Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 octobre 2013

Les dits des neuf, le 18

Classé dans : Actualité, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 0:07


Les Spirou’s Fab Eight Preps et Akbar, illustrés par Selim
et authentiquement autographiés.
Cliquer pour agrandir.

Le dit d’Eliot

Mes amis,

Si je vous ai tous réunis ici ce soir,
C’est pour vous présenter un certain Akbar
Un homme sans pareil, un concentré d’art
Vraiment, si j’ose dire, avec lui on se marre.

Vraiment, qui parmi nous peut faire valoir
Qu’il a écrit tout un poème rimant en –oir
Vraiment, je vous le dis : nous sommes trop couards
Mais un peu de silence, je vous prie, Paul-Édouard.

Qui parmi nous a été assez couillard
Pour transformer nos députés en affreux canards,
Mais je vous entends d’ici, bande de trouillards
La prépa vous angoisse, vous vous couchez déjà si tard !

Mais ce n’est qu’une excuse, qu’un canular !
Comme Akbar, vous avez des tours à tous les tiroirs !
Ouvrez-les, n’ayez crainte, de création ne soyez pas avares,
Et ne badigeonnez pas votre personnalité d’un puant fard…

Car la prépa, les notes, tout ça n’est qu’accessoire !
L’important, comme dirait Farah, c’est d’y croire !
Et si pour vous les journées d’études ne sont qu’un purgatoire
Écoutez avec profit ce petit réquisitoire.

Car enfin regardez-vous ! Vous êtes tout souriards ; tout gaillards, tout tortillards, tout riards ! Je vous en conjure, ne devenez pas vieillards, grenouillards ou franchouillards !

Moi, avec lui, je deviens drôlement plus débrouillard
J’apprends par exemple qu’une serviette se pose sur un séchoir
Et de la langue française je deviens un vaillant hussard
Parce que chez lui, des livres il y en a, monsieur, et pas des J’aime lire ou des Éditions Bayard !

Mes amis. Camille, Selim, Théa, Marie, Paul-Édouard,
L’instant et l’homme sont rares
Alors portons-leur un toast, mes amis ; je dis : « À Akbar ! »

Le dit de Michel

Friends, Romans, Countrymen,W. Shakespeare, Julius Caesar, III.2.

Lend me your ears…W. Shakespeare, Julius Caesar, III.2.

Rassurez-vous, je continue, ou plutôt reprend, en français. (Soupirs de soulagement dans l’assistance.)

Mesdames, Messieurs,

Comme vous – ou certains parmi vous –, étudiants au fait des arcanes des droits français et européen et de leurs applications, devez le savoir, une circulaire des services du Premier Ministre datée du 21 février 2012 a banni l’usage du terme « mademoiselle » des formulaires et des correspondances des administrations (sans pour autant préjuger du statut marital des personnes concernées). Je n’aurais donc pu décemment saluer les demoiselles parmi vous sans avoir opté pour le faire également à l’égard des damoiseaux qui honorent ces bancs (sans pour autant préjuger de leurs statuts maritaux respectifs et ce d’autant plus que la loi sur le mariage pour tous vient de passer, sujet que Spirou m’a récemment exposé doctement). Et puisque nous ne sommes pas à Rome, je ne peux faire comme Marc Antoine et vous exhorter, Amis, Romains, compatriotes, à me tendre votre oreille.

Comme vous – ou certains parmi vous –, lecteurs assidus des aventures d’Akbar, devez le savoir, ce dernier ne s’exprime qu’in peto, silencieusement ou en marmonnant. Lorsqu’il eut reçu votre invitation qui, soit dit en passant, lui est allée droit au cœur, il m’a demandé de me substituer à lui par devers vous malgré son désir de vous remercier personnellement et les préparatifs qu’il avait engagés pour ce faire, et ce bien que mon accent anglais en français soit plutôt américain et donc contraire aux stipulations de la dite invitation : Akbar aurait été incapable de prononcer quoi que soit à haute et intelligible voix. Je me suis donc plié à ses desiderata tout en étant bien loin de posséder ses talents littéraires et oratoires.

Ces préliminaires étant dits, le seul discours que je pourrais faire en guise de conclusion serait empreint de xyloglossie. Pour vous l’épargner, j’ai emprunté le reste de mon allocution à l’un des sites « Générateurs de discours langue de bois », tout en en préservant la syntaxe et l’orthographe (que vous ne pouvez heureusement voir) mais en y corrigeant la citation :

Mesdames et messieurs. J’ai pas mal regardé sur Internet pour préparer ce discours. Le meilleur conseil que j’ai trouvé vient d’un illustre président qui disait : « Soyez sincères, soyez brefs, restez assis ». Alors merci beaucoup d’être venus. OK.

Et, pour éviter de faire preuve de logocratie, je ferai derechef appel au grand barde d’Avon (malgré mon accent) : O, give ye good even! Here’s a million of manners.W. Shakespeare, Two Gentlemen
of Verona
, II.1
Oh ! donnez-nous une bonne soirée ; cela vaut un million de compliments.

Le dit de Paul-Édouard

Si Spirou m’était conté

Je voudrais vous parler de notre ami Eliot.

Tel un don quichotte, pourfendeur de moulins,
Il chevauche gaiement parmi les parisiens.
Redoutez qu’un jour un maraud ne l’ennuie,
Il l’estourbira d’un coup de parapluie.

Sa maîtrise patente de l’anglais populaire,
On la retrouve aussi dans ses goûts vestimentaires.
Pantalon prince de Galles fruit d’un feu au plancher,
Est-ce là l’explication de ces couleurs chamarrées ?

Mais qui est-il cet être anachronique,
Dont humblement je dresse la chronique ?
Son nez aquilin, sous un regard candide,
N’a pas les proportions d’une caryatide.

Pourtant il est plaisant de le laisser conter,
Les drames indolents de ses vertes années,
Où un certain Akbar, poésie personnifiée,
Lui confisque sa viande au nom d’un texte sacré.

Le dit de Léo

Michel. Ce nom, à mes oreilles,
Sonne comme un doux parfum,
Teinté de safran et de miel.
Tes yeux, Michel, de cette lueur éternelle,
Transpercent mon âme, virile et belle.

Ce n’est qu’en te voyant ce soir, Michel
Que mon cœur, soumis à toi, pauvre hère,
Ne saurait se remettre d’une telle perfection,
Dieu lui-même, en son Assomption,
N’aurait eu pour idée pareille illusion.

Cette perfection transpire de ton être, Michel,
Il transpire, il déborde, il suinte,
Tel Pâris dans la couche d’Hélène,
Susurrant à son oreille la terrible vérité :
Je t’aime.

Entends ce cri, Michel, cette douleur, ce maux,
D’un petit ptérodactyle pris en défaut :
Défaut d’être, défaut d’exister, défaut d’aimer, je ne sais.

Dès lors, Michel, c’est dans cette festive soirée,
Lorgnée d’âmes bien faites,
Qu’autour de nous, se dessinera notre destin, funeste,
Qui, je l’espère, sera longtemps mêlé au tien, Michel.

Le dit de Selim

Dans ma Vendée profonde, ma foi riche d’histoire, les événements comme celui-ci se font rares. Avant de me jeter la fronde, je tiens à vous préciser que parfois les mots s’envolent. Ce soir est un de ces moments où, intimidé et effrayé je tente en vain de trouver une cachette. Et malgré un nombre incalculable de pirouettes, je vais devoir affronter cette peur qui m’accable. « Allez mon vieux, lance toi, c’est le moment de crier haut et fort à quel point ta nouvelle vie te plaît, à quel point tu aimes et t’émerveilles ! » Il est marrant lui, il croit que c’est fréquent dans ma province que de s’adonner à cette pratique, entouré de paysans et de chasseurs qui écoutent Renaud jusqu’à l’aube ?

Maintenant que je suis devant un public d’amateurs, mes jambes se dérobent, je ne veux pas décevoir, ma place au sein de la capitale en dépend. Je ne peux décevoir Michel qui nous apparaît ma foi comme un guide. Je ne peux décevoir aucun de vous sous peine d’être un paria et de marcher seul dans les rues de Paris.

Vous êtes mon Paris à moi, tout ce petit monde qui m’entoure. Il y a quelqu’un autour de cette table qui se sentira encore davantage visée, tant je lui ai répété cette phrase des millions de fois. Seulement je parle d’un tout, je parle de l’univers que vous avez créé et qui me donne envie de continuer la prépa toute ma vie.

Ce n’est que le début, il s’en passera des choses et d’ailleurs il s’en est déjà passé un certain nombre. Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Rivarol a dit : « On ne va jamais aussi loin que lorsque l’on ne sait pas où l’on va. »

Avant toute chose, merci pour votre disponibilité. Merci encore pour votre compagnie, tout simplement, et pour tout ce que celle-ci apporte : de la culture, du rire et de la grande gastronomie (il est vrai que pour votre part, cette condition n’est pas vérifiée mais elle le sera la prochaine fois, pour sûr). Et bien sur, merci d’héberger notre cher Eliot (ou Spirou) qui est pour nous un ami très cher. Continuez à prendre soin l’un de l’autre. Et tout le monde sera heureux, aussi heureux que hier soir.

Merci, et à très vite j’ose espérer.

Le dit de Farah

L’amitié ce n’est pas qu’un paysage !
Mais seulement le début d’un long voyage,
Une chevauchée par-delà les nuages.
Scindée par de fabuleux mirages.
L’amitié c’est la sincérité des êtres
Une palette nimbée par l’essence de la planète.
L’amitié c’est un acquiescement de tête
Un assentiment de deux cœurs perdus éperdus,
Un balbutiement dans l’immensité s’offrant à la nue.
Une bouée lorsque l’on sombre
Un coup de soleil dans les pensées catacombes
De rester lorsque la vie s’effondre…
C’est aussi un secret à partager.
Un souffle salvateur sur l’esprit préoccupé.
L’osmose bienfaitrice d’où émane le paradis
Vivre dans la solitude
C’est vivre des instants rudes
Subir la triste habitude
C’est vivre sans certitudes
Ce genre d’existence est glacial
Dans notre vie pas de rivale
Juste une grosse défaite
Suite à une lourde tempête
Il faut donc prendre le train de l’avenir
Accrocher les wagons du plaisir
À nouveau créer des liens
Pour ressentir les effets du bien
Comme des enfant, nous voilà aujourd’hui réunis
Autour de toi, notre nouvel ami dont Spirou nous a vanté les fantaisies
Tout là-haut l’étoile du soir
Trace le chemin de l’espoir
Il faut savoir ouvrir son cœur
Pour laisser entrer le bonheur
L’innocence de nos sourires
Sont les briques de notre empire
Mains dans la main, joyeusement
Nous, nous combattrons le temps
Notre rictus devient grand
Nous ne sommes plus des enfants
Et mon sourire s’élargit
Maturité, nous voici.

Le dit de Marie

C’est en tant qu’amatrice de la rime que je vous voue ces quelques vers
Michel, Akbar ou Miklos, comment désigner l’écrivain transcendant que vous êtes ?
L’histoire commença par un poème en –oir, où votre plume malicieuse nous transperça.
Au cœur de nos discussions, vos talents de poète suscitaient notre vénération,
Et c’est alors que naquit une envie fulgurante de faire votre rencontre,
Afin de vous avouer notre sincère admiration.
Toujours à l’affût de nouveaux articles sur votre site,
Et réfléchissant alors jour et nuit au moment propice pour vous convier,
Vous animiez nos conversations jusqu’à l’arrivée de ce jour tant convoité.
Je ne peux terminer ce discours sans glisser un mot sur Spirou.
Prenez soin de lui, c’est un petit ange qui vous admire beaucoup.
Je n’ajouterai qu’une chose :
Mille mercis pour votre disponibilité
Ainsi que pour ce festin partagé.

Le dit de Théa

Vous mes amours, mes amis.

Il y a deux mois de ça,
Je me morfondais chez moi
Quel grand dilemme vivais-je alors ;
Partir à Paris, fournir de nouveaux efforts ?

Je me suis finalement résolu à de douloureux adieux
Et appelé de tous mes vœux
Que la vie dans la capitale me soit agréable
Et que je rencontre des personnes incroyables.

Quelle fut ma surprise lorsque je fis votre connaissance
Tous autant que vous êtes, je sais ma chance
Ce sont de belles années qui nous attendent à Turgot
Et j’ose espérer que ce ne soient pas que des mots.

Sur notre deuxième rangée, nous continuerons de nous installer
Des cris de Ptérodactyle, Léo continuera de pousser
Des grands discours Camille continuera d’énoncer
Juju, grâce à Marie, ne quittera pas nos pensées
Grâce à Farah il en sera de même pour « yéyé »
Paul-Édouard nous enchantera avec des expressions qui, depuis longtemps, ne sont plus usitées,
Selim, avec sa guitare continuera de nous émerveiller
Et Eliot avec ses airs de dandy anglais continuera de nous charmer.

Sous couvert de Spirou il enjolivera encore, on l’espère, le blog d’Akbar
Qui à notre plus grande joie partage notre repas ce soir.

Le dit de Camille

Paris, c’est la carte postale dont j’avais tant rêvé, Paris c’était le 13 juin dernier, et la carte s’est animée.

En fait, Paris c’est un peu cette citation d’Oscar Wilde, « Tout comme la poésie, la sculpture ou la peinture, la vie a ses chefs-d’œuvre précieux. »

Paris, c’était le 4 Septembre dernier. Je rencontrais enfin les figurants qui allaient changer ma vie. Ce soir, je voulais vous dire que vous êtes la plus belle carte postale de Paris. Vous tous au milieu de ces décors improbables, au milieu de tant d’histoire.

Il y a eu Paris au lever du soleil, et Paris la nuit. Il y a eu les étoiles qui brillaient au-dessus des quais de Seine. Il y a eu des airs de guitare et puis des paroles de chansons. Il y a eu les pavés mouillés le Samedi matin, il y a eu les footings dans les parcs. En fait, durant ces deux mois, il y a déjà eu tellement de choses que je ne puis tout raconter.

Et maintenant, au milieu de toutes ces merveilles qui habitent Paris, il y a vous, Akbar.


Les Spirou’s Fab Eight Preps et Akbar, authentiquement photographiés :
Marie, Farah, Camille, Paul-Édouard, Léo, Michel, Eliot, Théa, Selim.
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Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

16 octobre 2013

Ceci n’est pas un titre

Pour ceux qui, à mon instar, épluchaient avidement la fameuse revue Scientific American, avaient dévoré La Chasse au Snark, Les Aventures d’Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir, ou encore celles du prêtre détective Brown et parcouru (en diagonale, je l’avoue) La Complainte du vieux marin, Martin Gardner n’est pas un inconnu : c’était avant tout pour moi l’auteur d’une myriade de jeux mathématiques qu’il publiait dans sa rubrique du mensuel américain. C’est, soit dit en passant, une pratique fort ancienne aussi de ce côté-ci de l’Atlantique : il suffit de se plonger dans les Problèmes plaisants & délectables qui se font par les nombres de Claude-Gaspar Bachet (1581-1638) ou dans les Récré­ations mathématiques d’un lointain successeur, Édouard Lucas (1842-1891). Gardner y exposait souvent aussi des théories mathématiques d’une façon compréhensible pour le lecteur (très) appliqué que j’étais, passionné depuis mon enfance par les maths. Il le faisait avec intelligence et humour, et arrivé au bout de la lecture on ne pouvait que lancer un Ahhhhhhh ! d’émer­veil­lement, parfois de compré­hension mais aussi de soulagement. Puis je découvris ses commen­taires des œuvres de Lewis Carroll, de G. K. Chesterton et de l’épopée fantastique en vers de Coleridge : logiques, clairs, et tout aussi passion­nants, ils en donnent souvent des clés sans pour autant banaliser les côtés poétique, merveilleux et fantastique de ces textes. Bien plus tard, je tombai sur son roman initiatique The Flight of Peter Fromm, qui décrit de façon romancée sa propre recherche spirituelle à travers les divers mouvements et tendances protestants américains.

Le New York Times publie ces jours-ci un article consacré à Martin Gardner (et qui comprend une énigme que vous ne manquerez pas de tenter de résoudre, si, si !) à l’occasion du 99e anniversaire de sa naissance et la publication des son autobiographie, qu’il avait terminée peu avant son décès en 2010, dont le quotidien fournit un chapitre passionnant. On peut y lire la relation qu’en fait l’auteur de ses rapports amicaux et scientifiques avec quelques-uns des grands mathématiciens de la seconde moitié du XXe siècle. Il y parle entre autre de Raymond Smullyan, qui n’était pas que chercheur mais aussi auteur de nombreux recueils de problèmes tout aussi délectables et qui faisaient souvent appel à des paradoxes logiques autoréférentiels tels que ceux brièvement illustrés par les titres de deux de ces ouvrages dont on peut voir reproduites ici les couvertures.

Imaginez-vous un instant souhaitant acheter celui de gauche dans une librairie anglophone :

– Vous : “Hello, I’d like to know if you hold a book I’m interested in.”

– Le vendeur : “Sure. What is the name of this book?”

– Vous : “Sure: What Is the Name of This Book?

On peut supposer que le vendeur n’entendra pas les italiques et les majuscules dans votre réponse et que ce dialogue se poursuivra à l’instar de celui, célèbre, d’Abbott et Costello, Who’s on First? s’il ne se termine par un pugilat.

Il s’avère toutefois que Smullyan n’est pas le premier à avoir intitulé un livre ainsi : en 1841, parait (à Paris, s’il vous plaît !) The Book Without A Name de Sir T[homas] Charles and Lady Morgan. La dame en question – née Sydney Owenson en Irlande (vers 1783-1785, selon le Dictionary of National Biography, tandis que les Wikipedias française, anglaise et suédoise indiquent 1776, 1781 et 1783, respec­ti­vement) –, était femme de lettres en son propre titre, mais avait ici aidé son mari dans la rédaction de cet ouvrage-ci (et n’en était donc pas le seul auteur, contrairement aux informations wikipédiennes).

La choix du titre est expliqué dans l’introduction à l’ouvrage qui s’avère être la republication d’articles parfois inachevés qui s’étaient empilés dans un dossier et qui donneraient matière à ce qu’on appellerait aujourd’hui littérature de salon (les beaux livres qu’on place sur une table basse pour les y faire admirer à défaut de les lire) ou de salle d’attente… Avec un recul ironique, cette introduction en guise d’avertissement ne manque de sel à l’égard des modes de l’époque – on est en 1841 ! – qui sont toujours d’actualité… : « Maintenant, tout le monde écrit et peu ont le temps de lire. » La voici :

The reason for not giving a name to the following papers is, simply, that their authors had no name to give. The golden age of literature, when titles for books were “plenty as blackberries,” when publications were few, readers many, and authors (in the Horatian phrase) were things to point the finger at—that golden age is passed and gone. Now every one writes, few have leisure to read; and an unpreoccupied title is more difficult to be met with than the industry which goes to write a volume, or the enterprise that undertakes to publish it.

This difficulty will be more readily acknowledged, when a further statement is made, that the present venture is, for the most part, a mere funding of literary exchequer bills, a gathering into the fold of certain stray sketches, some of which have already appeared in different leading periodicals of the last ten or fifteen years. Such re-publications are a prevailing fashion of the day (to which, by-the-by, we are indebted for much pleasant reading, that otherwise would have been “in the great bosom of oblivion buried”); and even while these pages were passing through the press, more than one appropriate title under consideration had been seized on by others, who, in thus “filching from us our good name,” had so far “made us poor indeed,” that they reduced us to the necessity of preferring no name at all to a bad one.

The original articles which have been added to the collection, (owing to the continued illness, for many months, of one of the authors), have been taken, rather than selected, from a portfolio, where many such “unfinished things” have from time to time been deposited, and all but forgotten.

Books like the present were allowed, in former days, to find sanctuary in the parlour window-seat, then the great receptacle for whatever, in literature, might be idly taken up, and as carelessly dropped. At present, they may aspire to become “bench fellows” with that large class of miscellaneous compositions, the albums, annuals, books of beauty, and beautiful books; and if got up “to match,” may make their way to the drawing-room table, along with other elegantly-bound volumes, “to be had of all the booksellers” and venders of knick-knacks in the kingdom.

Quant aux articles, il y a un peu de tout – cela aurait donné, de nos jours, matière à un blog, sans doute. On a lu le premier, Le Cordon Bleu, qui ne manque pas de sel (au figuré, s’entend) et qui, tout en portant un regard critique et amusé sur les mœurs culinaires et du rôle de la femme moderne (de l’époque) – c’est Lady M. qui s’exprime ici, sans aucun doute –, brosse une histoire (personnelle) de la gastronomie à travers les âges. En voici le début, en guise de mise en bouche, dans une traduction en français publiée la même année :

Nous vivons dans une triste époque… quand je dis, nous, je veux parler des femmes. Privées de tout pouvoir, nous n’exerçons même pas le plus léger contrôle sur les passions humaines ; l’amour devient un calcul, le mariage une spéculation, et l’amitié, cet attribut particulier de notre sexe, n’est plus qu’un vain nom. La lueur d’un cigare fait pâlir l’éclat des plus beaux yeux, et le plus séduisant de tous les pieds féminins peut se cacher sans regret désormais sous les épais falbalas d’une robe trop longue ; car des cœurs cuirassés par l’égoïsme ou par un Petersham sont maintenant à l’abri de pareils traits. La pantoufle de Cendrillon passerait de main en main dans tous les clubs de l’Angleterre sans inspirer la moindre passion, même parmi les gardes ou parmi les membres du club CrockfordThe Guards and Crockford’s, club londonnien.. La Jeune FranceRegroupement de romantiques à la coquetterie révolutionnaire
créé en 1831, en réponse à l’appel « À la JeuneFrance »
lancé par Victor Hugo dans une ode du 10 août 1830.
et le dandyisme de l’Angleterre ne fourniraient pas un seul individu capable de s’extasier sur un corsage avec Saint-Preux, ou d’envier avec Waller la pression d’une ceinture. Ils ne sont plus ces jours où l’enlèvement d’une boucle de cheveuxDans un poème de Pope. agitait la société jusque dans ses fondements, et cet âge d’or durant lequel toutes les femmes étaient charmantes et tous les hommes charmés, devient aussi fabuleux que les contes des Mille et une Nuits.

Femmes de ce siècle, où régnez-vous encore en souveraines ? Je vous le dis franchement, votre trône est maintenant….. dans la cuisine.

« Ma belle, demandait Henri IV à l’une des filles d’honneur de Marie de Médicis, quel est le chemin de votre cœur ? – Par l’Église, Sire, répliqua sans hésiter celle à qui s’adressait une semblable question. Mais si les sommités féminines du règne de son petit-fils, les Maintenon, les Conti et les Soubise, eussent été interrogées devant une chambre étoilée de coquettes, sur le moyen le plus certain de parvenir à un cœur royal, elles se fussent, sans aucun doute, empressées de répondre, d’après leur propre expérience : Par vos côtelettes, mesdames. »

C’est là un fait incontestable ; jamais les femmes ne sentirent mieux tout le parti qu’elles pouvaient tirer de la cuisine qu’à l’époque de leur plus grande puissance. Elles comprirent cet art important dans sa physiologie, dans sa moralité et dans sa politique. Les fameuses côtelettes à la Maintenon de la maîtresse de Louis XIV ne favorisèrent pas moins ses projets de domination absolue que la révocation de l’édit de Nantes, et ses dragées et ses dragonnades aboutirent au même résultat, c’est-à-dire au triomphe de son insatiable ambition. Les femmes anglaises qui ont reçu la meilleure éducation connaissent à peine aujourd’hui le matériel d’une entrée, ou les éléments qui donnent un certain caractère à un entremets ; elles ne sauraient pas préciser le moment de l’apparition d’un hors d’œuvre, ou de l’enlèvement d’une pièce de résistance. Mais cette grande femme d’État, cette écrivain élégant, la première cuisinière de son siècle, – qui gouvernait la France et exerçait une si grande influence sur l’Europe, – était aussi capable de tenir, avec un égal génie et la même attention pour les moindres détails, le plus modeste ménage de son royaume. Il y a dans la correspondance de madame de Maintenon une lettre que toutes les maîtresses de maison devraient étudier et apprendre par cœur, comme leur Bréviaire : c’est celle dans laquelle la signataire fait le relevé de la dépense de la maison et de la table de son prodigue frère, et s’efforce de mettre un frein salutaire au désordre domestique de sa belle-sœur, qu’elle accuse de connaître aussi peu la science de la toilette que celle de la cuisine. Cette lettre se termine ainsi : « Si mes calculs peuvent vous être utiles, je n’aurai pas de regret à la peine que j’ai prise de les faire, et du moins je vous aurai fait voir que je sais quelque chose du ménage. »

Les femmes ont été créées par Dieu pour faire la cuisine ; et si parfois les hommes ont usurpé un certain pouvoir dans le ménage comme dans l’État, cet envahissement eut toujours pour cause le besoin temporaire qu’on avait de leur force physique.

Pas très féministe, mais savoureux.

15 octobre 2013

Life in Hell: One, two, three, four… can I have a little more?

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Musique, Peinture, dessin, Éducation — Miklos @ 11:26


The Fab Eight Preps Banquet

After Le Duo des Non, Buffy the Vampire Slayer’s Trio, China’s Gang of Four, Enyd Blyton’s Famous Five, Montparnasse’s Les Six and Snow White’s Silly Seven Dwarfs, here comes Spirou’s Fab Eight Preps: the Ailurophile Guitarist, the Alsacian Calligrapher, The Beach Bum Notary Public, Die Blonde Mariste Wirt­schafts­wissen­schaft­lerin, the Ineffable Donkey Rider, the Insomniac Confucian Diplomat, the Singing Ptero­dactylus and The One and Only Spirou.

They are in the throes of planning an all-frills ceremonial banquet replete with eloquent and witty speeches which they are frantically composing between their khôlles and teedees, seeking inspiration in their Facebook pages and by subreptitious glances over their neighbors’ shoulders in search for subject, style, substance and originality. Their motto: Be prepared!

As the famous Duo des Non’s injuncts, « Présence indispensable à tous ceusses qui viendront ! ». All together now!

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

13 juillet 2013

Les soûlots soulaient gésir sous l’eau des orages

Classé dans : Langue, Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 0:05


Dessin du docteur Noélas. Archives de la Diana, Montbrison. (
source)

« Les reines de France soulaient gésir tout en blanc » – Les Honneurs de la cour, ouvrage composé vers la fin du 14e siècle.

La citation en exergue, quelque peu plus distinguée que le titre que l’on a concocté ici, provient de l’article gésine de la Philologie française ou dictionnaire étymologique critique, historique, anecdotique, littéraire de Noël et Carpentier publié à Paris en 1831 et que nous avions déjà cité par le passé. Les auteurs y indiquent que ce mot, désignant une femme en couches, provient de la même racine que gésir, d’où la présence de cette phrase dans la définition, qui signifie que les reines de France étaient habituellement vêtues de blanc lors de leur gésine – leur alitement pendant et après l’accouchement.

Cette citation a pour particularité de juxtaposer deux verbes, l’un obsolète (et défectif par le passé) et l’autre défectif.

Le premier, souloir – qui signifie avoir coutume, avoir l’habitude de – est l’un d’une poignée de verbes (si l’on ne compte leurs dérivés) se terminant en oir : apparoir (dont il ne reste de nos jour que il appert), avoir (et ravoir), chaloir, choir (pas si défectif que ça, vous souvient-il du « Tire la chevillette et la bobinette cherra » ? et déchoir, échoir), comparoir (dont il ne reste que comparant), devoir (et redevoir), douloir (mais condouloir, obs., est défectif), falloir, mouvoir (et démouvoir – obs., détourner quelqu’un de faire une chose –, émouvoir, promouvoir), pouvoir, recevoir (et ceux de la même formation : apercevoir, concevoir, décevoir, entr­apercevoir, entrevoir, percevoir), pleuvoir (et repleuvoir), ramen­tevoir (obs., se ressouvenir), savoir (et assavoirqui n’est utilisé qu’à l’infinitif, faire assavoir –, resavoir), seoir (et asseoir, messeoir, rasseoir, surseoir), valoir (et équi­valoir, prévaloir, revaloir), voir (et entrevoir, pourvoir, prévoir, revoir), vouloir (et revouloir).

Avant sa disparition quasi-totale, souloir n’était utilisé, semble-t-il, qu’à l’imparfait de l’indicatif ; on pouvait donc dire indifféremment : Jehan soulait boire du calva au p’tit déj’ ou Jehan se soûlait dès l’aube.

Quant à gésir, il est encore plus défectif que falloir, par exemple, puisqu’il n’existe plus qu’au présent de l’indicatif (notamment dans le macabre ci gît), à l’imparfait de l’indicatif, au participe présent (gisant et au substantif identique). Pour son usage dans l’imparfait, on ne peut s’empêcher de citer un extrait d’un article de Jean-Jacques Ampère (1800-1864, fils du grand physicien – et mathématicien, chimiste, philosophe… – André-Marie Ampère), publié dans la Revue des deux mondes en 1840 et consacré à une critique de la traduction d’Eugène Burnouf du Bhâgavata Purâna, dont il cite un passage de l’introduction :

« Les sens disputaient entre eux en disant : C’est moi qui suis le premier, c’est moi qui suis le premier ! Ils se dirent : Allons ! sortons de ce corps ; celui qui en sortant fera tomber le corps, sera le premier. La parole sortit ; l’homme ne parlait plus, mais il mangeait et buvait, il vivait toujours. La vue sortit ; l’homme ne voyait plus, mais il mangeait, il buvait et vivait toujours ; l’ouïe sortit, l’homme n’entendait plus, mais il mangeait, il buvait et vivait toujours. Le manas sortit ; l’intelligence sommeillait dans l’homme, mais il mangeait, il buvait et dormait toujours. Le souffle de vie sortit ; à peine fut-il dehors, que le corps tomba, le corps fut dissous, il fut anéanti. Les sens disputaient encore en disant : C’est moi, c’est moi qui suis le premier ! Ils se dirent : Allons, rentrons dans le corps qui est à nous ; celui d’entre nous qui en y rentrant mettra debout le corps, sera le premier. La parole rentra, le corps gisait toujours ; la vue rentra, il gisait toujours ; l’ouïe rentra, il gisait toujours ; le manas rentra, il gisait toujours ; le souffle de vie rentra : à peine fut-il rentré, que le corps se releva. » C’est la fable de l’estomac et des membres, si célèbre dans l’histoire romaine ; mais il y a, comme le dit spirituellement M. Burnouf, « entre l’hymne du brahmane et l’apologue de Menenius Agrippa, la différence de l’Himalaya aux sept collines ; » j’ajoute, la différence du bon sens pratique du peuple de l’action au génie abstrait de la nation métaphysique par excellence. Du reste, dans ce morceau, la rédaction moderne des Pouranas est bien inférieure à l’antique version des Vedas : c’est une imitation tronquée et prosaïque ; il semble voir un beau cantique hébreu qui s’est transformé en un hymne grossier du moyen-âge.

En parlant de gésir, il me souvient d’avoir vu, enfant – c’est ma mère qui avait attiré mon attention –, un panneau de signalisation routière à l’entrée d’un chemin menant vers un cimetière de province : « Voie sans issue ». C’est donc une transition naturelle pour passer au verbe issir, que l’abbé Regnier Desmarais (François Séraphin de son prénom et secrétaire perpétuel de l’Académie française de 1670 à 1713) mentionne avec gésir dans son Traité de la grammaire française (Bruxelles, 1706). À propos du premier, il dit qu’« on pourrait même s’en servir aux personnes de l’impératif et du subjonctif, qui sont formées du pluriel de l’indicatif. » Quant à issir, voici ce qu’il écrit :

À l’égard d’issir, tout ce qui s’en est conservé dans l’usage présent c’est le participe issu, qui se dit en parlant de généalogie et de parenté ; comme Il se prétend issu des anciens comptes de…, Un homme issu de bas lieu, Cousin issu de germain. Et le gérondif, ou participe actif issant, qui n’a d’usage que dans le blasonL’héraldique. ; comme Il porte de sinople au lion issant de gueules ; ce qui se dit d’un lion qui ne paraît hors du champ de gueules qu’à demi corps, et qui est censé couvert par le reste du champ.

Bescherelle frères n’ont pas retenu cette dernière forme dans l’édition de 1843 de leur célèbre Dictionnaire usuel de tous les verbes français tant réguliers qu’irréguliers, entièrement conjugués. On la trouve pourtant chez Balzac quelques années auparavant puis, plus tard, chez Théophile Gautier, comme le signale le Trésor de la langue française. Quoi qu’il en soit, issir n’était pas toujours aussi défectif, comme le montre cet extrait d’un texte datant du début du XIVe siècle :

23 juin 2013

Des diverses acceptions de Tête de Turc et de l’utilité particulière des dynamomètres

Classé dans : Langue, Littérature, Peinture, dessin, Sciences, techniques — Miklos @ 23:19


À gauche : tête-de-turc dans une foire. (
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À droite : caricature d’Albert Hahn, 1918. (
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Têtes de Turc

Le Trésor de la langue française donne comme sens premier de cette expression un objet de foire servant à mesurer sa force – Théophile Gautier s’y était essayé avec succès, comme on le verra – et qui, s’il existe toujours, a changé de forme (on ne tape plus sur les Turcs si ce n’est politiquement), tandis que le dictionnaire de Delvau en donne le sens figuré tout en mentionnant brièvement sa dérivation. Quant au dynamomètre, dont la tête de turc de foire en est une déclinaison, il a d’autres usages, comme on pourra le constater dans le fort délicieux conte (a)moral qui suit.

Tête de Turc, s.f. Homme connu par ses mœurs timides et par son courage de lièvre, sur lequel on s’exerce à l’épigramme, à l’ironie, à l’imper­ti­nence, — et même à l’injure, — assuré qu’on est qu’il ne protestera pas, ne réclamera pas, et ne vous cassera pas les reins d’un coup de canne ou la tête d’un coup de pistolet.

C’est une expression de l’argot des gens de lettres, qui l’ont empruntée aux saltimbanques.

Alfred Delvau, Dictionnaire de la langue verte. Argots parisiens comparés. E. Dentu, éditeur. Paris, 1867.

Tête de Turc. Dynamomètre sur lequel on essaie sa force, dans les foires, en frappant sur une partie représentant une tête coiffée d’un turban ; p. anal., personne prise pour cible de critiques, de plaisanteries ou de railleries.

Trésor de la langue française informatisé, article « tête », 1994.

Un jour, dans je ne sais plus quel jardin public, il [Théophile Gautier] donna sur la « tête de Turc » un coup de poing qui marqua cinq cent vingt livres au dynamomètre. Bien souvent je l’ai entendu s’en vanter et dire : « C’est l’action de ma vie dont je suis le plus glorieux. »

Maxime Du Camp, Théophile Gautier, p. 20. Librairie Hachette, Paris, 1890.

Le Dynamomètre

I

– Et tu es convaincu que ta femme te trompe ? fit le substitut Vessaride à son ami Cuminet qui le venait consulter sur un fait douloureux.

– Certainement ! répondit Cuminet à son ami le substitut Vessaride.

– Quelles raisons as-tu de le penser ?

– Toutes. Hortense n’est plus la même avec moi. Aucune impatience de mes caresses. Une joie mal dissimulée quand je la quitte. Affectation de petits soins ridicules. Elle parle toujours de sa fidélité, ce qui est un autre fâcheux présage. Je gagne maintenant au jeu, moi qui y perdais toujours. Il me semble entendre rire quand j’ai le dos tourné.

– Tout cela ne suffit pas, mon pauvre Cuminet, à prouver que tu es cocu, comme tu sembles le souhaiter.

– Aussi ai-je trouvé un moyen infaillible d’être sûr de mon affaire.

– C’est une supériorité que tu auras là sur beaucoup de maris que le doute torture.

– Et c’est très simple. Un ingénieur italien a imaginé un dynamomètre qu’on installe fort aisément dans le sommier du lit conjugal. Toute pesée exercée sur le lit le met en action et un curseur, comme celui des thermomètres à maxima et à minima, marque le poids maximum que le sommier ait supporté pendant un certain temps. J’installe cet appareil dans la chambre de ma femme. Je feins une absence de quelques jours et surtout de quelques nuits. Je sais à merveille, au retour, si elle a couché seule.

– Tu connais exactement le poids de ta femme ?

– Cent soixante. Je l’ai menée ce matin traîtreusement au Louvre, sous prétexte de lui faire un cadeau, mais, en réalité, pour me fixer sur ce point.

Le substitut Vessaride eut son mauvais sourire.

– Il ne doit pas s’ennuyer, fit-il. Et quand pars-tu ?

– Ce soir même.

– Et quand reviens-tu ?

– Dans trois jours. Je constate les indications du dynamomètre sans rien dire.

– Tu viens me retrouver. Je te choisis un avoué et nous introduisons une bonne petite instance en divorce basée sur un fait d’une certitude mathématique, ce qui est rare vraiment.

– Adieu. Je vais envoyer Hortense faire une commission pour moi, et, pendant ce temps-là, je dresserai la perfide machine. Je crois que je rirai dans trois jours.

– C’est tout ce que ça vaut, conclut le substitut Vessaride.

Et, après l’avoir quitté sur une chaleureuse poignée de main, son ami Cuminet fit exactement tout ce qu’il avait dit.

II

Ce Cuminet était-il vraiment cocu ? Ne l’outragez pas d’un doute à cet égard. En revenant de le conduire au chemin de fer, Hortense s’était arrêtée au premier bureau de télégraphe. Elle y avait adressé une dépêche au joli vicomte Pigelevent de Moncey, lui donnant un avis immédiat de son veuvage. Le soir même elle viendrait dîner avec lui. Je n’ai point à vanter les charmes d’une personne dont les bascules du Louvre se sont chargées de faire l’éloge, et un éloge éloquent. Les cent soixante livres que pesait, en effet, madame Cuminet, étaient réparties fort aimablement sur sa personne, accumulées aux bons endroits et bien en main pour qui en voulait éprouver la solide réalité. Ce n’était pas de méchantes livres fournies un peu partout et jusque dans les attaches. Une belle harmonie, une pondération radieuse donnait de ce bel ensemble une impression de souplesse et presque de légèreté. Un peu de l’âme de madame Cuminet, qui rayonnait sur son corps. Ce tout confortable était habillé d’une peau éblouissante de blancheur avec des coulées d’ambre sous la nuque et ailleurs encore, coiffé d’une admirable chevelure blonde descendant jusqu’aux jarrets quand on lui rendait sa liberté, éclairé par deux yeux bleus et un sourire d’une avenance parfaite avec une délicieuse pointe de moquerie. Le substitut Vessaride avait raison. Le joli vicomte Pigelevent de Moncey ne devait pas s’ennuyer.

– Trois nuits tout entières ! murmuraient gaiement les deux amants en croquant des écrevisses. Et le dîner ne fut qu’un long baiser avec quelques entr’actes de bonne chère.

– Non ! non ! pas ici ! disait Hortense, puisque nous pourrons nous coucher tout à l’heure.

Et ils supputaient avec une joie féroce le nombre d’accrocs qu’ils pourraient faire à l’honneur du malheureux Cuminet.

Hortense voulait emmener tout simplement son amant au domicile conjugal. Car les femmes ont un tel amour du bien-être qu’on ne trouve que chez soi qu’elles en oublient la plus vulgaire prudence. Mais le joli vicomte n’avait aucun goût pour les retours imprévus des maris qui pardonnent à leurs femmes à la condition qu’elles lui laissent massacrer leurs complices. Il entendait que l’adultère eût lieu chez lui. Hortense, qu’amusait cet intérieur de garçon, finit par y consentir. Elle rentra défaire son lit seulement pour ne pas mettre sa bonne Octavie dans la confidence. Un instant après, elle avait rejoint Pigelevent en voiture, et tous les deux eussent volontiers donné leur adresse au bout du monde, comme ce fou charmant de des Grieux. Comme ils se l’étaient promis, ils taillèrent copieusement dans l’honneur de Cuminet. Au bout de trois nuits, il n’en restait pas de quoi faire une veste à un Ménélas lilliputien. Ils avaient agrémenté ces déchirures d’un tas de petits découpages raffinés. Ils en avaient effiloqué l’étoffe avec le doigt et avec les dents. On eût dit le manteau invisible et sous lequel on apparaissait tout nu du joli conte d’Andersen.

Ils étaient vraiment ravis de leur ouvrage quand ils durent s’avouer, le troisième matin, qu’ils ne pouvaient se retrouver le soir, ce qui les jeta dans une indicible mélancolie.

III

À peine délie des embrassements éperdus du retour, M. Cuminet envoya sa femme lui faire une nouvelle commission. Fiévreusement il se mit a genoux le long du lit pour interroger le dynamomètre. Il fit un oh ! formidable, en lisant, au bout de la course de l’indicateur : Trois cent soixante livres ! Eh bien ! le résultat dépassait ses espérances. Il était jaune de fureur quand sa femme rentra, et, malgré qu’il eût nourri le dessein d’agir sans vacarme, il ne put se contenir.

– Malheureuse ! s’écria-t-il, il a couché quelqu’un ici.

– Je vous jure que non, mon ami ! riposta Hortense avec une sincérité parfaite et sans réfléchir au sens dangereux de sa réponse.

– Je sais ce que je dis, femme coupable ! hurla Cuminet décidément hors de lui, et vous aurez tout à l’heure de mes nouvelles.

Et, comme un fou, il se précipita chez le substitut Vessaride : Trois cent soixante livres ! s’écria-t-il, en entrant, sur un ton de triomphe douloureux.

Le magistrat eut encore son mauvais sourire.

– Elle n’a pas dû s’ennuyer, fit-il. Allons chez l’avoué commencer la procédure.

Et ils partirent bras dessus bras dessous. Cuminet répétait avec rage : Trois cent soixante livres ! quinze de plus qu’avec moi !

Durant ce temps, madame Cuminet, affreusement inquiète et bouleversée, avec les paroles obscures de son mari lui sonnant dans les oreilles, eut enfin une idée soudaine, comme une révélation. Elle sonna sa bonne.

– Octavie, lui fit-elle à brûle-pourpoint, vous avez couché dans mon lit cette nuit.

Octavie devint toute rouge. Le fait est que s’étant aperçue que Madame découchait, elle avait reçu son galant dans le lit des Cuminet, infiniment plus spacieux que le sien.

– Ah ! parlez ! parlez ! Il s’agit de mon honneur, de mon salut.

Octavie, qui était au fond bonne fille, avoua. C’est-à-dire qu’elle avoua à moitié. Elle avait entendu gratter des souris dans sa mansarde. Elle avait eu peur et était venue se coucher dans les draps de Madame, qui était absente.

Le réquisitoire s’achevait, quand M. Cuminet rentra, son assignation lancée, le chapeau sur l’oreille et se frottant les mains.

– Avouez à Monsieur, Octavie ! fit Hortense avec autorité.

– C’est moi qui ai couché ici, fit celle-ci pareille à un bouton de pivoine qui va éclater.

Cuminet eut d’abord un sourire d’incrédulité.

– À d’autres ! fit-il.

Mais, avec un élan de sincérité, un accent de vérité qui se fût imposé aux plus sceptiques : – Sur le salut de mon âme, s’écria-t-elle, sur la tête de mes parents vénérés, je jure devant Dieu que c’est moi.

Cuminet se frappa le front, vaincu par cette irrésistible impression d’honnêteté.

– Imbécile que je suis, pensa-t-il. Cette fille dit certainement vrai. J’avais oublié que ma femme est horriblement peureuse. Elle aura fait coucher Octavie avec elle pour ne pas rester seule la nuit.

Et, prenant brusquement son chapeau, il retourna en courant chez le substitut Vessaride.

– Arrêtons l’instance ! fit-il, tout est explique !

– Comment ?

– C’est avec une femme que madame Cuminet était couchée.

Le substitut Vessaride eut un sourire encore plus mauvais pour dire

– Et tu aimes mieux ça ?

– Certainement, fit l’innocent Cuminet. Vite ! vite ! retournons chez l’avoué.

Celui-ci reçut fort mal la communication. Il n’entendait pas qu’on l’eût dérangé pour rien. Il avait griffonné déjà deux aunes de papier timbré.

– Tu sais, c’est bon pour une fois, fit sévèrement Vessaride. Mais je te préviens que nous ne nous dérangerons plus pour toi, imbécile.

Ah ! dame ! c’est que, quand une affaire leur échappe, les gens de procédure ne sont pas contents !

En rentrant, pour demander pardon à sa femme de ses injustes soupçons, M. Cuminet répétait machinalement, comme un refrain : Trois cent soixante livres ! Trois cent soixante livres !

Il s’arrêta tout à coup pour penser : Je n’aurais jamais cru qu’Octavie, qui est bien râblée, mais petite, pesât deux cents.

IV

Très interloqué, un peu excité même par cette découverte, il s’en fut, droit en rentrant chez lui, à la chambre où Octavie faisait ses paquets, ayant déclare qu’elle ne demeurerait pas une minute de plus dans la maison, après cette humiliation.

– Mais je ne vous chasse pas, ma fille, lui dit avec une bienveillance extrême son patron. Je vous remercie, au contraire, de la sollicitude que vous avez eue et de la franchise que vous avez témoignée.

En même temps il se rapprochait d’elle avec une envie furieuse de la tâter aux bonnes places, lesquelles devaient être mieux rembourrées que les fauteuils de la Porte-Saint-Martin.

– Ah ! ah ! sournoise ! faisait-il en lui souriant.

Ma foi, il risqua une main en plein pétard, comme pour jouer au ballon.

– À bas les pattes ! hurla une grosse voix, et, d’un placard où il s’était fourré, un superbe cuirassier en petite tenue sortit, roulant des yeux furibonds.

Octavie voulut le calmer.

– Je me fiche pas mal de ton bourgeois ! poursuivit le cuirassier Latrouille. Du moment que tu t’en vas, je n’ai plus besoin de me cacher. Oui, mon bonhomme, c’est moi qui ai couché avec Octavie, dans ton lit, pendant que ta femme et toi étiez en voyage et, si tu n’es pas content !…

Cuminet, qui n’était pas brave, recula. L’horrible vérité lui était, du coup, révélée. Madame Cuminet était allée le tromper à domicile ! voilà tout.

Reprenant son chapeau avec fureur, il se précipita chez le substitut Vessaride.

– Je le suis ! cria-t-il, je le suis ! en entrant comme la foudre. Retournons chez l’avoué.

Mais le substitut Vessaride, très froid :

– Monsieur Cuminet, si vous ne me fichez pas la paix, comme je vous y ai déjà invité, je vous préviens que je vous fais arrêter comme fou.

Et Cuminet, qui n’était pas brave, rentra en maudissant le dynamomètre qui l’avait mis dans ce… fâcheux état. Il ferait beau voir que la science se mît à la traverse de l’amour !

Armand Silvestre (1837-1901), Nouveaux contes incongrus. Librairie illustrée, Paris, 1892.


Arsène Rivey : Tête de turc (étude). (source)

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