Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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5 mai 2007

Le corps du texte

Classé dans : Littérature, Livre, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 0:58

« Le mot corporalité (…), à la différence de corporéité (…), insiste sur le caractère propre de la constitution corporelle de l’homme; la notion de corporalité, à la différence de celle de corps, veut expressément nous faire dépasser la discussion classique de la notion, inséparable de la problématique, du rapport du corps et de l’âme, et mettre en valeur le caractère du corps comme le tout de l’homme et comme informant justement la subjectivité humaine ainsi que ses comportements » (Fries t. 1 1965).

Les mondes virtuels permettent à leurs utilisateurs, connectés entre eux en réseau, de déplacer, dans un paysage représentant un lieu existant ou non et s’affichant de façon tri-dimensionnelle à l’écran, une représentation d’eux-mêmes (un avatar), personnage animé leur ressemblant ou non. L’utilisateur peut communiquer avec d’autres utilisateurs par l’entremise de son avatar (si celui-ci est à une distance raisonnable des autres avatars), il peut lui faire manipuler des avatars d’objets. C’est ainsi que l’on (re)crée des univers réels ou imaginaires. Ce n’est pas récent : les jeux de guerre (fort anciens), les simulateurs de conduite ou de vol, servent à entraîner des personnes à des tâches ou à des rôles difficiles, d’analyser des situations hypothétiques complexes ; les représentations de musées permettent de prendre connaissance des lieux et des œuvres avant de le visiter, avec un degré de réalisme parfois saisissant. L’utilisation informatique grand public de la réalité virtuelle, puis des mondes virtuels, existe depuis le début des années 1990 – le plus ancien étant Active Worlds.Le simulacre est parfois bien plus puissant que la réalité, du fait de la liberté que l’on a de choisir de s’y investir ou non, ce que l’on ne peut faire pour le monde réel dans lequel l’homme est inscrit par le fait de sa nature. Il peut tenter de s’en échapper par l’esprit, mais le corps y restera, qu’il le veuille ou non ; si l’un s’éloigne trop de l’autre et ne le retrouve plus, la fin peut être tragique. C’est ce qu’on l’on a vu dans certains cas de jeux de rôle, et c’est ce qu’on l’on commence à constater dans les « mondes virtuels ». Ainsi, on vient d’apprendre qu’une parti­ci­pante à Second Life1 vient de déposer une plainte pour « viol virtuel » auprès du parquet (réel) de Bruxelles, qui a demandé à la police fédérale d’enquêter. Selon la RTBF, « Du côté de la police fédérale, les responsables de la section informatique confirment que le dossier est bien existant. Mais ils restent très discrets sur un phénomène qui repose la question de l’empathie parfois excessive d’un utilisateur pour son personnage virtuel. »2 On imagine le casse-tête qu’une plainte pour meurtre virtuel déposée par la personne assassinée causerait à ces Dupont-Dupond.

On se transforme ainsi en un être nouveau, atrophié des muscles (sauf ceux des doigts pour le clavier, et surtout du pouce pour le téléphone portable), hybride (câblé et branché en permanence, non seulement à un portable, mais au réseau), et bientôt atrophié du cerveau – nulle nécessité de penser quand on est immobile et coupé du monde réel et quand on « navigue » dans un monde de signes : on n’a plus que des réflexes et des besoins, de plus en plus instinctuels et immédiats – pour enfin se dissoudre, fantasme fusionnel ultime – dans cet hyperespace et son hyperculture que nous décrit le philosophe Pierre Lévy en des tons rhapsodiques. Ce processus de dévitalisation de l’homme se manifeste par son évolution de citoyen en consommateur, d’acteur en spectateur, d’actif en passif, vers la société « d’en haut » dont parle H. G. Wells dans La Machine à explorer le temps : « Les Eloïs, comme les rois carolingiens, en étaient venus à n’être que des futilités simplement jolies », ne vivant que dans l’oisiveté et la peur des autres, ceux d’en-bas, les Morlocks, serviteurs devenus prédateurs. – Miklos, Livre et liberté, 2003.Les techniques asso­ciées au numé­rique (infor­matique, réseaux) faci­litent, voire encou­ragent, cette fragmen­tation-recom­position des compo­santes de l’identité, d’une part, mais aussi du rapport à l’autre : dans la « vraie vie », la commu­ni­cation inter­per­son­nelle, compo­sante de la cons­truction de l’indi­vidu et de la société, n’est pas consti­tuée uni­quement d’un « message » textuel et linéaire : le ton, les silences, le regard, les gestes, les odeurs, les habits… ; les passants ou les spec­tateurs, les bruits ou la musique, le lieu, le paysage, le climat, le moment… tout ceci fait partie de l’échange et contribue à son sens, tandis qu’il est absent des commu­ni­cations élec­tro­niques, malgré les sub­sti­tuts (souriards, webcams et autres simu­lacres). Effi­caces3 et réduites à leur strict essentiel, elles favo­risent le déve­lop­pement de « l’indi­vidu de nulle part, sans mémoire ni ins­cription histo­rique, réduit à sa faculté d’adap­tation, et de plus en plus à son aptitude à la sur-consommation (…), ultra-mobile, hyper-malléable et indéfiniment adaptable »4. Divers objets subissent aussi les effets de ces techniques qui ne se résument pas uniquement à leur dématérialisation : les enregistrement sonores sont passés de l’analogique au numérique, de plus en plus compressé pour en faciliter la transmission au dépens de la qualité d’écoute, au point qu’on parle déjà de la mort de la hi-fi5. Quant aux livres, ils se réduisent, par leur numérisation, à leur contenu. Ceci affecte bibliothèques et librairies, lieux de socialisation par excellence, mais aussi notre rapport au livre en tant que « corps » du texte, rapport qui fait partie de l’appropriation, de l’inscription et de sa remémoration. On ne saurait mieux en parler que le grand écrivain Amos Oz dans le texte qui suit (dont on n’a cité qu’une partie ; il mérite d’être lu dans son intégralité) :

La bibliothèque paternelle obéissait à un ordre logique rigoureux : elle était divisée en sections et sous-sections classées par sujets, matières, langues et ordre alphabétique des auteurs. Généraux et maréchaux en constituaient la clé de voûte : d’extraordinaires volumes qui me donnaient un frisson d’admiration – c’étaient d’épais et précieux ouvrages à l’admirable reliure de cuir dont, du bout des doigts, j’effleurais la surface rêche pour sentir, avec un bonheur indicible, les lettres d’or gravées en relief ; on aurait dit les décorations étincelantes qui bardaient la poitrine d’un colonel, aux actualités de la Fox. Lorsque la lampe du bureau éclairait les fioritures dorées, il en jaillissait un éclair aveuglant, telle une invite à les rejoindre. Pour moi, ces livres étaient autant de princes, comtes, ducs et barons.

La cavalerie légère chargeait sur l’étagère juste au-dessous du plafond : revues à la couverture colorée, classées par matières, dates et pays d’origine. Les hussards étaient vêtus de fines tuniques qui contrastaient avec les lourdes armures de leurs chefs.

Le corps des officiers de brigade et de régiment se massait autour des maréchaux et des généraux : in-quartos compassés dont les larges épaules débordaient de leurs solides jaquettes de toile rêche, poussiéreuses et un peu fanées ; on aurait dit des tenues de camouflage crasseuses et poissées de sueur, ou le calicot de vieux drapeaux, endurci au combat et aux épreuves.

La couverture de certains tomes bâillait, pareille au décolleté de la serveuse de l’Orient Palace. À l’intérieur, on ne voyait qu’une pénombre qui sentait bon le papier : un soupçon de parfum, capiteux et défendu.

Le gros de la troupe s’alignait au-dessous des gradés : des centaines et des centaines de volumes à la reliure cartonnée, grise ou brune, qui sentait la colle. Plus bas, venait la racaille des milices semi-régulières dont les pages étaient maintenues entre deux feuilles de carton, attachées par un élastique fatigué ou un épais ruban adhésif. Certains cahiers, dont la jaquette en papier jauni se désagrégeait, allaient par bandes. Enfin, les plus déshérités, des livres qui n’en étaient pas vraiment, une masse hétéroclite d’opuscules, tirés à part, bulletins et autres prospectus, s’entassaient sur les étagères du bas : les laissés-pour-compte de la bibliothèque qui attendaient que papa les emmène dans un asile de publications inutiles ; entre-temps, ils campaient là, provisoirement, par faveur spéciale, empilés les uns sur les autres, en rangs serrés, jusqu’à ce que, aujourd’hui ou demain, un vent d’est disperse leurs cadavres avec les oiseaux du désert, ou que, d’ici à l’hiver prochain, papa trouve le temps de les trier et chasse impitoyablement de la maison la plupart de ces misérables gueux (brochures, gazettes, magazines, journaux, pamphlets, comme il les appelait), pour faire place à d’autres indigents qui feraient long feu, eux aussi. (Mais papa les prenait en pitié. Il avait beau dire qu’il allait faire le tri, sélectionner et en liquider une partie, j’avais la nette impression qu’aucune page imprimée n’était jamais sortie de notre maison, qui en était pleine à craquer.)

La bibliothèque sentait la poussière en permanence – un relent d’atmosphère étrangère, tourmentée, attirante et excitante tout à la fois. Aujourd’hui encore, je serais capable de deviner, les yeux bandés, la présence de livres dans la pièce où je me trouve. Les effluves d’une ancienne bibliothèque ne me parviennent pas par l’odorat mais par l’épiderme : un espace solennel, méditatif, empli d’une poussière livresque plus ténue qu’aucune autre, mêlée à l’odeur de vieux papier et de colle, ancienne ou plus récente, aux relents d’amandes amères, de sueur aigre, d’adhésif à base d’alcool enivrant, aux senteurs d’algues, d’iode, et du plomb qui, jadis, entrait dans la composition des encres d’imprimerie, du papier putrescent, rongé par l’humidité et la moisissure et du papier bon marché, tombant en poussière, contrastant avec les effluves riches, exotiques, grisants, flattant le palais, qui émanaient du luxueux vélin importé de l’étranger. Le tout baignant dans une sombre atmosphère stagnante, comprimée au fil des ans dans les interstices secrets, entre les rangées de livres et la cloison, derrière elles.

Amos Oz, Une panthère dans la cave

La nécessité de « rematérialiser le Web de la bibliothèque » se faisait déjà sentir il y a plusieurs années ; mais bientôt, il faudra préconiser la rematérialisation de la bibliothèque elle-même : ce n’est pas qu’un entrepôt d’objets matériels, c’est un organisme social6 et c’est cet aspect social primordial qu’il ne faut pas perdre. Comme l’écrivait Umberto Eco en 1981 : « Si la bibliothèque est comme le veut Borgès un modèle de l’Univers essayons de le transformer en un univers à la mesure de l’homme ce qui veut dire aussi, je le rappelle, un univers gai, avec la possibilité d’un café-crème, et pourquoi pas, pour nos deux étudiants, de s’asseoir un après-midi sur un canapé et je ne dis pas de s’abandonner à d’indécentes embrassades, mais de vivre un peu le flirt dans la bibliothèque pendant qu’ils prennent et remettent sur les rayons quelques livres d’intérêt scientifique ; autrement dit une bibliothèque où l’on ait envie d’aller et qui progressivement se transforme en une grande machine pour le temps libre (…). » Cette rematérialisation du texte et de son contexte, des objets et de leurs environnements, participera au sursaut nécessaire contre ce déni du corps (de l’objet, de l’homme) « au profil de la collectivisation des esprits, thème ancien et récurrent ». La recherche exacerbée du sens uniquement dans l’incorporel, déni de l’action au profit du verbe dans sa nudité, ne peut que s’accompagner d’une violence se manifestant dans le virtuel puis dans le réel7, frustration contre l’incapacité structurelle à se désincarner, et perte de la valeur accordée à la vie – celle de l’autre, la sienne : c’est le cas des intégrismes religieux qui occultent le corps. Il faut réancrer le numérique dans le monde des vivants.

À lire aussi :
• Alberto Manguel : La Bibliothèque, la nuit.
• Élie Barnavi : Les religions meurtrières
• Philippe Breton Le culte de l’Internet. Une menace pour le lien social ?


1 Monde virtuel qui a le vent en poupe au point que entreprises (commerciales ou non) et individus (notamment des créateurs) s’y installent. À ce jour, il compte plus de six millions d’inscrits (dont plus de cent mille français), et plusieurs dizaines de milliers de connectés simultanément. Les participants peuvent acheter (réellement) de l’argent virtuel (les Linden dollars) qui leur permet d’effectuer des transactions virtuelles.

2 Un sociologue américain, Nick Yee, a étudié l’« effet ascenseur » dans la vraie vie et dans les environnements virtuels immersifs – la fixation du regard sur l’autre et la distance intercorporelle de personnes se trouvant à proximité les unes des autres (ascenseur, métro…). Une vidéo proposée par la très sérieuse (et excellente) radio publique américaine, NPR, offre un entretien (en anglais) avec lui, illustré de nombreuses représentations d’interactions dans ce monde virtuel. À voir même si on ne comprend pas l’anglais.

3 Et donc particulièrement adaptées à une communication ciblée consistant surtout en échanges d’informations (professionnelles ou personnelles). Elles permettent aussi de maintenir un lien social ou personnel à distance, pour autant que celui-ci préexiste et est entretenu régulièrement ou épisodiquement dans la proximité.

4 Pierre-André Taguieff : Du progrès. Biographie d’une utopie moderne, cité par Michel Fingerhut : « Bibliothèque numérique : la quadrature du cercle ? ».

5 Pas de panique : en même temps, on apprend que le débit des communications de téléphones mobiles pourrait passer dans les années à venir de 3,6 à 100 Mégabit/seconde : ceci permettrait de transmettre des enregistrements sonores numériques stéréo de haute qualité, des films avec une bonne définition ; bref, de transformer le téléphone mobile en téléphone/ordinateur/télévision/chaîne hifi…. mobile, convergence que l’on signalait depuis longtemps mais qui devient une réalité. Il n’est pas fortuit que cet objet s’enrichit de fonctionnalités informatiques qui le rapprochent de façon croissante des PC. Plus généralement, cela conforte la capacité croissante des communications hertziennes à se substituer aux communications filaires.

6 Cf. Michel Fingerhut : « Bibliothèque numérique : la quadrature du cercle ? ».

7 De la violence des échanges dans les forums en ligne au happy slapping bien réel dans la « vraie » vie.

26 avril 2007

Quand la BnF se confie à Google

Classé dans : Sciences, techniques — Miklos @ 18:06

Il ne faudrait pas un mauvais procès à notre Bibliothèque nationale en prétendant qu’elle ne fait que défier l’Aspirateur géant de l’information (« de toute l’information ») tant aimé (par) ailleurs ou partout. Elle en fait aussi usage pour indexer les pages de la bibliographie nationale française qui ne propose malheureusement pas de recherche par champs indexés : comment faire pour y trouver aisément la date de la première édition d’un titre particulier – en l’occurrence Les Racines du ciel, de Romain Gary, récemment cité ? Il faut alors se rabattre sur le catalogue de la BnF, et y rechercher l’ouvrage ; on trouve trois notices pour « Les Racines du ciel », dont la plus ancienne remonte à 1972, tandis que sous « Les Racines du ciel, roman » se trouvent trois autres notices dont deux remontent à 1956.

Puisqu’on évoque les moteurs, il ne faut pas ignorer l’existence du nouveau bolide français, Exalead, qui tente de sortir1 de sa chrysalide. Celui-ci se qualifie sur son blog comme « l’autre moteur de recherche » dans un style résolument djeun’. Dans un style plus sobre, il annonce sur son serveur corporate que « l’ambition d’Exalead n’est pas de “gagner” la compétition contre Google, mais d’offrir une alternative crédible, offrant un service de qualité équivalente ou meilleure pour l’ensemble de la problématique “search”, et de se positionner les cinq meilleurs moteurs de recherche mondiaux. » (sic). Une des fonctionnalités très utiles qu’il propose (et que l’on retrouve dans Europeana, le prototype de bibliothèque numérique européenne proposé par la BnF) est la possibilité de préciser la recherche après réception d’une liste de réponses (ce qu’ils appellent « la zapette thématique ») : par termes associés (ce n’est pas nouveau en soi – on le trouvait dans l’ancien Altavista2 – mais fort utile, et absent dans les principaux moteurs), par type de site (avec recherche limitée aux blogs, par exemple), par type de document multimédia, par langue… Ce type de recherche par affinages successifs est, pour certains, plus utile qu’une « recherche avancée » initiale, puisqu’il fait remonter des catégories dans les réponses trouvées, auxquelles on n’aurait pas forcément pensé.

Exalead vient de rajouter une autre fonctionnalité intéressante à la recherche d’images, celle permettant de limiter les réponses uniquement aux visages. La recherche par contenu significatif dans le multimédia (images fixes ou animées, documents sonores – paroles ou musique) pour le grand public est un défi qui, une fois relevé, fera date dans le développement des moteurs de recherche : qui n’a cherché à identifier une photo (celle d’un tableau ou d’une personne, par exemple), à trouver une image qui ressemble à une autre, ou qui contient des éléments (objets, personnes, paysages, scènes…) qui ne sont pas forcément décrits dans le texte l’accompagnant ? Même si des recherches très savantes sont effectuées depuis longtemps pour l’analyse sémantique des contenus (que ce soit des images fixes, des vidéos ou de la musique, par exemple), elles ne sont pas encore disponibles pour le grand public3, et loin d’être intégrées dans les moteurs de recherche. Il n’est donc pas étonnant qu’Exalead tente de le relever, dans le cadre du projet Quaero dont le partenaire allemand s’est retiré fin 2006. Est-il encore temps ? Ils ne sont pas les seuls.

Enfin, un autre moteur qui a du mal à s’imposer est Live de Microsoft, qui vient de perdre sa place de « première marque de la planète » au profit de Google. Pourtant, il innove certainement de son côté : utilisant de nouvelles techniques d’interface, sa recherche d’images fournit une « page continue » de réponses : il n’est plus nécessaire de passer de page à page, il suffit de parcourir l’unique page des vignettes à l’aide de l’ascenseur ; il n’est plus nécessaire de cliquer sur une vignette pour obtenir des informations à son sujet (taille, site, commentaires…), il suffit de l’effleurer avec la souris. Cette présentation est bien plus efficace que celles des concurrents : d’un coup d’œil, on localise les images potentiellement intéressantes – aucun texte n’intervenant entre elles ; puis on vérifie ce qui pourrait être pertinent. Live fournit aussi la possibilité d’effectuer des recherches par proximité géographique : une librairie à Paris ? un cinéma à Sydney ? La liste des réponses affiche, outre leur adresse, une carte avec leur localisation et l’itinéraire pour s’y rendre.

Dans cette version new age des 24 heures du Mans, c’est le moteur superboosté en technologie, hypersimple à utiliser et permettant de « tout » faire d’un clic d’un seul qui prendra le dessus. Surtout si son nom de marque accroche. Les enjeux financiers sont si gigantesques qu’ils obscurcissent certaines considérations sociales, éthiques ou morales.


1 On peut se demander en effet pourquoi la BnF n’a pas choisi d’utiliser ce moteur sur ses pages. On vient aussi d’apprendre qu’AOL France a lâché Exalead pour Google.
2 Ce n’est pas un hasard : François Bourdoncle, PDG d’Exalead, avait travaillé en 1993-4 sur le moteur de recherche Altavista, où il avait précisément créé cette fonction d’affinage des recherche.
3 Certaines le sont pour des secteurs stratégiques – industriels, militaires, policiers…

25 avril 2007

Une inquiétante aura

Classé dans : Livre, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 15:37

« Sorte d’émanation colorée, d’auréole qui flotte autour du corps humain, de la tête en particulier » (masson 1970). L’aura serait faite de matière astrale ou de fluide vital.Trésor de la langue française.

RFID (Radio Frequency Identification) est une technologie qui utilise des puces électroniques afin de permettre de tracer ou d’identifier des objets à distance1. Ces circuits, d’une taille microscopique2, contiennent des informations codées numériquement, et sont équipés d’une minuscule antenne. Pour lire ces informations, un appareil (appelé « lecteur d’étiquettes RFID » ou, plus génériquement, « scanner ») émet des ondes radio à une fréquence particulière ; celles-ci sont captées par l’antenne de la puce, ce qui a pour effet de produire un petit courant électrique dans la puce (qui jusque là est inerte), lui permettant d’émettre son contenu par l’entremise d’un signal radio, qui est capté par le lecteur.

« L’intérêt est devenu, surtout depuis 1789, le seul mobile de leurs idées ; il ne s’agit jamais pour eux de savoir si une action est légale ou immorale, mais si elle est profitable. » – Honoré de Balzac : Scènes de la vie de campagne. Les paysans (cité par Alexandre Tylski)C’est ainsi que fonctionnent les « passes » Navigo et OùRA, ou les cartes à télépéage sur les autoroutes. C’est ainsi qu’un nombre croissant de bibliothèques en équipe chacun de ses ouvrages, remplaçant le code-à-barre par cette puce invisible : elle permet de faire un inventaire sans avoir à sortir les livres un à un des étagères – il suffit de passer un scanner à proximité, il en relèvera les numéros et les transmettra à l’ordinateur. Elle facilite le prêt (et le retour) : pour peu que l’emprunteur ait sa carte de lecteur équipée elle aussi d’une puce RFID, son passage près d’une borne d’accueil permettra à celle-ci de l’identifier et de relever les codes des ouvrages qu’il a choisis. Principe qui s’étend aussi à certains commerces, et pas uniquement pour faciliter la gestion des stocks et la logistique : les récentes inquiétudes pour l’emploi soulevées par l’apparition de ce dispositif visant à remplacer les caissières dans la grande distribution en fluidifiant et en accélérant le passage du client3 sont loin de se calmer.

Deux priorités fondamentales s’imposent à la Cnil et aux autorités de protection des libertés : poser le principe que les données traitées sont bien des données personnelles, même s’il s’agit de données ne portant que sur des objets, dès lors que la technologie RFID permet d’instituer un maillage dense d’analyse des milliers d’objets qui entourent une personne (…). – Philippe Lemoine : commu­ni­cation relative à la Radio-Iden­ti­fi­cation, CNIL, octobre 2003.Même lorsqu’on ne trace que les objets (et les animaux), on doit se poser la question des libertés individuelles, comme l’a souligné la Cnil en 2003 (voir encadré). Il n’est pas toujours neutre d’apprendre, par exemple, quels livres ou magazines lit une personne qui les aurait non pas empruntés dans une bibliothèque mais achetés anonymement dans une librairie ou dans un kiosque. Et comme cette technologie s’étend dorénavant aux papiers d’identité, ce type d’espionnage à distance en est d’autant plus facilité. « Le problème est d’autant plus sérieux que, à la différence du vol d’un objet physique, ce type d’interception, d’altération, de surveillance ou d’usurpation d’identité numérique est impossible à détecter » (Internet Actu, juin 2006). Lorsque l’on sait maintenant que ces puces peuvent être infectées de virus (informatiques) comme tout vulgaire PC, on est en droit de se demander si leur efficacité si vantée (fluidification, accélération, mais aussi downsizing…) ne se paie pas trop cher. La réponse dépend évidemment du critère de valeur qu’on adopte : financier, social, éthique…

Il était prévisible qu’une telle technique d’identification passe aussi à l’homme. Comme on l’a rapporté, c’est chose faite depuis plus d’un an : certaines compagnies ont exigé l’implantation de puces RFID dans les bras de membres de leur personnel. Ce tatouage n’est pas sans rappeler des pratiques odieuses. Quelques législatures américaines ont réagi en interdisant non pas cette pratique, mais son caractère obligatoire, telle celle de l’Ohio dès l’année dernière. Doit-on s’en féliciter si rapidement ? Cette dernière n’impose qu’une amende de 150$ pour violation de la loi, autant dire que ça ne découragera sans doute pas les entreprises qui ont les moyens financiers d’implanter (c’est le cas de le dire) cette technologie. On vient toutefois d’apprendre que le sénat de Californie examine la possibilité d’interdire l’utilisation de la puce RFID pendant trois ans dans les documents d’identité personnels (aux États-Unis, il s’agit du permis de conduire, des cartes d’élèves ou d’étudiants), afin d’éviter la possibilité de capter à distance leurs informations personnelles. Cette proposition fait partie d’une loi plus vaste qui viserait à rendre obligatoire la réalisation de mesures fiables de sécurisation des informations personnelles sur les documents d’identité utilisant cette technologie, et qui imposerait des amendes élevées – s’élevant jusqu’à 50.000$ – et des peines d’emprisonnement à toute personne captant ces informations sans autorisation. Enfin, cette loi interdirait aussi l’incitation ou l’obligation d’implantation faite par des employeurs à leur personnel. Reste à savoir comment un employé refusant légalement d’être ainsi tatoué pourrait éviter d’être sanctionné indirectement…

À lire :
• Sarah Cavel et Claire Millet : Les étiquettes RFID, mémoire EFPG, mai 2004.
• Daniel Julien (éd.) : RFID : la police totale, mai 2006.
• Michel Rousseau : RFID : passeport s’il vous plaît (et même s’il ne vous plaît pas)


1 Jusqu’à au moins 10 m. actuellement, selon la fréquence utilisée.
2 Typiquement celle d’un grain de riz, mais pouvant descendre à 0,15 mm de côté et 7,5 μm d’épaisseur.
3 Fluidité et accélération sont deux des caractéristiques de la modernité en général et des réseaux informatiques en particulier.

8 avril 2007

L’amour au téléphone

Classé dans : Musique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 13:13

Heureusement que tu es maladroit et que tu m’aimes. Si tu ne m’aimais pas et que tu étais adroit, le téléphone deviendrait une arme effray­ante. Une arme qui ne laisse pas de traces, qui ne fait pas de bruit…………. Moi, méchante ?………… Allô !…………. allô ! allô !………….. allô, chéri……… où es-tu ? — Jean Cocteau, La Voix humaine

Tout objet se prête à des usages imprévus par ses inventeurs. Il n’a pas fallu attendre le minitel ou l’internet – avec ses courriels puis ses cla­var­dages1 – pour s’aimer de loin. Ou plutôt pour rompre, comme dans la bouleversante pièce de Cocteau2, là où il suffit parfois d’un mot, voire d’un silence, au téléphone entre personnes qui se connaissent déjà. Dans ce dialogue à une voix, c’est la femme que l’on voit et que l’on entend sur scène, et ce sont les silences qui donnent sa présence à la voix qui tue. Car on peut aussi assassiner à distance sans verser une goutte de sang.

And I go home and the phone rings and it’s Alan and he says: “You know, I’m gonna have a show on, uh, cable TV and it’s gonna be about lone­liness, you know, people in the city who for whatever socio­logical, psy­cho­lo­gical, phi­lo­so­phical reasons just can’t seem to commu­nicate, you know, The Gap, The Gap, uh, it’ll be a talk show and people’ll phone in but we will say at the begin­ning of each program: ‘Uh, listen, don’t call in with your personal problems because we don’t want to hear them’” — Laurie Anderson, New York Social LifeÀ l’instar des architectes de la tour de Babel, d’Icare, du Rabbin Loeb de Prague ou de Dorian Gray, l’homme cherche à dépasser les contingences des lois de la nature : la distance, le temps, et – ultimement – la mort, signifiant ainsi son « refus d’être créature ». Hybris démesuré pour les uns, peur panique pour les autres, l’homme alterne entre un individualisme exacerbé et une socialisation totalisante. Nous sommes entrés curieu­sement dans l’ère où ces deux tendances se combinent en un « indi­vi­dua­lisme de masse », celui d’une « solitude en commun » et là où l’anti­con­for­misme n’est qu’un confor­misme de plus. Le téléphone, destiné à nous rapprocher, nous lie tel un domestique à la sonnerie de son maître. Portable, il est devenu un attribut aussi vital qu’une perfusion ou qu’un stimulateur cardiaque : sans sa présence permanente, c’est la solitude, même temporaire, qui guette et qui menace. C’est ce qu’illustre ironiquement Laurie Anderson, qui mobilise les technologies pour en faire une critique fine dans son album United States, où le téléphone revient régulièrement comme vecteur de conversations stéréotypées et vides de sens entre amies qu’il maintient finalement à distance, voire entre une personne et un répondeur qui lui prodigue des conseils amicaux : « Listen, Laurie, uh, if you want to talk before then, uh, I’ll leave my answering machine on ». L’homme ne peut pas vivre seul, et il sait de moins en moins vivre avec l’autre.

Le compositeur Gian Carlo Menotti, « musicien honni par les modernes de l’Ancien Monde et cher aux anciens du Nouveau Monde »3 et récemment décédé, lance un clin d’œil malicieux à l’œuvre tragique de Cocteau dans son opéra en un acte Le Téléphone, ou L’Amour à trois (1947), qu’on a eu le grand plaisir de voir récemment à l’Opéra Comique sous la direction de Bruno Ferrandis et dans la mise en scène efficace d’Éric Vigié. Ben (Benoît Capt) est amoureux fou de Lucie (Katia Vellataz), à laquelle il tente désespérément de faire sa déclaration. Il doit partir en voyage, chaque minute compte. Non seulement il est timide, mais elle reçoit constamment des appels téléphoniques et passe son temps en des conversations futiles et répétitives qui l’exaspèrent et le désespèrent. Finalement il s’éclipse, et elle s’aperçoit qu’elle ne sait pas de quoi il voulait lui parler. Le téléphone sonne de nouveau, elle se précipite dessus : c’est lui, qui n’a trouvé que ce moyen pour se faire entendre ; elle l’écoutera enfin et acceptera joyeusement sa demande. Cet opéra-bouffe d’une vingtaine minutes, enlevé avec humour, brio et légèreté, illustre bien la place centrale des objets de communication dans notre vie (dans la mise en scène, le téléphone est un objet gigantesque placé au centre de la pièce autour duquel tout gravite4) et la difficulté croissante de la communication directe. Il suffit de voir les couples déambulant dans la rue, chacun son téléphone à l’oreille, comme s’ils se parlaient ainsi par portable interposé. Peut-être le font-ils vraiment ?

À lire :
• Biographie de Gian Carlo Menotti chez son éditeur Schirmer.
• Critique de Catherine Scholler du spectacle à l’Opéra Comique.


1 Terme que l’on préfère à la dénomination anglophone de ce mode de communication qui n’est pas à l’honneur des nobles représentants de la gens féline.
2 Mise en musique par Francis Poulenc, et admirablement interprétée par Denise Duval, qui avait créé le rôle.
3 René Alexandre, Le Nouvel Observateur, 29 mars 2007. Lors de la représentation à l’Opéra Comique, la salle était plus qu’à moitié vide, ce qui est désolant. Est-ce dû à la peur du public devant « la musique contemporaine » ? Crainte infondée : la musique de Menotti est d’un classicisme rassurant mais sans ringardise.
4 Seule faute de mise en scène : les touches du clavier du téléphone ; lorsque Lucie fait un numéro, la musique fait bien entendre les impulsions du cadran rotatif de l’époque, et non pas les fréquences vocales des appareils contemporains…

29 mars 2007

La bibliothèque 2.0

Classé dans : Livre, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 9:56

Il est très tendance1 de qualifier les développements techniques à l’aide d’un vocable ou d’un sigle qui devient tellement banal qu’il ne veut plus rien dire, mais que tout le monde continue à utiliser avec ravissement ou avec l’air entendu des cognoscenti. C’est le cas de « 2.0 ». Les prémisses étaient apparues avec l’Internet 2 (développement destiné à pallier la saturation des adresses sur le réseau). Le point-zéro s’est rajouté au Web 2.0 (on parle déjà du 3.0) et menace d’envahir même la politique (après Bush 2.0, Clinton 2.0 ?). Quant aux bibliothèques, elles sont notoirement à la traine, chargées d’un patrimoine qui s’accommode parfois difficilement de l’innovation. Eh bien, chers bibliothécaires, chères bibliothécaires, plus de raison de désespérer : la bibliothèque publique de Charlotte et du Comté de Mecklenburg (en Caroline du nord) a développé un programme destiné à former les bibliothécaires aux nouvelles technologies et à leur vocabulaire, et l’a mis en ligne. On pourra y apprendre (pour peu qu’on se débrouille avec l’anglais) 23 choses essentielles : ce qu’est un blog et comment en ouvrir un ; comment traiter les photos et les images (Flickr et les mashups) ; comment se tenir informé (RSS, lecteurs et agrégateurs de news) ; comment cataloguer (comment ose-t-on vouloir l’enseigner à des bibliothécaires, dites-vous ? il s’agit de catalogage individuel – de LibraryThing) ; la personnalisation et le partage social des informations (les folksonomies, les tags et Technorati ; les wikis) ; la diffusion (podcast, vidéocast). Soyez dans le vent, participez 2.0 !


Note :
1 Ou comment se comporter comme tout le monde, mais juste un peu avant.

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