Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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22 novembre 2020

Apéro virtuel II.21 – dimanche 22 novembre 2020

Deux jambières à spirales en bronze (fin du bronze moyen, vers 1250 avant J.C.).
Musée de l’archéologie nationale.

Jean-Philippe, Françoise (C.), Sylvie, Léo et Françoise (P.) étant arrivés, Michel présente le musée de l’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, en diffusant la jolie petite vidéo décrivant brièvement son intéressante histoire, « de demeure royale à écrin de la préhistoire », suivie des photos qu’il y avait prises lors d’une brève visite (contrainte temporelle…) il y a 6 ans : objets extraordinaires par la « modernité de leur design », alors qu’ils datent, pour certains de plus de 3000 ans en marbre, bronze, verre… : la fluidité des corps, de la vaisselle décorée finement, la complexité des motifs géométriques (à l’instar des jambières ci-dessus ou des dodécaèdres, photo n° 30), l’humour – du moins pour nous aujourd’hui, alors cela avait peut-être un sens profond – (photo n° 31). Comme le montre ce musée, la sculpture quasi « abstraite » de l’époque a influencé des sculpteurs contemporains (image n° 34).

À une question de Sylvie concernant les tablettes zodiacales (photos n° 28 et 29) qui lui semblent être en bois alors que la légende indique de l’ivoire, c’est bien de l’ivoire, comme précisé sur le site du musée pour cet objet. Le lieu lui-même mérite la visite (terrasse, parc…), ajoute Jean-Philippe, qui mentionne, entre autres objets dont Michel n’a pas parlés, la Dame de Brassempouy (et non la Vénus de Brassempouy…), excep­tion­nelle œuvre d’art préhistorique (cf. à droite), datant d’il y a 20 000 – 22 000 ans… En ce qui con­cerne la préhistoire, Jean-Philippe signale aussi l’exceptionnel musée national de la préhistoire aux Eyzies (en Dordogne), à proximité des principaux sanctuaires de l’art pariétal inscrits au patrimoine mondial de l’humanité, et créé au début du XXe siècle.

La moitié des présents étant membres actifs de chorales, Michel cite alors quelques Petites vacheries entre musi­ciens, réunies dans un livre par le compositeur Jean-Yves Bosseur et édité par Minerve et Fluide glacial, genre : Quelle différence y a-t-il entre le chef d’une chorale et un chimpanzé ?Il est scientifiquement prouvé que les chimpanzés sont capables de communiquer avec les humains., ou encore : Comment fait-on chanter deux chanteurs à l’unisson ?On en descend un., voire Pourquoi les chanteurs ne disent-ils jamais du mal des musiciens ?Parce qu’ils sont trop occupés à parler d’eux-mêmes., et enfin Combien de chanteurs faut-il pour changer une ampoule ?Un seul. Il tient l’ampoule et le monde tourne autour de lui.. Françoise (C.), une des choristes, demande alors : Quelle différence y-a-t’il entre une soprano et un piranha ?Le rouge à lèvres.. Sylvie, autre choriste et bachelière en mathématiques, pose l’énigme suivante : Un orchestre de 120 musiciens exécute la 9e Symphonie de Beethoven en 40 minutes. Combien de temps durera l’exécution de cette œuvre par 60 musiciens ? Soit M le nombre de musiciens et T la durée de l’exécution…On vous laisse faire le calcul tout seul comme un grand.

De là, la conversation glisse de la règle de trois à son apprentissage parfois difficile à l’école, agrémenté, comme le rappelle Françoise (P.), de problèmes con­cer­nant des baignoires et des trains… Léo, lui, dit n’en avoir jamais fait, ce qui fait demander à Michel s’il était allé à l’école, à quoi il répond que oui, mais tardivement. Il se souvient d’un autre problème, « Quelle est la plus longue distance d’un point à un autre ? »

Puis l’on évoque (de nouveau) les divers systèmes de désignation des classes : 11e, 10e, 9e, 8e, 7e, 6e… ; CP, CE1, CE2, CM1, CM2, 6e… en France, alors qu’en Israël et les pays anglophones par ordre numérique croissant ; on peut voir comment cela se passe dans bien d’autres pays dans ce tableau. Le système français confusionne Michel (et il n’est pas le seul, sans pour autant avoir été un petit Suisse, comme l’indique Léo) qui n’a connu que la méthode numérique décroissante (11e, 10e,…) ; confusion idem pour les diplômes universitaires français (DEA, DEUG, DESS, Maîtrise…), alors que durant ses études en Israël puis aux US il n’a connu que trois niveaux clairement identifiés : Bachelor, Master, Doctor. « On est en France », répond Sylvie, et en plus du système universitaires, on a les grandes écoles… Elle dit ne pas être sûre que l’unification « LMD » soit une bonne chose. Pour en revenir aux appellations des classes en France, on n’a pas trouvé de quand elles datent, mais on trouvera ici un article intéressant sur Les grandes lignes de l’évolution des institutions scolaires au XXe siècle. De son côté, Léo consultera son exemplaire du Patrimoine de l’éducation nationale pour tenter d’y trouver quand ces cycles ont été créés.

Après lecture de ce compte-rendu, Léo écrit ceci : « En ce qui concerne la distinction : CP, CE, CM, etc., pre­mières traces dans l’Arrêté sur l’orga­ni­sation péda­gogique et le plan d’études des écoles primaires publiques de Jules Ferry du 27 juillet 1882. »

D’accord, mais de quand date le décompte des classes de 11 à 1 (ce qui présuppose qu’il y avait déjà au moins onze classes à l’école) et (ensuite ?) le rajout d’une douzième, qui a dû s’appeler terminale pour éviter de renu­mé­roter toutes les classes précédentes ?

Puis on évoque la place de l’anglais aussi bien à l’école – où l’on commencerait de nos jours son étude bien avant la 6e, ainsi que, du temps de Michel, ce n’était pas le cas – qu’à l’université, où des cours se donnent parfois en anglais (surtout à destination d’étudiants étrangers). Mais est-ce que les jeunes Français maîtrisent-ils mieux cette langue qu’autrefois ?

Léo parle alors de l’introduction de la théorie des ensembles à l’école (en terminale, dans les années 1960) pour illustrer l’ambiguïté des langages – parlé (en l’occurrence par les élèves) et mathé­matique – et la difficulté que cela induit pour la compréhension : « Quel est l’ensemble des x tels que x est une voyelle ? » (mais x est une consonne, voyons !). Comme : « 3 fois plus » – est-ce qu’on parle ici de multiplication (« fois ») ou d’addition (« plus ») ? D’autres problèmes de compréhension concernent le contexte : « Votre père va au travail le matin, il prend le train à 8h16, qui a un retard de 10 minutes ; le trajet dure 30 minutes ; à quelle heure arrive-t-il ? ». Réponse : « Mon papa ne prend jamais le train ! Il prend sa voiture ! ». Il cite enfin une expérience dont parle Stella Baruk et qu’il a refaite qui montre comment l’autorité peut pervertir l’acqui­sition des connaissances : « Dans une classe, il y a 7 rangées de 4 élèves par rangée. Quel est l’âge de la maîtresse ? » 30 % des répondants disent : « Elle a 28 ans ». Pourquoi ? Parce que l’autorité a posé une question, il faut répondre, on s’accroche à toute information dans la question pour ce faire. Michel opine que, pour introduire l’abstrait, il faut savoir le faire à partir du concret, et peu d’enseignants savent procéder de cette façon : on enseigne (ou enseignait) plutôt à apprendre par cœur définitions et théorèmes que comprendre de quoi il s’agit. Sylvie parle alors de son expérience passée dans l’association Droit à l’école, où travaille aussi le beau-frère de Léo, à des jeunes (principalement d’Afrique sub-saharienne) et à qui manquent les bases de l’arith­métique (sans parler du fait qu’ils connaissent mal le français), ce qui fait dire à Françoise (C.) que le chauffeur de minibus qu’elle avait pris en Égypte pour 5 jours ne savait pas multi­plier son tarif quotidien par 5 – et contournait le problème en faisant 4 additions.

À propos de Stella Baruk : elle devrait en intéresser plus d’un(e) des zoomistes, puis­qu’elle est non seulement profes­seure de mathé­matiques et chercheuse en péda­gogie, mais aussi musicienne. On pourra l’écouter parler de la musique des mathé­matiques dans cette émission de France Culture, comme le signale Léo.

La conversation glisse alors sur les deux principaux systèmes de nommage des notes de musique : do, ré, mi… (issue de la première syllabe de chacun des vers de l’hymne à Saint Jean-Baptiste, datant du IXe siècle, avec ut pour le do), alors que dans le monde anglo-saxon la méthodes est bien plus simple : A (correspondant à notre la), B (ou H), C…, G. Ce dernier système a suscité chez nombre de compositeurs de composer des œuvres avec des mélodies construites sur un mot, à l’instar de B A C H, dénotant si, la, do, si (le H comme le B désignant le si), ou les Variations sur le nom « Abegg » pour piano de Schumann (Abegg étant sans doute le nom d’une dame que le compositeur avait rencontré et à laquelle il dédia cette œuvre – il n’avait que 20 ans et c’est son opus 1). Françoise (P.) raconte avoir utilisé ce principe pour faire réaliser des mélodies sur les prénoms de destinataires d’un cadeau d’anniversaire ou de mariage.

Pour finir sur une note plus légère, Léo fait écouter un monologue, sur une si belle soirée « au Théâtre-Français ou au palais de Chaillot, peut être ailleurs. En tout cas, c’était rudement bien joué. Une tragédie. C’était… de Racine ou de Corneille, je ne sais plus. En tout cas, c’était rudement beau. Tellement c’était beau, tellement on était ému. Ma femme surtout, était émue. D’ailleurs je dis ça, c’est des suppositions : ma femme, je ne l’ai pas revue depuis. Elle a dû rester au théâtre, tellement elle était émue. Sur son strapontin. Moi, je peux dire que je suis sorti du théâtre puisque je suis ici, n’est-ce pas ? Mais comment ça s’est fait, je ne peux pas vous le dire. J’ai dû suivre la foule, en somnambule. Je ne me suis réveillé que le lendemain, chez Paulette. C’était tellement beau !…  Le début surtout, on était sous le charme ! C’était… Parce qu’après, vous savez, les vers… On est tellement sous le charme quand ils sont beaux qu’au bout d’un moment on a tendance à s’assoupir. » Et la remémoration qui suit des beaux vers est tellement lacunaire (mais on arrive à compléter, si on connaît la pièce) qu’il en reste plus la mélodie ou le rythme que les paroles.

Il s’agit d’un texte tiré de Tragédie classique de Roland Dubillard, dit ici par André Dussollier, enregistrement disponible dans le livre CD Monstres Sacrés, Sacrés Monstres. Textes et poèmes, ou en ligne, dans cette émission de France Culture.

Chantal et François étant arrivés, on se sépare sur ces entrefaites.

19 novembre 2020

Apéro virtuel II.17 – mercredi 18 novembre 2020

Classé dans : Arts et beaux-arts, Langue, Lieux, Littérature, Peinture, dessin, Sculpture — Miklos @ 3:55

Bureau de Nikos Kazantsakis (détaii). Musée historique. Héraklion (Crète).
Cliquer pour agrandir.

Après les arrivées successives de Jean-Philippe, Sylvie et Françoise (C.), avec lesquels s’instaure un échange sur les coiffeurs et la disparition de ce métier des trains (avez-vous entendu parler de Tresse Express ?), Françoise (P.) apparaît et nous lit un texte très joli­ment tourné, si joliment qu’on vous le donne à lire ici. De qui est-ce ? Devinez… Jean d’Ormesson ? Eh non, essayez encore… Si vous renoncez, Enfin, là1, c’est-à-dire en bas de page. Trop facile de cliquer… !la réponse est ici.

Sylvie et Michel évoquent alors ce grand écrivain de petite taille ; Sylvie, ayant reçu son numéro de téléphone d’un proche, l’avait appelé pour lui demander de préfacer son ouvrage La vie à la retraite : mode d’emploi. Petit manuel à l’usage des jeunes retraités déboussolés (2015). Il répond, lui demande comment elle a eu son numéro personnel ; elle bredouille « Un ami d’ami » afin d’éviter à avoir à identifier le coupable, il lance « Eh bien, il a eu tort, mes hommââââges, Mâdâmeu ! » et raccroche. C’est Pierre Bellemare qui en fera la préface : « Je suis dans ma 86ème année et je n’ai toujours pas l’im­pres­sion d’avoir pris ma retraite. Pourquoi ? […]. » Michel, et François, eux, avaient dîné avec lui – enfin, à des tables pas si éloignées l’une de l’autre – au Grand Colbert, où il était en compagnie d’une très jeune (quelques générations après la sienne) femme, et il était évident (à leurs expressions respectives) qu’ils n’étaient pas apparentés. Françoise (P.) dit alors qu’il était très machiste et qu’elle ne l’aimait pas à cause de ce machisme, mais comme son mari l’adorait, ils avaient tous ses livres chez eux.

Pour continuer sur le thème de la littérature, Michel montre une brève vidéo (moins de deux minutes) dans la série La p’tite librairie qu’il avait vue sur La Cinq, dans laquelle François Busnel présente de façon simple, claire et synthétique l’essai Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie de Jared Diamond. Ce n’est pas un livre récent récent, puisqu’il a été publié en France en 2006, mais il est encore plus d’actualité en ces temps de discours sur la collapsologie. Cela donne vraiment l’envie de l’acheter (sans forcément passer par Amazon pour ce faire) et de le lire (on connaît trop bien ces livres qu’on achète et empile pour « plus tard »…).

Ensuite, Michel montre quelques photos (dans cet album, à partir du n° 43) d’œuvres – extra­or­dinaires à son avis – du lointain passé (plus de 6800 ans pour celle ci-contre) et pourtant si « modernes » ! et pour certaines assez drôles (telle ce vase en forme d’oiseau réalisé il y a quelque 4500 ans), qui se trouvent au musée archéologique d’Héraklion en Crète, où il avait été invité en 2011 pour une réunion profes­sionnelle.

À propos d’une photo où l’on aperçoit le bout d’un pied émergeant de dessous des plis d’une toge – il s’agit d’une statue de marbre du temple des dieux égyptiens, datant de la fin du IIe siècle –, Françoise (C.) dit qu’elle a constaté qu’il a la forme de ce qu’on appelle « le pied grec », où le second orteil est plus long que le gros orteil, et se demandait si c’était une coïncidence ou avait un sens particulier, à quoi Michel n’a pas de réponse. À ce propos, Sylvie révèle qu’elle a le pied grec, ce qui est déplaisant, le second orteil frottant le bout des chaussures… Celui de Françoise (P.) s’avère l’être aussi, et, paraît-il, cette forme de pied est bien plus belle que celle du pied « normal ».

Autre révélation, celle de Jean-Philippe, aucun rapport avec le pied, si ce n’est qu’il a dû prendre le sien avec une boisson verte qui avait intrigué Françoise (P.) : c’est une boisson sans alcool, qu’il a réalisée en mixant radis, épinards et cornichons en quantités égales.

Ayant pris la parole, il poursuit avec une lecture d’un texte concernant l’eau et le feu. De qui est-ce ? Devinez… Bon, si vous renoncez, vous savez où se trouve la réponse. Jean-Philippe ayant mentionné Edgar Allan Poe dans son survol du contenu de cet ouvrage, Michel dit alors qu’ayant lu Poe très tôt et assez extensivement, la nouvelle qui l’a le plus impressionné alors et dont le souvenir est toujours aussi fort est Le Puits et le Pendule (dans l’original : The Pit and The Pendulum) datant de 1942 et publiée (dans son édition française) dans le recueil Nouvelles histoires extra­or­dinaires. Suspense quasi intenable – il est vivement déconseillé de lire l’argument de Wikipedia si l’on souhaite lire la nouvelle – , haletant, et bien que parlant du passé (bien avant Poe) il fait appel à ce qu’on qualifierait aujourd’hui de science fiction. On pourra le lire ici dans la traduction de Charles Baudelaire. Françoise (P.) se souvient d’avoir eu peur en lisant du Poe, ce qui n’est pas le cas de Sylvie.

Sylvie nous présente un livre qu’elle vient de finir de lire, Terre Ceinte (2015), du jeune romancier sénégalais d’expression française Mohamed Mbougar Sarr : c’est un roman qui se passe quelque part en Afrique, dans un territoire conquis par des islamistes. Malgré la difficulté de passer le cap des dix premières pages quelque peu étranges, Sylvie a trouvé cet ouvrage extrêmement bien écrit et un peu oppressant ; il décrit fort bien la logique – qui nous est étrangère –, le compor­tement cohérent et la jouissance de la violence du chef de la police, un fou de Dieu. Ce livre lui a été recommandé par sa cousine, qui parle non seulement le français, mais aussi l’anglais, le yiddish et le wolof (une des langues du Sénégal, pays où elle habite et dont elle détient la nationalité). Elle a fait des documentaires et écrit des livres, dont la trilogie Boy Dakar, Hivernage et Fouta Street. Sylvie conseille particulièrement la lecture de ce dernier ouvrage, écrit comme un roman policier sans l’être et qui se passe entre le Sénégal et New York et qui montre la confrontation des cultures.

Ce polyglottisme fait penser Michel à Claude Hagège qui, apparemment, connaît un grand nombre de langues sur le plan scientifique, mais sait-il en parler ? D’autre part, il faut dire qu’il n’apprécie pas vraiment ni l’œuvre – écrite dans un style parlé, comme s’il l’avait dictée sans même se corriger – ni le personnage, fort maniéré à son goût. Sylvie opine, disant son étonnement à la difficulté qu’elle a de le comprendre quand il parle de ces sujets…

Michel parle alors des discours de certains experts (non, pas la majorité) dont il lui arrive de détecter des erreurs – pour ceux des domaines qu’il lui arrive de connaître – dues à leur méconnaissance « profonde » de ces domaines ; c’est le cas de George Steiner, essayiste et critique fameux qu’il avait admiré après l’avoir découvert, et auquel il avait demandé (et reçu) l’autorisation de republier la version anglaise de son essai Dans le château de Barbe-Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture dans son site anti-négationniste. Puis ce furent des erreurs factuelles ou des omissions dans ses écrits concernant le judaïsme (cf. une critique de Michel à ce propos), un roman, Le Transport de A.H. (il s’agit de Hitler) mal ficelé, et surtout, comme le remarquait l’historien Jacques Le Goff lors de l’émission Apostrophes en 1981 où Steiner présentait son roman, on ne pouvait qu’être « très gêné par la fascination face à Hitler que George Steiner vient d’exprimer », fascination qu’il n’a d’ailleurs eu de cesse d’éprouver pour la force et le mal absolus et leur manifestation dans de tels plumes que le maurrassien et royaliste Pierre Boutang ou les antisémites et collaborationnistes Louis-Ferdinand Céline et Lucien Rebatet. Pour conclure, en écoutant des discours d’experts, il faut être en mesure de se demander sur quoi ils sont « assis ». Françoise (P.) dit alors que ce n’est pas donné à tous, c’est la culture qui permet tout ça, d’où la nécessité d’apprendre.

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1. Texte tiré de La Tête en vrac (2014) de Patrice Métayer.

2. Texte tiré du Miroir des idées (1996) de Michel Tournier, com­pre­nant de petits articles où « les idées s’éclairent en s’opposant deux à deux », comme l’écrit l’auteur lui-même.

13 novembre 2020

Apéro virtuel II.12 – vendredi 13 novembre 2020

Classé dans : Littérature — Miklos @ 23:59

Françoise (C.) arrivée quelques instants avant Jean-Philippe puis Sylvie, elle exprime à Michel sa sidération sur le fait qu’on puisse cliquer sur un mot d’une phrase (par exemple : « cliquez ici ») pour que s’ouvre une autre page ou fenêtre à l’écran avec du texte, des images ou de la musique. Michel explique que cette technique, appelée hypertexte, est vraiment simple à comprendre : il tâchera de l’expliquer ici prochainement.

Jean-Philippe étant arrivé, une discussion s’engage sur les prénoms – il y a parfois jusqu’à trois Françoises présentes aux apéros, ce qui réduit de beaucoup le taux d’erreurs dans la remémoration du prénom à insérer dans le « Bonjour X ». Il rajoute que non seulement il y avait (et il y a toujours) des modes, mais autrefois il y avait une régle­men­tation beaucoup plus stricte qui n’autorisait que certains prénoms et pas d’autres, alors qu’aujourd’hui quasiment tous sont permis, à cause d’un grand débat qui a eu lieu dans les années 1980 autour du prénom « Cerise », interdit jusque là. Michel raconte que ses parents ont eu du mal (mais réussi) à l’inscrire à sa naissance (qui prédatait de loin celle de la fameuse Cerise) sous le prénom « Michael » que Françoise (C.) associe avec le dragon…

Passant aux choses sérieuses, Michel demande aux participants d’identifier ce qui se trouve en fond de son écran (voir ci-dessus). Sylvie n’hésite pas à y lire « Le DVD » (même quand on lui dit de mieux regarder !), alors que Françoise (C.) parle plutôt d’un poème. C’est Jean-Philippe qui l’identifie comme une variante du Dormeur du val d’Arthur Rimbaud – poème qu’il avait lu à l’apéro d’avant-hier… – à quoi Michel précise qu’il ne s’agit pas d’une variante, mais du texte original, où certains groupes de mots ont été remplacés par leurs initiales : ainsi, « Le DDV » dénote « Le Dormeur du val », « HDA » pour « haillons dargent », etc. Cette Anthologie de la poésie française pour l’administration est l’œuvre de Clémentine Mélois, plasticienne membre de l’Oulipo (faut-il s’en étonner ?), qui fait de jolis détournements humoristiques de couvertures de livres, de poèmes, d’images, de tableaux, d’affiches… par de subtiles modi­fi­cations des illustrations et des jeux de mots savants sur les titres et les textes, qui, souvent, expriment aussi une critique politique ou sociale sous-jacente ; il faut évidemment connaître les originaux pour appré­cier ses transformations très oulipiennes. Michel montre alors quelques photos qu’il avait prises lors d’une exposition des œuvres de Mélois sur laquelle il était vraiment tombé par hasard, exposition intitulée « Lit tes ratures ! Ou Une exposition à rater » : dès les trois premiers mots, deux jeux : ils se prononcent « Littérature », et le mot ratures est utilisé dans la seconde moitié du titre, à lire ainsi « Une exposition à ne pas rater » (« ne pas », parce que « rater » est barré…).

Françoise (P.) débute un quiz poétique : elle lit les premiers vers d’un poème, les présents devront dire la suite et l’identifier. Ainsi, on entend successivement :

  1. Le temps a laissé son manteau / De vent de froidure et de pluie…
  2. Frères humains qui après nous vivez… (dont Michel transforme intentionnellement le troisième vers à la Mélois : « Car si pitié de nous pauvres Ave Maria…),
  3. Mignonne, allons voir si la rose…
  4. Quand vous serez bien vieille, le soir à la chandelle…
  5. Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage…
  6. Coucher trois dans un drap, sans feu ni sans chandelle…
  7. Les Levantins en leur légende / Disent qu’un certain Rat, las des soins d’ici-bas…
  8. L’épi naissant mûrit de la faux respecté…
  9. J’irai, j’irai porter ma couronne effeuillée / Au jardin de mon père où revit toute fleur…
  10. J’ai voulu ce matin te rapporter des roses…
  11. Ainsi, toujours poussé vers de nouveaux rivages…
  12. Les nuages couraient sur la lune enflammée…
  13. Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres / Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux…
  14. Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé…
  15. Mon enfant, ma sœur, / Songe à la douceur / D’aller là-bas vivre ensemble !… suite à quoi Michel en fait écouter sa mise en musique par Henri Duparc, chanté par la soprano Kiri Te Kanawa accompagnée par l’Orchestre symphonique de l’Opéra national de Bruxelles, sous la direction de Sir John Pritchard (1984). Puis, Sylvie cite un poème du même, « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre… »
  16. Les sanglots longs / Des violons / De l’automne / Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone…
  17. Mon âme est une infante en robe de parade / Dont l’exil se reflète, éternel et royal

Michel raconte, qu’ayant quitté la France à 14 ans pour revenir en Israël, il n’y avait pas étudié des poèmes en français, donc ceux qu’il connaît soit prédatent ce départ (et donc appris plutôt commen enfant) ou découverts par intérêt personnel plus tard. Il a surtout étudié des poèmes en hébreu, puis quelques-uns en anglais – Sylvie mentionne de son côté The Daffodils – puis, lors de son séjour de plusieurs années aux USA, il y découvre nombre de poètes américains – donc plus contemporains – de grande qualité, à l’instar de John Ashbery, e. e. cummings (en minuscules initiales), Emily Dickinson, Donald Justice, le quasi oulipien Ogden Nash, Edna St. Vincent Millay…

Sylvie lance « J’ai mis mon képi dans la cage / et je suis sorti avec l’oiseau sur la tête… », dont Françoise (P.) identifie rapidement le poète, puis poursuit avec « Il dit non avec la tête… », du même. C’est le fameux cancre, dont Michel dit que ce n’était pas parce qu’il était bête, mais plutôt hors système, et c’est sans doute l’instituteur qui n’avait pas su lui en ouvrir les portes. Jean-Philippe ajoute qu’un tel poème est plus facile à apprendre pour un cancre, il s’y reconnaît, ce n’est pas si loin de sa propre expérience. Mais il est vrai que le titre « Le cancre » n’est pas une étiquette flatteuse… On se met alors à rechercher un titre alternatif : « Le nul » pour Françoise (P.), « Le mec vraiment libre » pour Michel, voire « Le mec qu’en a rien à foutre » pour Françoise (P.), « Le keum qu’est libre » pour Sylvie.

Jean-Philippe prend alors la parole pour continuer dans le sens de ce qui s’était dit aujourd’hui et hier ; il présente un ouvrage de Hubert Haddad, frère de Michel Haddad dont Sylvie avait parlé hier : Le Nouveau Magasin d’écriture, compilation de nombreux carnets (le livre fait presque 1000 pages…) dans lesquels cet auteur très productif avait noté des idées souvent abracadabrantes et inexploitables pour de futurs romans mais sur lesquelles on peut laisser son imagination gambader.

17 avril 2020

Apéro virtuel XXVII : le monde est rond ; le livre, la livre, l’ivre, vivre ; une poétesse olé-olé ; souvenirs, souvenirs…

Classé dans : Littérature, Musique — Miklos @ 21:54

Vendredi 17/4/2020

L’apéro a débuté par un long débat assez animé à propos de l’entretien d’Emmanuel Macron avec un journaliste du Financial Times, suite à quoi Michel a mentionné l’article de Jean-Noël Poirier, chef d’entre­prise à Hanoï et ex ambassadeur de France au Vietnam, écrit depuis sa chambre d’hôpital à Hanoï, et dans lequel il décrit les méthodes appa­remment efficaces – Minh opinant à plusieurs reprises de la tête – que ce pays a mis en œuvre face à la pandémie.

Après ces débuts quelque peu mouve­mentés, Françoise (B.), fidèle au thème proposé pour ce soir-là, « livre(s) », s’était demandé quel était le plus petit livre dans sa biblio­thèque, qui prend le moins de place – du fait de son petit nombre de pages – tout en étant le plus dense et abso­lument délicieux, avec des jeux de langage extra­or­dinaires. Elle nous a d’abord lu sa préface :

Au lecteur,

Ce livre a été écrit pour qu’on en ait du plaisir. Il est destiné à être lu à voix haute peu de chapitres à la fois. La plupart des enfants ne seront pas capables de le lire eux-mêmes. Lisez-le leur à voix haute.

Ne vous préoccupez pas des virgules que ne sont pas là. Ne vous inquiétez pas du sens qui est là, lisez les mots le plus vite possible. Si vous avez quelque difficulté, lisez de plus en plus vite jusqu’à ce que vous n’en ayez plus.

Ce livre a été écrit pour qu’on en ait du plaisir.

puis sa première page, dont l’incipit, « Rose est une rose. », aurait dû suffire à identifier l’ouvrage ou du moins son auteur – non, pas Le Petit Prince, mais Gertrude Stein, comme Michel l’a deviné en écoutant la suite, au rythme et à la répétitivité si caractéristiques même dans sa traduction en français. Françoise a rajouté qu’il en existe aussi une belle édition bilingue. [La phrase la plus célèbre de Stein, « Rose is a rose is a rose is a rose » apparaît en fait pour la première fois dans un poème, Sacred Emily, qu’elle avait publié en 1912, Voici la page du manuscrit – 37 – de ce poème où elle est mentionnée ; le manuscrit dans sa totalité est visible là. On lira aussi avec intérêt l’article « Le monde est rond : Pour retrouver Gertrude Stein » par Françoise Collin, publié dans Les cahiers du GRIF, revue thématique sur les femmes et le genre, fondée par l’auteure de l’article, qui, soit dit en passant, est aussi l’un des deux traducteurs de l’ouvrage que Françoise nous a présenté.]

Sylvie nous a alors parlé d’un roman sur la musique, légèrement thriller sur les bords, publié en 2016 chez Actes Sud, qu’elle a eu du plaisir à lire parce qu’en ce faisant, on entend la musique – Mozart, Schubert… – et notamment le Quintette à deux violoncelles de ce dernier, au travers de la vie ordinaire de quatre musiciens amateurs dans une ville qui serait Amsterdam et d’un ancien soliste virtuose. Il s’agit de Quatuor d’Anna Enquist. Sylvie était d’ailleurs allée à Amsterdam l’année dernière voir l’exposition Rembrandt, et c’est peut-être ce qui a contribué à ce qu’elle achète ce roman. Coïn­cidentalement, on a aperçu un pupitre avec une partition derrière Betty qui venait de se joindre à l’apéro.

Interpellé par Jean-Philippe qui souhaitait comprendre le sens de l’image d’arrière-plan de Michel (que l’on peut voir ci-dessus), ce dernier com­men­­ça sa présentation en donnant un bref histo­rique de la livre (le sujet pro­posé ne men­tion­nait pas s’il s’agissait de « livre(s) » au masculin ou féminin) en tant qu’unité monétaire (basée sur une sub­div­ision en 20 sous, chacun valant 12 deniers) et unité de poids (avec ses sub­di­visions en onces, gros, grains, demi-grains, quart-de-grains…) : elle disparut en deux temps en France à la Révolution française avec l’appa­rition du système métrique – du kilo (appelé ini­tia­lement « grave ») et du franc –, mais a perduré en Grande Bretagne et ailleurs aussi. À propos de l’arrière-plan, où l’on distingue une balance avec sur l’un des plateaux des pièces d’or – qu’on peut imaginer être des livres moné­taires – et sur l’autre des livres (sur papier) –, Michel a alors lu deux extraits : l’un, d’un texte qu’il avait écrit en 2010 sur Le poids d’un livre et qui commence par une très belle citation de Walter Benjamin :

« Chaque livre possède deux poids différents : d’une part, un poids physique et, d’autre part, un poids subjectif qui se rapporte au contenu du livre, voire à son importance. Combien de fois nous retrouvons-nous, en quittant un lieu, devant ces décisions difficiles : quels livres aimerions-nous ou pourrions-nous emporter ? » — Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque.

et qui se poursuit avec la comparaison du « poids » d’un livre papier avec celui d’un livre numérisé ; et l’autre d’une réflexion à la suite d’un passage au Salon du livre, intitulée L’ivre de livres (d’où le choix de l’illustration dans le coin supérieur gauche de son arrière-plan, tirée d’une série de cinq photographies intitulées Les cinq stades de l’ébriété par Charles Pickering, datant des années 1860) :

Le Salon du livre est une délicieuse torture pour qui aime les livres : il y en a tellement plus qu’on ne pourra jamais en lire, il y en a tellement qu’on voudrait lire et qu’on n’aura jamais le temps de le faire même si l’on était Mathusalem ou, plus modestement, Jeanne Calment… Que faire, devant cette profusion, qui contient malheureusement bien d’ouvrages qui termineront au pilon faute de lecteurs mais pas toujours faute de qualité, et bien d’autres qui se vendront grâce à des Ardisson et des Fogiel, sans même qu’on les lise (ils en valent rarement la peine, d’ailleurs). Il y a donc de tout pour tout le monde.

Betty nous a alors lu un texte dont le titre – Il faut vivre – rime, mais n’a rien à voir avec, « livre » : c’est plutôt un texte bienvenu compte tenu du contexte :

Il faut vivre, l’azur au-dessus comme un glaive
Prêt à trancher le fil qui nous retient debout
Il faut vivre partout, dans la boue et le rêve
En aimant à la fois et le rêve et la boue
Il faut se dépêcher d’adorer ce qui passe
Un film à la télé, un regard dans la cour
Un cœur fragile et nu sous une carapace
[...]

Il a été composé par Claude Lemesle, parolier de Joe Dassin, de Serge Reggiani, de Gilbert Bécaud et de bien d’autres ; il donne tous les quinze jours depuis vingt-cinq ans des ateliers d’auteur (de chansons) de façon béné­vole. On a pu aussi écouter l’enre­gis­trement de Serge Reggiani disant ce texte de façon fort emphatique, grandi­loquente, d’une autre époque… alors que Claude Lemesle le dit de façon simple et émouvante.

Françoise (P) est restée dans le domaine de la poésie, avec une lettre de George Sand à Alfred de Musset (excusez du peu !), qui, selon qu’on la lise lentement ou en diagonale – en sautant un vers sur deux – est une très pudique et charmante déclaration ou très… olé ! olé ! 

Je suis très émue de vous dire que j’ai
bien compris, l’autre soir, que vous aviez
toujours une envie folle de me faire
danser. Je garde le souvenir de votre
baiser et je voudrais bien que ce soit
là une preuve que je puisse être aimée
par vous. Je suis prête à vous montrer mon
affection toute désintéressée et sans cal-
cul ; et si vous voulez me voir aussi
vous dévoiler sans artifice mon âme
toute nue, venez me faire une visite.
Nous causerons en amis, franchement.
Je vous prouverai que je suis la femme
sincère, capable de vous offrir l‘affection
la plus profonde comme la plus étroite
amitié, en un mot, la meilleure preuve
que vous puissiez rêver puisque votre
âme est libre. Pensez que la solitude où j’ha-
bite est bien longue, bien dure et souvent
difficile. Ainsi, en y songeant, j’ai l’âme
grosse. Accourez donc vite et venez me la
faire oublier par amour où je veux me
mettre.

Enfin, Jean-Philippe a fait une lecture à rebondissements – en partant d’un ouvrage de Georges Perec – Je me souviens – pour passer au Je me souviens de je me souviens (sous-titré Notes pour Je me souviens de Georges Perec à l’usage des générations oublieuses) de Roland Brasseur, [qui en a donné une suite dans Je me souviens encore mieux de Je me souviens], pour finir cette série sur livre et mémoire par Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable de Hervé Le Tellier.

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

Apéro virtuel XXVI : Lecture de recettes, recette de lecture ; Peau d’âne

Classé dans : Arts et beaux-arts, Cinéma, vidéo, Cuisine, Littérature, Musique — Miklos @ 1:02

Arrière-plan de Michel

Jeudi 16/4/2020

Ce soir – ou plutôt hier soir, vu l’heure –, nous avons débuté notre apéritif avec quelques considérations sur la bouteille de Tia Maria, délicieuse liqueur de café originaire de Jamaïque, qui se trouvait derrière Michel (et moins imposante que ne le laisseraient croire les apparences), suivies d’un débat avec Sylvie (qui avait reconnu, à un petit détail, l’aéroport d’où provenait la bouteille) sur l’éventuelle réalisation d’une vidéo d’une performance musicale de plusieurs participants (chant et/ou instrument), chacun se filmant séparément à la maison, en écoutant ou regardant un enregistrement qui donne la mesure et la tonalité.

Recette de Souppe despourveue.

Souppe despourveue
Aliter, a jour de char. Prenez du chaudeau de la char et ayez pain trempé ou maigre de l’eaue de la char, puis broyez, et .vi. oeufz; puiz coulez et mec­tez en ung pot avec de l’eaue grasse, espices, vertjus, vinaigre, saffran. Faictes boulir ung boullon, puis dre­ciez par escuelles.

Passant à du plus consistant, Sylvie a partagé avec les présents sa recette de la Souppe despourveue, provenant du Ménagier de Paris: traité de morale et d’économie domestique composé vers 1393 par un bourgeois de Paris pour sa très jeune épouse (on doute que les bourgeois d’aujourd’hui acceptent de manger un tel potage) – principalement en simplifiant des recettes d’un recueil antérieur, le Viandier de Taillevent (cf. aussi un article à son propos). Sylvie nous a d’abord lu la recette dans la langue et avec l’accent (on le suppose) d’alors, puis en français d’aujourd’hui sans accent (ce qui veut dire avec l’accent des auditeurs). [On peut voir ici le folio comprenant cette recette dans un manuscrit du Ménagier datant du XVe s. et là la page correspondante dans une édition de 1846, quelque peu plus facile à lire ; enfin, une version contemporaine, plus pratique.]) Elle a poursuivi en donnant la recette du brouet de canelle à chair selon Taillandier (que l’on trouve ici en français contemporain).

L’actualité ayant détourné Jean-Philippe du sujet de l’apéro, il nous fit la lecture à deux voix (les siennes) d’un dialogue, entre un fonctionnaire et Antonio José Bolivar qui découvre la lecture ; le désir, le besoin de lire ;le livre, les livres :

Il passa toute la saison des pluies à ruminer sa triste condition de lecteur sans livre, se sentant pour la première fois de sa vie assiégé par la bête nommée solitude. Une bête rusée. Guettant le moindre moment d’inat­tention pour s’approprier sa voix et le condamner à d’inter­minables confér­ences sans auditoire. Il lui fallait de la lecture, ce qui impliquait qu’il sorte d’El Idilio. [...]

Ce passage est tiré du roman Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepúlveda, mort du Covid-19 le jour-même de l’apéro. Autre rapport avec l’actualité : une partie du roman se déroule à Guayaquil en Équateur, ville terriblement affectée par la pandémie.

Michel a commencé par montrer la photo d’une plante luxuriante qui avait poussé dans l’une de ses jardinières (au 3e étage sur rue), que les efforts combinés de Jean-Philippe et de Sylvie ont permis d’identifier comme des potimarrons, qui est au cœur de la recette qu’il allait présenter. En en utilisant souvent, il a fini par en jeter des graines dans une jardinière, et voilà que sont apparus graduellement les pousses, les feuilles – plus grandes que sa main, les très belles fleurs et finalement le fruit. À ce propos, Jean-Philippe a signalé que l’on pourrait signaler cette initiative à Parisculteurs, qui vise à développer l’agriculture urbaine sur les toits-terrasse, dans les jardinières, au pied des arbres dans les rues, dans les jardins publics, dans les délaissés urbains…

Puis Michel a donné la recette du potage Aurore, qu’il fait chaque hiver en utilisant du potimarron (ce qui obvie à la nécessité d’éplucher ce cucurbitacé, dont la fine peau est tout à fait comestible, même crue). Au fil de la semaine et de la consommation de ce potage, il y rajoute les eaux de cuisson de légumes et légumineuses qu’il lui arrive de cuisiner (lentilles, pois cassés, ratatouille, etc.), ce qui la transforme en permanence.

Nous ayant précédemment parlé du cake d’amour, Françoise (P.) a raconté s’être replongée dans l’histoire de Peau d’Âne de Perrault et dans le film qui avait été si merveilleusement joué par Catherine Deneuve, toute jeune et magnifique. Elle l’a aussi vu deux fois en spectacle l’année dernière au Théâtre Marigny (qui a bien souffert pendant les grèves des gilets jaunes), avec Claire Chazal comme récitante, spectacle qu’elle a adoré et que la presse aussi a bien apprécié.

Françoise n’avait pas eu le temps de se préparer à l’apéro de ce soir, s’étant lancée dans ce travail monu­mental consistant à trier des cartons entiers de photos… Bienvenue au club ! Michel a dit qu’il n’arrivait pas à trier ses livres et ses papiers, à quoi Françoise a dit que, pour les livres, c’est épou­vantable : on en a parfois tellement qu’on ne relira sans doute jamais mais qu’on aime trop pour s’en séparer.

Sylvie a alors dit que, depuis deux ans, empruntant des livres à la bibliothèque, elle n’en achetait quasiment plus. Étant arrivée à la fin de ceux qu’elle avait pris avant le confinement, elle s’était entendue avec un voisin que chacun déposerait sur le paillasson de l’autre un livre. François ayant remarqué qu’on pouvait en lire sur une tablette, elle a répondu que si elle le faisait durant la journée, le soir au lit elle préférait un livre papier. Jean-Philippe a alors mentionné que nombre de bibliothèques – et certains éditeurs – mettaient en ligne des livres en accès gratuit (ou fournissaient des liens pour accéder à de tels contenus. Mais attention : certains étant sous licence, le nombre d’« emprunts numériques » simultanés peut être limité, tout comme pour les livres papier…

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

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