Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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7 mai 2008

« La vérité est ailleurs » : chez Google et dans la Wikipedia, par exemple

Classé dans : Sciences, techniques, antisémitisme, racisme — Miklos @ 1:09

Lors de la soirée thématique consacrée aux Bréviaires de la haine, Arte a diffusé un documentaire de Barbara Necek, La vérité est ailleurs, consacrée aux Protocoles des Sages de Sion. Ce plagiat antisémite du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu1, rédigé à la fin du xixe s., décrit un prétendu complot juif destiné à dominer le monde. On en connaît depuis les années 1920 l’auteur – un Russe (pays où circulent encore aujourd’hui des accusations de meurtre rituel à l’encontre des Juifs) – et ses motivations, ce qui n’a pas empêché ce livre de connaître un succès qui ne se dément pas, et en particulier dans les cercles négationnistes et néonazis, ainsi que dans le monde arabe, outil de propagande et d’endoctrinement de thèses haineuses. Will Eisner a relaté l’histoire de ce faux dans une bande dessinée remarquable, publiée peu de temps avant sa mort, et préfacée par Umberto Eco.

Le documentaire de ce soir en citait quelques passages, qui retentissaient avec le triste écho des événements de la Seconde guerre mondiale : comment, en les entendant, pouvait-on croire à un quelconque fantasme de domination juive, lorsque ce texte décrit de façon prémonitoire le plan mis en œuvre par les nazis ? Gouvernement central et fort, intensification des forces militaires et de police, suprématie d’une race forte, exploitation des tarés, suppression de l’initiative personnelle et sacrifice des individus au droit du pouvoir – et destruction de tout ce qui serait un obstacle à ce plan. Pour tout esprit sensé et connaissant un tant soi peu les réelles blessures de l’histoire, c’est le produit des vœux profondément destructeurs d’un individu malade de haine antijuive, que d’autres ont pu réaliser pendant un temps : qui veut noyer son chien l’accuse de la rage…

Interdit à « la circulation, la distribution et la mise en vente » en France depuis 1990, il n’est pas étonnant de le retrouver diffusé sur l’internet. Son hébergement à l’étranger en soi n’est pas illégal, mais c’est le fait qu’il soit accessible sur des écrans en France qui l’est : cela participe de cette diffusion interdite. Quand c’est le fait d’individus ou de groupes – souvent anonymes lorsqu’il s’agit de Français – acquis à ces thèses racistes, il est souvent difficile de faire appliquer la loi.

Ce qui est plus curieux, c’est d’en voir la diffusion du contenu assurée par Google2 ou par la Wikipedia française – toutes deux accessibles sur le territoire français. Que l’une ou l’autre soient une société ou un organisme établi à l’étranger ne change rien au fond. Que la première ait choisi de supprimer de ses services accessibles en Chine des contenus « sensibles » là-bas et ne le fasse pas ici3 est aussi compréhensible : après tout, le marché potentiel en Chine est tellement plus important qu’ici, où de toute façon la majorité des surfeurs est acquise à Google. Quant à la seconde, on sait qu’elle a revendiqué avec succès, devant les tribunaux français, le statut d’hébergeur et non pas d’éditeur4 : mais ceci ne suffirait par à l’exonérer de responsabilité sur la diffusion de ces contenus interdits, d’autant plus qu’elle revendique le fait d’offrir « serveurs [et] bande passante ». Comme sa présidente affirme aussi sa volonté « à ne pas conserver les contenus illégaux », on ne doute pas qu’une fois cette information parvenue à leurs yeux, ils « mettront un point d’honneur » à l’examiner, après avoir constaté que, dans ses propres pages, la WP sait l’existence de cette interdiction, tout en en fournissant l’adresse de sa version dans Wikisource. Il est d’ailleurs curieux que cette dernière – l’un des projets Wikimedia – choisit d’exclure tout texte qui viole une loi, celle du copyright, mais pas une autre (telle l’interdiction de publication).


1 Pamphlet politique de Maurice Joly publié en 1864 à l’encontre de Napoléon III.
2 Dans sa bibliothèque numérique, en version anglaise, dans un document annoncé comme accessible uniquement en extraits, mais que l’on peut lire intégralement. Il s’agit d’une récente réédition de la traduction originale du document en anglais en 1920. C’était encore récemment aussi le cas pour un ouvrage explicitement négationniste d’un Turc, qui a aussi l’insigne honneur d’être un ardent promoteur de créationnisme islamique, et qui a récemment arrosé des écoles, des universités et des centres de documentation français d’un ouvrage de 800 pages consacré à cette thèse.
3 Encore faudrait-il comparer ce qui est comparable : là, il s’agit de contenus qui véhiculeraient des contenus susceptibles de mettre en cause les principes mêmes du régime, ici il ne s’agit « que » d’un ouvrage de propagande raciste à l’encontre d’une minorité.
4 Suite à la diffusion dans ses pages d’informations diffamatoires à l’encontre de trois employés d’une société française.

27 avril 2008

De clics et de claques

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 17:04

« Fluctuat nec mergitur. » — Devise de la Ville de Paris

Pour qui ne veut être noyé dans le flux incessant des informations dont il est la cible numérique, la vie est parfois tout aussi dure que s’il s’y laisserait engloutir par facilité ou par fatalité. Prenons pour exemple Biblio-FR, la foisonnante liste de diffusion des bibliothécaires et documentalistes francophones, qui comprend plus de 16.000 abonnés : au lieu d’en recevoir les vagues de messages – plus rares aujourd’hui qu’auparavant mais bien plus volumineuses – dans une boîte à lettres, qui, filtrée ou non, se remplit à en déborder des spams et autres courriers indésirables qui la transforment en dépotoir dont il est difficile d’en extraire ce qui s’en démarque, on pourrait choisir d’en consulter les messages à la demande : son hébergeur, le CRU, a mis à disposition des archives en ligne des échanges remontant à son origine en 1993, et, comble de la modernité, des flux RSS.

Or si l’on souhaite consulter un message dont l’intitulé est signalé par l’entremise du fil RSS (par exemple : « Re: Ras-le-bol (5 messages) »), on n’y parvient qu’après une série de n clics et de quelques claques. Comptons-les : le premier (1), sur l’intitulé du fil, ouvre un message dans lequel il est enjoint de cliquer (2) sur « Je ne suis pas un spammeur » ; on se trouve alors renvoyé sur la page d’accueil des listes du CRU, dans laquelle il faut cliquer (3) sur « Documentation », puis sur « biblio-fr@cru.fr » (4), et enfin sur « Archives » (5).

À ce stade, la liste des messages s’affiche. Elle diffère de celle qu’annonce le flux RSS, les contenus ne sont pas dans le même ordre, puisqu’ils y sont regroupés par discussions ; claque, l’article en question n’est pas visible. Pour y remédier, il suffit – encore faut-il le remarquer – d’un clic (6) sur « chronologique » puis finalement (7) sur l’article.

Par contre, si l’on pensait retrouver l’article après le 5e clic en sélectionnant (6) la case « Recherche » pour y saisir l’objet (« Ras-le-bol », ce qu’on commence d’ailleurs à marmonner tout bas) et l’ensuivre d’un clic (7) approprié, ce n’est pas forcément la meilleure stratégie, car après un moment qui paraît bien long, autre claque : le serveur répond « Internal Server Error »1. On revient patiemment en arrière (8), on tente la recherche avancée (9) où l’on décoche (10) « Contenu du message » et on limite l’étendue de la recherche au mois en cours (11) puis on la lance (12). Claque : « 0 occurrence(s) dans le champ Objet ». On revient en arrière (13), modifie le champ recherche (14) pour y inscrire « ras le bol » et rajouter (15) l’option « tous ces mots » ; puis on relance (16) la recherche : finalement, la liste s’affiche (et l’on comprend pourquoi l’étape 12 n’avait pas abouti : le serveur a rajouté partout des balises HTML qu’il n’ignore pas lors de la recherche). Le 17e clic permettra de lire l’article.

Bilan : au mieux, 7 clics pour accéder à l’article, au pire 17. Il se mérite… Et dire que les fils RSS étaient censés permettre d’y accéder rapidement !


1 À une autre heure de la journée, cette étape a réussi. Un 8e clic a permis de lire l’article.

15 avril 2008

Ellul, Anders, Illich – inconnus au bataillon ?

Classé dans : Environnement, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 2:10

« Dans l’immensité de cette forge monstre, c’était un mouvement incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la basse d’un ronflement continu, des feux d’artifice de paillettes rouges, des éblouissements de fours chauffés à blanc. Au milieu de ces grondements et de ces rages de la matière asservie, l’homme semblait presque un enfant. » — Jules Verne, Les Cinq cents millions de la Bégum, 1879.

« Mais il faut en tout cas retenir le fait essentiel que c’est toujours, dans toutes les branches, la technologie la plus moderne, la plus avancée qui détermine la tendance. Ici encore nous retrouvons l’automatisme du choix qui se fait imman­quablement. » — Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977 (réed. 2004).

Si certains grands singes semblent savoir utiliser des objets en tant qu’outils – voire en fabriquer –, « la technique est une compétence fondamentale de l’homme »1 depuis la nuit des temps. Elle occupe dans sa vie une place croissante, notamment depuis la révolution industrielle, et inéluctable depuis l’entrée dans l’ère numérique.

Le constat de la sujétion de l’homme à la machine n’est pas récent : il suffit de relire la description de la Cité de l’Acier dans Les Cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne ou de revoir Les Temps modernes de Charlie Chaplin. Mais c’est après la Seconde guerre mondiale, avec le développement de l’informatique puis de la cybernétique2 vers 1948 qu’une approche théorique permet d’analyser la technique en tant que système3 et de penser son autonomie et son asservissement de l’homme.

C’est ce que fera Jacques Ellul dès 1954 avec La Technique ou l’enjeu du siècle (traduit en anglais dix ans plus tard grâce à sa découverte par Aldous Huxley, et récemment republié en français), puis dans nombre d’autres ouvrages parmi lesquels on citera son maître-livre4 Le Système technicien.

En 1956 – deux ans après la sortie de l’ouvrage fondateur de Jacques Ellul –, Günther Anders (qui ne semble pas avoir eu connaissance de l’œuvre d’Ellul) publie L’Obsolescence de l’homme, qui n’aura été traduit en français que près de 50 ans plus tard. L’un comme l’autre – sous une approche différente, Ellul plus sociologique et Anders plus philosophique – s’inscrivent contre l’utopie technicienne, dans laquelle ils perçoivent la perte de la liberté de l’homme pour l’un, de son humanité pour l’autre. Dix ans plus tard, Ivan Illich5 (ami de Jacques Ellul) développera une approche pédagogique à sa critique de la technique et du capitalisme.

En cette époque de prise de conscience croissante de la finitude des ressources et de la gabegie croissante induite par leur surconsommation, suscitée par une course en avant nécessaire à la survie des entreprises engagées dans la bataille de plus en plus féroce d’une « destruction créatrice » accélérée (phénomène identifié par l’économiste Joseph Schumpeter dans les années 1940), l’œuvre de ces trois penseurs est plus que jamais d’actualité.


1 François Jourde.
2 À laquelle la WP attribue, fort curieusement, la genèse de l’électronique et de l’informatique, bien que celles-ci l’aient précédée : « Sous l’impulsion de Norbert Wiener, la cybernétique fut créée en tant que “théorie de la communication” dans les années 1940 et donna naissance à l’électronique, l’informatique (…) » (article « Systémique »), tout en écrivant que l’électronique est apparue en 1904 dans l’article qu’elle lui consacre ; quant au premier ordinateur, il date de 1941, la cybernétique ayant été fondée en 1948…
3 Dont l’âme serait l’information… ?
4 Selon Jean-Luc Porquet.
5 À propos duquel la WP française écrit confusément : « Il devient ensuite, entre 1956 et 1960, vice-recteur de l’Université catholique de Porto Rico, où il met sur pied un centre de formation destiné à former les prêtres à la culture latino-américaine. En 1956, il est nommé vice recteur de l’université catholique de Porto Rico. » Quant à Günther Anders, elle ignore totalement son œuvre pour ne parler brièvement que d’un aspect méthodologique secondaire, qu’elle agrémente d’une bibliographie. Elle est mieux fournie, toutefois, que celle en anglais, qui ne lui consacre qu’une ligne (plus facile à trouver que l’article français, du fait de l’établissement d’une page de désambiguation). Il faut se rabattre sur la version allemande pour y trouver des informations utiles sur la richesse de son œuvre et son influence (notamment sur la pensée de Jean-Paul Sartre). Étonnant pour cet élève de Husserl, mari de Hannah Arendt, cousin de Walter Benjamin et l’un des tous premiers critiques de Heidegger (Sur la pseudo-concrétude de Heidegger), et dont l’analyse de la modernité aborde Auschwitz et Hiroshima, la technique déshumanisante comme finalité en soi et la faculté prométhéenne et autonome des machines (voire des systèmes) créées par l’homme.

8 avril 2008

Le facteur sonne toujours deux fois

Classé dans : Histoire, Sciences, techniques — Miklos @ 1:14

« La société est composée d’hommes qui apostrophent grossièrement les auteurs, d’autres qui critiquent les ouvrages, et enfin d’autres qui se contentent de faire des réflexions ; c’est dans cette dernière classe que je me range. (…) Le fondement est mal fait ; l’édifice est donc mal assuré ; c’est donc par cette raison qu’on est obligé d’y retoucher souvent, et même de le refaire continuellement ; si les architectes qui s’en sont occupés ont péché par ignorance, je ferai la prière qui est bien connue : Grand Dieu, pardonnez-leur ! etc. S’ils ont péché par négligence, ne devroient-ils pas, pour dédommager le public, donner leur nouvelle réparation gratis. » – G. A. Delorthe, Paris, le 22 décembre 1781.

C’est ainsi que commence une « lettre qui a été insérée dans le Courrier de l’Europe », où l’auteur fait quelques réflexions au sujet d’un article de l’Encyclopédie Méthodique. Le titre de la gazette dans laquelle Delorthe a publié ses remarques incite a poursuivre la réflexion au sujet de l’article « Courrier » d’une autre encyclopédie, la Wikipedia (sans s’attarder, comme le fait Delorthe, sur la qualité de ses fondements ni sur les péchés de ses architectes). Cette dernière comporte une entrée, « Courier de l’Europe » consacré à un bihebdomadaire à propos duquel la Bibliographie historique et critique de la presse périodique française d’Eugène Hatin (1866) écrit :

Courrier de l’Europe, gazette anglo-française, par Serre de Latour, Morande, Brissot1, le comte de Montlosier. Londres et Boulogne, 1776-1792, 32 vol. in-4°.

Un des recueils les plus importants à consulter, non-seulement pour l’histoire politique, mais encore pour l’histoire morale et littéraire du siècle dernier. Intéressant surtout pour l’histoire des colonies anglaises. « Le Courrier de l’Europe, dit Brissot dans ses Mémoires, est peut-être le seul monument qu’on devra un jour consulter pour connaître l’histoire de la révolution d’Amérique. » « L’abondance des matières qu’on y traite, lit-on dans les Mémoires secrets, lui procure nécessairement beaucoup plus de lecteurs qu’aux autres gazettes, d’autant que l’on s’y permet de fréquents écarts et une liberté infiniment plus grande qu’ailleurs ; mais aussi il en résulte une frayeur continuelle de la voir supprimer. » C’est ce qui arriva en effet. Ce n’était pas sans difficulté que l’introduction en France en avait été permise. Le ministre n’avait cédé qu’en considération de l’utilité dont ce journal pourrait être pendant le cours de la guerre qui allait s’engager : il vaudrait, lui disait-on, cent espions au gouvernement, et il lui rapporterait au lieu de lui coûter. Mais il était difficile qu’un journal écrit à Londres n’oubliât pas la mesure qui convenait de l’autre côté du détroit. Dès le second numéro il était proscrit en France ; mais ses entrepreneurs obtinrent, à force de protestations, la levée de l’interdit. Les premiers numéros avaient paru au mois de juillet 1776 ; la distribution en fut de nouveau permise à Paris à partir du 1er novembre. Le titre porte alors : « Courrier de l’Europe, ou Gazette des gazettes, continuée sur un nouveau plan, le 1er novembre 1776. Il se publiait à Londres, et était réimprimé pour la France, avec l’assentiment et sous la censure du gouvernement à Boulogne, où son éditeur, le fameux Swinton, dépensait annuellement deux mille louis qu’il aurait voulu aller dépenser — plus librement — à Ostende, ainsi que cela résulte d’une requête par lui adressée le 5 oct. 1780 au gouvernement des Pays-Bas, requête qui fut rejetée. (…)

Dans un autre de ses ouvrages, Les Gazettes de Hollande et la presse clandestine aux xviie et xviiie siècles (1865), Hatin fournit une description plus détaillée et fort intéressante des démêlés, des accords, des compromissions de ce magazine avec le pouvoir politique et de son instrumentalisation par ce dernier. Enlevez « politique » et on retrouve la problématique oh combien actuelle des rapports souvent ambigus de la presse à l’égard des pouvoirs.

Comme on peut le constater, le titre même du magazine, « Courier… », est orthographié le plus souvent « Courrier… » dans les textes qui en discutent, même à l’époque où il paraissait (d’ailleurs, une des références citées dans l’article de la WP utilise cette variante, ce qui aurait mérité la création d’un renvoi). Or (ce que ne mentionne pas la WP), il a existé d’autres Courrier de l’Europe – il suffit de consulter le catalogue de la Bibliothèque nationale de France pour le constater –, plus ou moins éphémères, à la fin du xviie et durant le xviiie s. Hatin (vid. sup.) parle ainsi du Postillon de la guerre, publié à partir du 26 avril 1792, qui devient en août Gazette générale de l’Europe, puis Messager du soir, pour reprendre, après une suspension, sous le nom de Courrier de l’Europe, revenir à son ancien titre, puis derechef à ce dernier selon les interdictions dont il faisait l’objet. Il est réuni (avec le Journal des curés et d’autres périodiques) au Journal de Paris qui agrandit son format et rallonge son titre en 1811. Plus tard, on trouvera Le Courrier de l’Europe. Écho du continent (qui devient Courrier de l’Europe auquel est réuni l’Observateur français, « fondé par l’ancien rédacteur du Figaro », toujours selon Hatin, vers 1841 (en fait, juin 1840) et qu’on retrouve encore en 1886 ; le Courrier de l’Europe et des spectacles dans la première moitié des années 1800 ; le Courrier de l’Europe. Journal politique et littéraire en 1868, etc.


1 Que la WP anglaise appelle « Brissotte » à une reprise dans l’article qu’elle lui consacre – fruit d’un vandalisme récurrent qui frappe cet article, en place depuis quatre mois sans être corrigé, et qui met à mal la thèse selon laquelle la WP s’autocorrige instantanément (comme on l’avait déjà remarqué ailleurs).

28 mars 2008

Contes et légendes de la Wikipedia

Classé dans : Sciences, techniques, antisémitisme, racisme — Miklos @ 1:06

« Le judaïsme le plus ancien connaissait encore le sacrifice du premier né. » — Wikipedia, article « Légende des crimes rituels » (consulté le 27/3/2008)

La WP française traite dans plusieurs articles1 des accusations à l’encontre des juifs, selon lesquelles ils utiliseraient du sang d’enfants chrétiens pour la fabrication du pain azyme utilisé durant la Pâque juive. Ces allégations ne tiennent pas debout pour qui connaît les règles parti­culièrement strictes de cette religion2 prescrivant la stricte éli­mi­nation du sang3. Apparue au Moyen Âge, cette invention a donné lieu à de nombreuses persécutions (empri­son­nements, tortures, autodafés, pogroms) à l’encontre de ceux injus­tement accusés de ces pratiques4. Elle s’est poursuivi sans inter­ruption jusqu’à nos jours : il y a moins d’un mois, une série d’affiches reproduisant cette légende est apparue sur les murs des rues de Novosibirsk en Russie, quelques semaines avant la Pâque juive.

En 1840, une accusation de ce genre aura un reten­tis­sement inter­na­tional : un moine capucin et son serviteur dispa­raissent à Damas. Et c’est le consul français, Ulysse de Ratti-Menton, qui soulève l’accusation de meurtre rituel à l’encontre de la commu­nauté juive damascène. En résul­teront tortures de tous genres, aussi bien physiques (jusqu’à ce que mort s’ensuive, pour quatre d’entre eux) que morales (une soixan­taine d’enfants – juifs – enlevés à leurs parents et privés de nourriture) destinées à extorquer tous les aveux possibles et imagi­nables, à l’instar de ce que pratiquait l’Inquisition des siècles aupa­ravant. Ce n’est qu’à la suite de pressions inter­na­tionales que le vice-roi d’Égypte ordonna la remise en liberté des prisonniers.

Un excellent roman qui vient d’être publié en français – La Mort du moine d’Alon Hilu – s’inspire des faits connus et prend comme personnages les principaux prota­go­nistes de l’affaire. Fruit d’une recherche docu­mentaire très poussée, il construit, de façon tout à fait plausible, une intrigue qui expli­querait la dispa­rition du moine. On ne sait évidemment pas ce qu’il en est réel­lement advenu, le seul témoin qui semblait être le dernier à l’avoir vu entrer chez un Turc ayant été roué de coups jusqu’à ce que mort s’ensuive. Écrit dans une langue chato­yante et une parfaite maîtrise du style, extrê­mement bien traduit (de l’hébreu), c’est le récit du prota­goniste central du roman, qui bascule de première à la troisième personne parfois d’une phrase à l’autre, faisant ressortir son mal de vivre intérieur et ses conflits avec le monde qui l’entoure. L’auteur reconstitue avec véracité l’effet cata­clys­mique qu’a eu cette pression inte­nable sur la communauté juive dans son ensemble et sur chacun de ses membres, montant non seulement des familles les unes contre les autres, mais même un fils contre son père, poussant certains oppor­tunistes à aban­donner leur religion pour se placer du côté des puissants du moment et pour revenir à la foi de leurs pères le calme rétabli. Il témoigne aussi de l’héroïsme de personnes banales (et bien réelles, ce ne sont pas des person­nages inventés) qui auront résisté à toutes les tortures sans se compromettre.

C’est dans l’un de ses actes fondateurs que le judaïsme rejette le sacrifice humain, qui devait être une pratique admise dans les religions païennes qui l’ont précédé. Lorsque Abraham se voit commandé de sacrifier son fils Isaac à Dieu, il ne devait y avoir rien d’exceptionnel à cela : c’était chose commune, les divinités de nombreux peuples – cananéens, phéniciens, carthaginois… – buvaient goulûment le sang humain. La réelle épreuve est celle où l’ange lui dit d’arrêter son bras et de ne pas le sacrifier. Ce même schéma se retrouve dans l’islam, avec Ismaël, le second fils d’Abraham, se substituant à Isaac, tandis que dans le christianisme, Jésus est sacrifié pour les hommes. Il n’est donc pas étonnant que les allégations de meurtre rituel soient apparues dans le monde chrétien plutôt que musulman.

Quant à la phrase citée en exergue, elle est pour le moins malheureuse : l’ambiguïté du verbe utilisé, « connaissait », peut laisser entendre que le judaïsme primitif acceptait ou admettait le meurtre rituel, ce qui est une aberration. Pour preuve, l’article mentionne, sans en citer le contenu, deux passages qui en parlent (2. Chr 33,6; 2. Rois 23,10). Or quand on prend la peine de consulter ces textes, on constate sans grand effort que ces pratiques sont qualifiées d’« imitation des abomination des nations » (2 Chr. 33.2) et liées au culte de Baal et de Molek (2 Rois 23.10). On peut imaginer la réprobation qui se serait manifestée si on avait écrit « le catholicisme actuel connaît la pédophilie »… Cet article mentionne aussi de façon lapidaire la thèse d’Ariel Toaff « réhabilitant ces récits » en 2007, sans pour autant rajouter qu’il s’est rétracté (ce que dit l’article « Ariel Toaff »), ni mettre en perspective critique cette mention initiale. On peut ainsi imaginer l’effet qu’aurait eu la mention de la thèse de Jacques Benveniste sur la mémoire de l’eau sans aucun commentaire dans l’article consacré à ce liquide… Les deux autres articles (voir note 1) que la WP consacre partiellement ou totalement aux accusations de meurtre rituel sont bien mieux écrits.


1 Allégation antisémite », « légende des crimes rituels » et « accusation de crime rituel contre les Juifs.
2 Règles qui sont établies dans la loi dite orale, le Talmud et dans les responsa des rabbins, textes à valeur jurisprudentielle. Elles ne sont certainement pas établies dans l’Ancien Testament qui n’a pas de valeur juridique dans le système des lois traditionnelles juives et dont la lecture littérale ne permet de déterminer la pratique juive. Ce type de lecture a été, entre autres, pratiqué par les Karaïtes, secte qui avait rejeté la loi orale et de fait créé sa propre exégèse, ce qui n’est pas sans rappeler ce qui se passera bien plus tard avec l’émergence du protestantisme par rapport au catholicisme.
3 C’est pourquoi les mammifères propres à la consommation doivent être vidés de leur sang après avoir été tués et avant d’être cuisinés.
4 Qui se sont « enrichies » de variantes tristement célèbres, comme celle à l’encontre du juif Jonathas qui aurait, au xiiie s. profané une hostie consacrée en la poignardant ; celle-ci aurait alors saigné. Puis, quand il voulu la bouillir, elle s’envola. Il fut brûlé en place de Grève, et l’église des Billettes a été érigée sur le lieu où se trouvait sa maison.

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