Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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28 juin 2005

Berlin

Classé dans : Architecture, Lieux, Shoah — Miklos @ 23:45

Après avoir quitté la Potsdamer Platz futuriste et lorsqu’on remonte la Ebertstraße, le regard aperçoit au loin des pierres tombales grises et sobres identiques d’apparence, alignées côte à côte comme dans un cimetière militaire en des rangées qui se perdent à l’infini sur un plateau ondulant qui fait se brouiller le regard déjà voilé par des larmes. En s’en rapprochant, on commence à distinguer les stèles, si semblables de loin mais pourtant légèrement différentes les unes des autres par leur hauteur ou leur inclinaison, ni tout à fait parallèles ou horizontales. Des sentiers étroits permettent de s’engager dans ce champ funéraire. D’où qu’on entre, les pierres arrivent à peine aux genoux ; puis à mesure que l’on progresse, on s’enfonce imperceptiblement dans cette forêt funeste jusqu’à ce que l’on soit noyé par ces blocs sombres et tristes qui s’élancent vers le ciel. De curieux effets d’optique rendent la scène encore plus étrange : des silhouettes, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, apparaissent et disparaissent au loin comme des spectres, lorsque leur chemin croise celui que l’on parcourt. Le sol, légèrement vallonné, ne manque d’attirer vers ce qui serait l’épicentre de ce lieu mais où il n’y a rien de particulier. On erre, tout droit, à droite ou à gauche, en arrière, pour graduellement émerger de cette plongée dans le silence et l’absence au cœur de cette ville si vivante. C’est le monument qui commémore l’extermination des Juifs d’Europe.

Berlin est une ville qui porte la gloire de son passé ainsi que ses cicatrices et ses scories ; monuments spec­taculaires et emblé­matiques, palais orgueilleux métho­diquement res­tau­rés, d’autres encore véro­lés par les marques des obus ; bâti­ments staliniens ano­nymes, immenses et encore plus lépreux que des barres à La Courneuve ; terrains vagues en pleine ville, là où s’étaient dressés des immeubles détruits par les folies humaines. Berlin est une ville qui respire, irriguée par la Spree et quelques canaux, aérée par de larges avenues rectilignes et de nombreux espaces verts et, près de son cœur, du poumon qu’est le parc de Tiergarten. Berlin est une ville multi­colore et inter­nationale tournée vers le futur, dans un foison­nement de créati­vité archi­tecturale osée, défiant passé et présent et s’élevant vers le ciel telle une nouvelle tour de Babel. Berlin est une ville impériale.

Le musée de Pergame — l’un des nombreux musées plus magni­fiques les uns que les autres de cette ville qui en possède un nombre imposant — garde d’ailleurs une trace splendide de la Babylone d’origine : l’immense Porte d’Ishtar, haute de 25m, et la Voie proces­sionnelle de la ville légendaire du temps de Nabuchodonosor II, il y a plus de 2500 ans, en briques émaillées bleues sur lesquels se dessinent des animaux mythiques et des guerriers vaillants destinés à terroriser le visiteur d’alors et qui ne manquent d’impres­sionner celui d’aujourd’hui. Ce n’est d’ailleurs pas le seul témoignage monumental du passé que l’on y trouve : la frise de l’autel de la ville de Pergame (en Turquie) sur lequel est représentée en hauts reliefs sculptés avec réalisme et sensualité comme seuls les Grecs savaient le faire une scène mythique de gigantomachie — la lutte des dieux de l’antiquité contre les géants — en une sorte de bande dessinée fascinante par ses détails et son expressivité. Ailleurs, la Porte du marché de Milet, façade hellénistique à deux étages, occupe toute une pièce, tandis que la frise du Palais ommeyade de Mshatta, qui doit bien faire 5m de haut et n’était que la base de la façade, en occupe une autre.

À voir ces vestiges du passé, on ne peut éviter d’être saisi par un mélange de sentiments contra­dictoires ; d’abord, l’admiration boule­versante devant ces chefs d’œuvre qui montrent à qui ne le savait que nos ancêtres lointains — par le temps et l’espace —, bien avant que l’idée du « monde civilisé » ne soit identifié à une certaine Europe, étaient de grands artistes et architectes. Ensuite, le constat que l’on ne peut voir ces traces que parce qu’elles ont été enlevées, démontées et transportées hors de leur cadre, et cette décontextualisation ne peut que fausser l’image que l’on se fait de ces civilisations du passé, n’en montrant qu’un aspect, certes spectaculaire, mais loin d’en être l’unique caractéristique. Ces traces, d’ailleurs, ont fait l’objet de nombreuses restaurations : combien de briques de la Porte d’Ishtar datent-elles de ce passé révolu et combien sont-elles des copies, voire des reconstitutions ? La présentation même des ouvrages les plus imposants n’a pu respecter leur disposition d’origine, que ce soit la Voie processionnelle — rétrécie de 25m à 8m — ou la frise l’autel de Pergame — dont la disposition sur les murs d’une salle est à l’inverse de sa disposition d’origine, autour de l’autel — le bâtiment du musée ne le permettait pas. Enfin, si le département de la statuaire grecque montrait des pièces souvent splendides, c’est bien parce que c’étaient des copies — romaines antiques, ou parfois récentes. Sic transic gloria mundi : les nouveaux empires se sont toujours appropriés les vestiges les plus remarquables de leurs prédécesseurs, en tant qu’héritiers ou vainqueurs. Jusqu’à ce qu’ils tombent, eux aussi, en poussière, et rejoignent musées et reliquaires.

En cette année 2005, l’Allemagne célèbre l’année Einstein, cinquan­tenaire de la mort du père de la théorie de la relativité et centenaire de sa publication des trois articles qui l’ont fondée et ainsi changé notre vision de l’univers et du temps. C’est à Berlin et à Potsdam qu’Einstein avait enseigné jusqu’à son départ aux États-Unis en 1933, et nombreux bâtiments publics portent des bande­roles reproduisant des citations du célèbre physicien. Curieuse revanche de l’histoire dans l’épicentre de l’enfer qui avait voulu effacer de la face du monde toute trace de ses semblables et de leurs œuvres qui ont tant marqué cette ville.

28 mai 2005

Pour ceux qui aiment le baroque (III)

Classé dans : Théâtre — Miklos @ 13:23


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La musique avait redécouvert cette période, saturant ad nauseam le marché du disque d’œuvres élégantes jusqu’au maniérisme (dont certaines méritaient pourtant le repos éternel), en donnant parfois dans des excès d’une illusoire authenticité qui ne prend pas en compte le simple fait que la culture musicale et l’environnement sonore ne sont plus ceux de l’époque ; il n’y a pas de retour en arrière, comme le constate tragiquement l’ange de l’histoire, de Walter Benjamin. Il y a, heureusement, des exceptions.

Qui n’a entendu parler de Shakespeare, de notre trio Corneille — Molière — Racine ou de Cervantes, Calderón et Lope de Vega, à défaut de les avoir vus et lus ? Le baroque était avant tout l’âge du théâtre. De son aspiration universelle, on a surtout connu la grandeur historique, la simplicité rustique (enfin, le rusticisme d’un Poussin) et le réalisme urbain (celui de la bourgeoisie ou de la noblesse : il faudra attendre Balzac ou Zola pour représenter ceux qui n’ont pas le loisir d’avoir des loisirs), et que résume fort bien la réplique de Polonius à Hamlet : “ Ce sont les meilleurs acteurs du monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale, la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique, la pastorale tragico-comicohistorique; pièces sans divisions ou poèmes sans limites (…). Pour concilier les règles avec la liberté, ils n’ont pas leurs pareils.”

Ce n’est que plus récemment qu’un certain baroque, le subversif, le pervers et le cruel et qui ne se réduit pas à Sade, a fait discrètement son apparition sur nos planches et nos écrans, celui des mœurs de ce temps-là et de tous temps vu à travers inversions et travestissements, masques et miroirs, celui de la fuite infinie sur place devant le vertige du vide cosmique et de celui des sentiments, celui des labyrinthes dans lesquels on veut s’égarer et où l’on se retrouve toujours face à soi-même ou à son double : celui d’un William Congreve (Ainsi va le monde), celui qui annonce puis accompagne l’âge des Lumières, préfigurant les catharsis des révolutions et des guerres, de la lutte des classes et de la psychanalyse à travers la représentation délicate et subtilement crue des maux et merveilles de l’époque.

Il y a un retour au baroque, non pas uniquement vers ses œuvres, mais dans la représentation et dans l’écriture contemporaines, et pas qu’au théâtre (Meurtre dans un jardin anglais en est un parfait exemple à l’écran), où le génial metteur en scène colombien Omar Porras (dont j’ai parlé à plusieurs reprises) offre une lecture baroque des œuvres de Durrenmatt ou de Stravinski-Ramuz.

Et maintenant, j’ai eu la chance de voir Le Balcon, de Jean Genet, au Théâtre de l’Athénée — Louis Jouvet à Paris, dans une mise en scène glorieusement ba­ro­que de Sébastien Rajon, par la troupe acte6 et le gé­nial Michel Fau, que cer­tains ont pu déjà ad­mi­rer chez Olivier Py, par exem­ple, et qui est un familier de Genet. Je ne con­nais­sais de Genet que les quel­ques pages que j’avais dé­vo­rées ado­les­cent, avec un mé­lan­ge de fas­ci­na­tion et de ré­pul­sion pour cette ri­tua­li­sation d’une se­xua­lité omniprésente et que je crai­gnais dé­vo­ran­te, ou plutôt, pour le sexe en tant que rituel mor­ti­fère. C’est du moins ce que j’en avais perçu alors, et je n’avais plus repris cet auteur, d’autant plus que ses prises de position (ou ses goûts) poli­tiques ne fai­saient rien pour me le ren­dre sym­pa­thique (mais ce n’est pas ce qu’il cher­chait, bien au contraire), ni alors ni aujourd’hui.

La pièce se passe dans un bordel, huis clos où se ré­fu­gient, pour un moment, des personnages falots à la vie insi­gni­fiante, pour y tenir les rôles des trois piliers de la société, de toute société, que sont l’Église (l’évê­que), la Loi (le pro­cu­reur) et la Guerre (le gé­né­ral), sous le re­gard sé­vè­re et bien­veil­lant de la Reine (la ma­que­relle, jouée de façon extra­or­di­naire par Michel Fau). Ils y repré­sentent une société parfaite dans son ordre établi et ses rapports de force où l’on ne sait pas tou­jours qui est le maî­tre et qui est l’es­clave, au travers de scé­narios sado-maso­chistes réglés comme du papier à musique, face à des miroirs qui leur renvoient leur image rêvée à l’infini ; même les sentiments, les déclarations d’amour ou de tendresse font partie de ce jeu, ici (mais dehors aussi ?) il n’y a de réel que le jeu, conception éminemment baroque du monde. Pendant ce temps, dans un contre­point tout aussi musical, la société d’où ils vien­nent s’écroule au dehors, dans une révolte dont on entend les échos jusque dans les chambres les plus capi­ton­nées et qui ne fait irruption que par l’entre­mise du chef de police qui, comme Dieu, n’admet aucune repré­sentation, ce dont il souffre éper­dument. Fera-t-il sortir ces pantins vers la “vraie vie” pour qu’ils y assument à regret ce qui n’était pour eux qu’un jeu, ou n’est-ce là aussi qu’une partie de ce scénario qu’ils ne maîtrisent pas, une mise en abîme infinie sur une scène où chacun est, tour à tour, acteur et metteur-en-scène ?

Malgré ce rejet des trois ordres qu’il critique avec lucidité et ironie décapante, Genet s’y soumet, finalement, dans son désir maladif d’être accepté par cette société même au prix d’une abjection dont il aura fait montre dans sa vie réelle ; on ne sait plus où est ce réel et où est le fantasmé, et, comme sur une bande de Moebius ou une bouteille de Klein, ce monde clos du bordel ressemble furieusement au mon­de extérieur, là où se joue la co­mé­die hu­mai­ne vue comme une souffrance christique répétée de génération en génération dans un monde vide de sens, à la structure si paradoxale, où ne règne que la force. Baroque et absurde se rejoignent ici dans une vision contemporaine déboussolée, sinon désespérée (même si chez Genet il n’y a pas de réel sespoir, puisque ses personnages n’ont pas le luxe de l’espoir, mais uniquement celui du rêve, parfois). Koltès fera dire à un de ses personnages : “il n’y a pas de règles, il n’y a que des moyens, que des armes”. Et Hamm, dans Fin de partie de Beckett : “Moments for nothing, now as always, time was never and time is over, reckoning closed and story ended.”

La troupe acte6, composée de jeunes acteurs talen­tueux qui a déjà à son actif plusieurs pièces baro­ques, réussit là une rare per­for­mance, que la pré­sence de leur “sociétaire honoraire” Michel Fau cou­ron­ne glo­rieu­sement. Il joue la ma­que­relle et la Reine, pa­thé­tique ou digne, humaine et sym­bo­lique, atten­drie et cal­cu­la­trice d’une telle façon qu’on ne voit plus l’homme mais le person­nage, comme Omar Porras l’avait été dans le rôle de la Vieille Dame de Durrenmatt. Chaque person­nage dans cette pièce est d’ailleurs un arché­type, et le maquil­lage (visages peints), les cos­tumes (uni­for­mes déri­soires ou gran­dio­ses) comme la mise en scène (un jeu de cache-cache entre scène et salle, sol et ciel, réa­lité et miroir) leur don­nent une dé­me­sure, celle de pièces d’un jeu d’échecs cosmique, qui parle direc­te­ment à l’in­cons­cient. On aime ou on déteste, j’ai adoré le spectacle (et déteste toujours autant son auteur).

17 mai 2005

Quand sortira-t-on du virtuel pour entrer enfin dans le réel…

Classé dans : Livre, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 9:20

Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. On y voit un ange qui a l’air de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.

Walter Benjamin, Œuvres III,
Folio essais, 1991, p. 434.

La tempête de Google nous pousse tous ; dans quelle direction, ce n’est pas clair, mais un monceau de ruines menace de s’amasser sur les traces de ce tsunami annoncé. En effet, dans sa dernière lettre1 FYI France, Jack Kessler fait part des intentions avérés de cette société, annoncées lors de la réunion de ses actionnaires dont il fait partie, d’une façon très synthétique:

printed books GooglePrint
printed journals GoogleScholar
video, & movies (?) GoogleVideo
music (hints of « under development »)
mobile GoogleMobile
meetings GoogleGroups
shopping Froogle & GoogleLocal
personal communication Gmail & GoogleBlogger
& GoogleTranslate & GoogleGroups
& Orkut(?) & Dodgeball(?)…
digital social networking
reference librarians GoogleSearch
prints & photos GoogleImages & Picasa
maps GoogleMaps & Keyhole
the news GoogleNews
(others?) (many more…)

dans ce qui porte déjà le nom de The Onebox, la Case Universelle, qui représente ce qu’Eric Schmidt, PDG de Google, décrit comme l’objectif de sa société : « Organize the world’s [all of it] information [all of it] so it will be universally [to everyone] accessible [via all ‘devices’] and useful… » – y concentrer toute l’information du monde pour un accès universel. Et cela ne manquera pas de rapporter encore plus gros aux investisseurs qui pourraient s’inquiéter sur une possible orientation philanthropique de « leur » entreprise (comme le dit Jack : « investors always want to know whether they are funding a charity or a money-making enterprise ») : tous ces développements ne feront qu’accroître les revenus, et « If you do business with Google you will pay: the lunch will be delicious, but it will not be free » (si vous faites affaire avec Google, vous payerez; le repas sera délicieux, mais il ne sera pas gratuit).

Cela a le mérite d’être clair: après les ordinateurs (IBM), les logiciels (Microsoft), voici l’information (Google). Avec plus de 3000 employés et recrutant à tour de bras, Google est en passe de réussir encore mieux dans son entreprise. Ils veulent changer la face du monde (câblé) comme l’ont fait leurs prédécesseurs.

Et pourtant, le grand auditorium de la BnF était assez vide, lors de la table ronde professionnelle Les bibliothèques virtuelles européennes : état de l’art et stratégies qui s’est tenue vendredi dernier de 14h à 18h, malgré l’annonce qui en avait été faite ici et ailleurs. Manque d’intérêt ? Fatalisme ? Difficile à dire. Il se peut, comme le disait Chris Batt (du Conseil des musées, bibliothèques et archives du Royaume Uni) qu’il ne faille pas réagir – et surtout pas dans l’urgence. Mais il me semble que sa vision utopique de l’intégration du savoir dans la vie au quotidien risque d’être dépassée par les événements actuels, en l’occurrence le projet concret de Google, même si je ne critique en rien les objectifs qu’il propose, bien au contraire.

Outre la paucité de public, j’ai été frappé par la différence d’échelle qui existait entre les tailles – et les moyens – des bibliothèques nationales représentées et des projets qu’ils pouvaient mettre en œuvre, de Gallica (par exemple) à la collection de la photothèque de la bibliothèque nationale d’Irlande qui, par manque de personnel et de moyens technique, avait dû en sous-traiter la numérisation ; par la fragmentation et le manque de coordination nationale dans certains pays et a fortiori internationale, malgré des projets tels que Minerva, en ce qui concerne la réalisation d’une bibliothèque numérique virtuelle (et non pas uniquement d’un catalogue commun de contenus numérisés, comme l’est actuellement le projet The European Library) ; par l’inertie que la taille de certains organismes fait poser sur l’évolution de leur vision hégémonique du monde.

Jean-Noël Jeanneney, qui a ouvert cette table ronde, a bien posé les enjeux européens et multilatéraux de diffusion, de défense et d’illustration de la culture (pour lesquels nous avons tous besoin les uns des autres) ainsi que ceux de l’organisation du savoir (où le rôle des bibliothécaires est plus que jamais nécessaire), afin de dépasser une perspective uniquement anglo-saxone et profit-making, ce qui n’exclut en rien de s’accommoder et de tirer profit des technologies, ni d’articuler un tel projet sur un partenariat entre le public et le privé. Mais le projet qu’il évoque est encore flou : s’agit-il d’une sorte de bibliothèque nationale européenne, réunissant les fonds numériques des bibliothèques nationales de chacun des pays, ou la bibliothèque des européens, fédérant [toutes] ses bibliothèques, petites ou grandes ?

L’histoire se répète : dans les années 80, le réseau de communication informatique Bitnet (qui avait émergé d’un immense réseau interne à IBM) possédait une structure essentiellement pyramidale (ou arborescente) ; il finit par être détrôné par le réseau TCP/IP (l’internet actuel), qui possède un maillage bien plus libre. Aujourd’hui, toute personne ou organisme peut se raccorder à ce réseau, pour peu qu’elle ait les logiciels adéquats (et un fournisseur d’accès). Les ordinateurs qui s’y trouvent, même les plus petits, peuvent être utilisés dans leur temps libre pour des finalités collaboratives à l’échelle mondiale tels que les prédictions atmosphériques (le projet climateprediction.net), ou la recherche de pulsars par l’entremise de logiciels tels que BOINC.

Je verrai bien la bibliothèque européenne du futur sous forme d’un réseau dynamique permettant le raccordement de bibliothèques petites et grandes – certifiées, c’est essentiel (autant pour la « validité » des fonds que l’adéquation technique) –, avec leurs fonds numérisés (qu’ils auraient constitués selon leurs propres critères), s’intégrant facilement dans un maillage (utilisant probablement des protocoles de type OAI plutôt que Z39.50) qui offrirait, entre autres outils, recherche dans les contenus et accès réparti (DOI ?) à l’ensemble des fonds ainsi disponibles, de façon répartie.

Je préférerais bien évidemment ce modèle plus dynamique à celui dans lequel les petites institutions auraient à « déléguer » leurs fonds numériques à de plus grandes institutions, qui seraient les seules à décider du choix des documents qui feraient partie de « la » collection européenne – qui n’est pas sans rappeler le modèle que semble viser actuellement Google pour les fonds universitaires qu’il veut numériser et héberger. Un tel modèle ne réduit pas le rôle des bibliothèques nationales, plus à même d’établir un tel dispositif (ouvert, et qui ne se réduise pas uniquement à elles), et qui ont la charge et les moyens de conservation (physique et numérique) à long terme pour assurer la pérennité du patrimoine (en utilisant, pour le numérique, OAIS par exemple).

À l’inverse, je le préfère aussi à celui de Jacques Attali, qui débattait hier sur ce sujet avec Jean-Noël Jeanneney sur France Culture, et qui défendait essentiellement le modèle Google, dans une vision idyllique du livre numérique disponible partout, qu’on lit en payant à la carte et qu’on imprime chez soi (bonjour le prix du papier et la mort plus rapide des forêts), l’internet devenant la bibliothèque du futur hors toute autorité centralisée, et sur laquelle je m’étais déjà exprimé il y a plusieurs années.

Entre temps, Google avance.


1 Datée du 15 mai 2005 [note du 11 novembre 2005].

30 avril 2005

Le diamand noir

Classé dans : Musique — Miklos @ 13:24
Diamanda Galás, une voix1 déchirante et désespérée, hur­lant dans un paro­xysme de douleur et de tris­tesse la tra­gé­die des plaies de ce monde — exils, sida, haines, géno­cides, mort. Une voix parcourant quatre octaves, incro­ya­blement agile et puis­sante, plongeant au plus pro­fond des tripes pour s’élever au plus aigu, tantôt douce et souvent si forte qu’elle envahit l’esprit et tout le reste s’efface, mélo­dieuse quand elle chante la nostalgie des disparus, stri­dente lorsqu’elle exhale en de longs lamentos sa révolte devant l’inéluc­table humain ou divin, l’abject et la trans­fi­guration, les tribu­lations humaines ou le Jugement dernier. Intense, boule­versante, elle saisit, glace, fige. On est possédé par son exaltation. S’accom­pagnant souvent au piano, elle joue de cet instru­ment comme de sa voix, avec une intensité phéno­ménale, le trans­formant en un orchestre de dimension bruck­nérienne (et qui n’est pas sans rappeler le grand pianiste Ervin Nyiregyhazi, étoile noire du clavier dans la tradition de Liszt).

D’origine grecque orthodoxe, Galás a grandi aux Etats-Unis. Elle a explosé sur la scène lors du Festival d’Avignon de 1979, où elle a interprété le rôle titre de l’opéra Un Jour comme un autre du compositeur Vinko Globokar, basé sur le rapport d’Amnesty International concernant l’arrestation et la torture d’une femme en Turquie. Ses premiers disques, “The Masque of the Red Death” (Le Masque de la Mort rouge, titre d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe), “Plague Mass” (Messe de la Peste), “Vena Cava”, ou “Malediction and Pray­er” (Malédiction et prière) concernent les malades du sida (son frère en est mort) ou de la dépression clinique ; Schrei 27 (Cri 27) — la torture dans l’isolement. “Defixiones, Will and Tes­tament”, que je n’ai pas encore écouté (sauf les extraits disponibles dans le lien ci-contre), est consa­cré aux géno­cides et aux exils, et comprend des œuvres extra­or­dinaires : sur des textes du poète Adonis, de Michaux ou de Pasolini, sur Todesfuge (La fugue de mort) de Paul Celan, dont j’avais parlé précédemment ; des extraits de la liturgie arménienne (que j’ai entendu, saisi, dans l’Église arménienne de Jérusalem), ou des compositions de Galás.

S’il y a bien un Requiem pour le temps présent, c’est Galás qui lui a donné corps et voix.


1 On peut en écouter une interprétation dans cet article, et de brefs extraits de la plupart de ses disques dans cette page-ci et celle-là.

28 avril 2005

Labyrinthes : au cœur du dédale

Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux, Littérature, Loisirs — Miklos @ 8:33

Labyrinthe de Longleat. Caveat tocator.

Il est des cœurs dans lesquels on aime se perdre en déambulant dans leurs passages paradoxaux menant de paysages radieux en des recoins sombres, en revenant plus tard là où on était passé sans pour autant s’y retrouver, en arrivant dans des lieux inconnus et pourtant familiers. Toute personne qui a aimé le sait pour avoir évolué dans cet univers attachant en perpétuelle reconfiguration, souvent charmant, parfois frustrant et toujours surprenant.

Les labyrinthes fascinent ; parcours initiatique ou passe-temps obsessionnel, ils sont partout. Les jardins anglais, pays des maisons hantées et des portes qui claquent derrière vous dans la pénombre, sans qu’aucune main ne les ait touché, sont des lieux propices aux égarements de tous ordres, et autrement plus mystérieux que les jardins français, où l’on ne peut se perdre : il suffit d’en voir l’utilisation dans des films comme Blow Up d’Antonioni ou Meurtre dans un jardin anglais de Peter Greenaway – deux films dans lesquels jardins et masques sont les artifices (mais aussi les indices) de la scène du drame qui s’y joue. Comble de l’architecture paysagère anglaise : les labyrinthes qu’ils y ont construit. Comble de l’humour british, le roman Trois hommes dans un bateau (sans compter le chien) de Jerome K. Jerome décrit les aventures hilarantes1 de trois idle rich dans le dédale des canaux anglais, dont l’un des épisodes est leur égarement dans le labyrinthe de Hampton Court, que l’on peut toujours visiter.

Si la presse populaire publie, dans ses rubriques de loisirs, des laby­rinthes plus ou moins simples, les techno­logies de l’infor­matique ont permis de mettre à la dispo­sition des amateurs des laby­rinthes recon­figurables : dans le “dédale des portes coulissantes” de Robert Abbott, ci-contre, le fait de passer en un endroit parti­culier dans un sens ou dans l’autre cause l’ouver­ture ou la fermeture d’un passage ailleurs, ce qui complexifie singu­lièrement son plan relativement simple. Dans d’autres laby­rinthes, on n’évolue plus seul : dans Thésée et le Mino­taure il faut non seu­lement sortir du dédale, mais échapper à la bête tapie (représentée par le point noir) qui s’y déplace pour dévorer l’explorateur perdu (le point rouge).

Les labyrinthes n’ont pas fini de fasciner notre esprit tortueux.


1 Dont celui de l’oncle Podger tentant d’accrocher un tableau, ou leur bataille (perdue) pour ouvrir une boîte de conserves sont loin d’être les plus tristes.

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