­sité des tornades. Ce rapport avait été préparé en mai par des clima­tologues de l’Admi­nis­tration natio­nale océa­no­gra­phique et atmos­phé­rique amé­ri­caine. Au moment où il allait être publié, un courrier élec­tro­nique éma­nant du Ministère du commerce, tutelle de ce dépar­tement, leur aurait été envoyé indi­quant que le rapport devrait être rendu « moins tech­nique » et non publié. (Source : Live Science). Ce ne serait pas la pre­mière fois : James Hansen, de la Nasa, affirme avoir été muselé depuis les années 80 par l’admi­nis­tration amé­ri­caine lorsqu’il aborde le sujet du réchauf­fement climatique.Ce triste constat de Bernanos pourrait s’appliquer en général au monde de surin­for­mation dans lequel nous vivons (et on n’a encore rien vu), mais il est d’une brûlante actualité, si l’on peut dire, lorsqu’on se voit confirmer, de plus en plus fréquemment, l’avenir que nous sommes tous en train de faire et dont nous commençons à subir les conséquences.

Un article publié hier par la revue de l’Académie nationale des Sciences américaine (signalé par le Nouvel Obs) révèle que la température de la Terre n’a pas été aussi élevée depuis le Holocène, et qu’elle n’est qu’à un degré de la température la plus élevée du million d’années passées. Les chercheurs relèvent d’autre part que le journal Nature a rapporté que 1.700 espèces de végétaux, d’animaux et d’insectes se sont déplacées vers les pôles à une vitesse d’environ 6,5 kilomètres par décennie durant la deuxième moitié du 20e siècle.

L’auteur principal de cet article, James Hansen, directeur de l’institut Goddard des études de l’espace de la Nasa, affirme qu’il ne reste que dix ans pour réagir avant que des cataclysmes ne se déchaînent sur la terre.

Quant à James Lovelock, autre chercheur de renommée mondiale, il prévoit qu’« en 2020-2025, on pourra voguer en voilier jusqu’au Pôle Nord. L’Amazonie sera devenu un désert, les forêts de Sibérie brûleront et dégageront encore plus de méthane, et les épidémies réapparaîtront », avec, à la clé, sècheresse et tornades dévastatrices, migrations de centaines de millions d’humains vers les zones polaires, conflits et morts.

Ce qui était le sujet de romans de science-fiction de Ballard devient un futur annoncé. Le futur que nous collaborons tous à faire. Où est le politicien, qui tel un Churchill, nous annoncerait « I have nothing to offer but blood, toil, tears, and sweat. We have before us an ordeal of the most grievous kind. We have before us many, many months of struggle and suffering. » (Je n’ai rien d’autre à vous offrir que le sang, le dur labeur, les larmes et la sueur. Nous devons faire face à une épreuve terrible. Nous avons devant nous de nombreux mois de conflit et de souffrance). Et s’il s’en trouvait un, serait-il élu ? « On ne subit pas l’avenir, on le fait. » (Bernanos)

25 septembre 2006

Journalisme comparatif

Classé dans : Société — Miklos @ 7:01

Le regroupement électronique d’articles de la presse consacré à un même sujet montre en général un traitement identique, presque au mot à mot : pas étonnant, les sources des principales informations sont limitées à quelques agences, et les journaux n’hésitent pas à les reprendre telles qu’elles.

On est d’autant plus surpris quand on lit dans deux journaux une chose et son contraire. C’est le cas avec l’annonce de la découverte d’une bactérie, l’entérocoque résistant à la vancomycine (ERV) dans les hôpitaux de la région parisienne, et qui aurait contaminé 313 personnes en deux ans. Jusqu’ici, tout le monde s’accorde. Mais voici ce qu’affirme Libération :

En deux ans, elles ont réussi à contaminer, sans pour autant les rendre malades, 313 personnes dans les hôpitaux de l’Assistance publique – hôpitaux de Paris. Et « il n’y a aucun décès survenu à l’hôpital dont on puisse dire “ L’ERV l’a tué ” »,précise Vincent Jarlier, responsable des infections nosocomiales pour l’AP-HP.

tandis que L’Express – à l’instar d’une dizaine d’autres publications – titre « Une bactérie a fait 3 morts dans les hôpitaux d’Île-de-France » en citant Reuters :

Parmi elles, 53 ont développé une pathologie sous forme d’infections urinaires. L’établissement le plus touché serait le CHU de Bicètre, où la souche a contribué depuis août 2004 au décès de trois patients, selon un bilan effectué par l’Institut de veille sanitaire.

C’est Le Nouvel Obs, citant l’agence Associated Press, qui propose un article plus détaillé que ses confrères.

À la lecture de ces quotidiens, on est frappé que l’AP-HP (selon Libé) semble nier la létalité de cette bactérie dans ses hôpitaux à l’opposé de l’Institut de veille sanitaire (selon les autres sources) – les termes utilisés par ces deux organismes ont dû être attentivement choisis –, et qu’aucun de ces journaux n’ait soulevé cette apparente contradiction.

15 septembre 2006

Nous sommes tous des serial killers

Classé dans : Environnement, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 23:30

Un récent reportage rediffusé à la télévision tentait de cerner le profil des serial killers, ces individus qui, souvent sous l’emprise d’un besoin irrépressible et d’une froide détermination, torturent et tuent avec un plaisir total et une jouissance absolue ; ils ne vivent vraiment qu’à ces moments-là et pour ces moments-là. Interviewés dans leurs prisons, ils ont l’air de Monsieurs Tout-le-monde, semblent reconnaître l’horreur de leurs actes – mais en sont-ils vraiment convaincus, dans leur for intérieur, et récidiveront-ils, s’ils étaient libérés ? on en doute, eux aussi.

En regardant cette émission, je ne pouvais m’empêcher de penser aux récents avertissements des dangers du réchauffement climatique dont le caractère de plus en plus alarmiste ne peut laisser indifférent : James Lovelock est loin d’être le seul à en parler ; James Hansen, directeur de l’institut Goddard des études de l’espace de la Nasa affirme qu’il ne reste que dix ans pour réagir avant que les cataclysmes ne se déchaînent sur la terre :

« Les glaces y fondront rapidement, faisant monter le niveau de la mer au point que la plus grande partie de Manhattan sera sous l’eau. Les sécheresses prolongées et les périodes de canicule se multiplieront, de violents ouragans se formeront dans des régions où ils étaient jusque là inconnus et il est à prévoir que 50% des espèces disparaîtront. ».

Ses thèses – qui ne sont pas récentes et qui ne font que se préciser dans le temps – ne font pas plaisir aux industriels et donc aux politiciens qui en dépendent : dès 1981, l’administration Reagan avait réagi à ses avertissements sur le réchauffement en lui coupant équipe et fonds, tandis que les fonctionnaires politiques de la Nasa le censurent et lui limitent l’accès aux médias.

Demain est presqu’aujourd’hui. Même si le futur est ce qu’il est le plus difficile de prédire avec certitude, il semble acquis – du moins pour le commun des mortels qui n’a pas d’intérêts politiques ou industriels particuliers – qu’il faut agir ici, partout et maintenant.

Mais est-ce vraiment le cas ? Le monde occidental est pris dans une logique d’hyperconsommation et de course en avant qui ne pas prêtes de s’arrêter par la seule volonté du consommateur de mettre fin à sa fringale, et par celle de ceux qui la nourrissent d’en tirer les bénéfices à court terme, financiers ou politiques : « ce que la science donne d’un côté en espérance de vie, l’hyperconsommation enlève de l’autre en dévorant les ressources de la planète » (Miklos), phénomène connu depuis plus de cinquante ans.

Mais il ne suffit pas de savoir pour vouloir ni pouvoir : qui est disposé à réduire ici et maintenant son train de vie et son confort – qui dépassent de loin le minimum vital, pour une bonne partie de la population du monde occidental ? Et comme il ne suffit pas de l’action de personnes isolées pour que cela ait un quelconque effet – d’abord sur l’industrie et donc sur l’économie – et sur le système global, il y en a qui se demandent, avec fatalisme ou cynisme, à quoi bon. Les autres, mañana.

Où sont les médias, qui relèguent souvent ce genre d’informations dans leurs pages intérieures, et mettent à la une ce qui attirera les regards et augmentera les ventes ? Ils pourraient mobiliser l’opinion, s’ils s’y mettaient. Où est le politicien qui fera fi des promesses mensongères d’un avenir toujours plus confortable nécessaires à assurer son élection, et qui saura entraîner tout un peuple, toute une planète, vers la sobriété et l’abstinence nécessaires à sa survie ? S’il est si difficile pour l’individu de renoncer à des comportements compulsifs nocifs (tabac, alcool, drogue…), comment ne le serait-il pas pour tout le monde ? Eh bien, l’émulation mutuelle pourrait jouer, une fois l’étincelle allumée.

La satisfaction du plaisir et le besoin de pouvoir de l’individu sont des moteurs éminemment humains. C’est, finalement, ce qui nous différentie des animaux, qui ont un comportement souvent bien plus social. Et nous continuons tous à consommer avidement, serials killers des générations qui grandissent sous nos yeux désabusés ou aveuglés.

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