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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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15 novembre 2020

Apéro virtuel II.14 – dimanche 15 novembre 2020

Classé dans : Arts et beaux-arts, Philosophie, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 23:59

L’arrière-plan de Michel ayant suscité de l’étonnement chez Jean-Philippe (qui pense à Matrix) et Françoise (C.), il leur parle du premier ordinateur1 sur lequel il a travaillé professionnellement, à partir de 1972 (son premier cours d’informatique remontant à 1966) : alors qu’un ordinateur portable n’a que quelques centimètres d’épaisseur, et un téléphone portable se met dans une poche, cet ordinateur, d’une capacité de mémoire 100.000 fois moindre, nécessitait une armoire pour héberger ses circuits : à l’époque, la mémoire était composé de tores magnétiques, petits anneaux visibles à l’œil nu autour desquels étaient enroulés des fils électriques qui servaient soit à les magnétiser dans un sens ou dans l’autre (ce qui correspondait à un 0 et un 1, respectivement), soit à lire le champ magnétique qui y était présent. Ce type de mémoire était évidemment aussi très volumineux en taille en comparaison par exemple à une carte SIM actuelle, mais permettait d’y garder l’information enregistrée pendant plusieurs années sans aucune alimentation électrique… Faculté d’autant plus nécessaire que cet ordinateur ne possédait pas de disque dur, et qu’on chargeait le programme initial à l’aide d’une bande de papier perforée (chaque trou correspondant à 0 ou 1), à l’instar des télex de l’époque3, et ultérieurement des cartes perforées. Malgré la taille très réduite de sa mémoire et l’aspect « primitif » de cet ordinateur, il était extrêmement rapide et permettait de réaliser en temps réel des simulations graphiques complexes sur 6 écrans en interaction avec 6 personnes.

Michel continue en expliquant à quoi servent ces 0 et 1, en montrant comment ils peuvent servir à compter2 et à calculer tout aussi bien qu’avec les chiffres de 0 à 9 – c’est d’ailleurs le cas des bouliers, où chaque boule n’a qu’une position, en haut ou en bas, ou des doigts de la main (qui peuvent être soit pliés soit redressés). C’est ce qu’on appelle le système binaire, et il est encore utilisé dans tous les ordinateurs d’aujourd’hui (mais évidemment dans des circuits électroniques qui n’ont rien à voir avec ceux d’alors), et pas que pour coder des nombres, mais aussi des lettres et tout signe qui « entre » dans l’ordinateur. Françoise (C.) demande alors que veulent dire « 2 puissance 2, 4 puissance… », à quoi Michel répond que « 2 puissance 2 » (ou « 2 au carré ») est un raccourci pour dire « 2 multiplié deux fois par lui-même » (donc 2 x 2), « 2 puissance 3 » (ou 2 au cube ») voulant dire « 2 multiplié 3 fois par lui-même »(donc 2 x 2 x 2), « 4 puissance 2 » étant « 4 multiplié 2 fois par lui-même » (4 x 4), etc. Et 25 x 25 est donc appelé « 25 puissance 2 » ou « 25 au carré » (rappelant ainsi que la surface d’un carré de 25 cm de côté est de 25 x 25 cm²). Françoise (P.) dit avoir bien compris, mais ne sent pas qu’elle pourrait l’expliquer à d’autres, à quoi Michel répond que c’est normal pour tout apprentissage – il faut laisser du temps au temps pour qu’une fois appris on puisse restituer.

Jean-Philippe raconte alors que ceci lui rappelle son instituteur en 6e qui avait enseigné le système binaire à ses élèves à l’aide d’une petite boîte avec commutateurs et deux types de lumières qu’il avait fabriqué lui-même. Il rajoute que certaines de ces anciennes tech­niques deviennent obsolètes, à l’instar du Morse (pas l’animal, mais le code – binaire, lui aussi – permettant dans le passé de coder des messages télégraphiques) dont l’usage aurait été supprimé par une convention internationale signée l’année dernière4. Il rajoute que non seulement le Morse est un système binaire (il n’a que deux signes basiques, représentés par le point et le trait), mais le Braille aussi. Michel rajoute un autre exemple d’un « usage binaire » : les images dans la presse (ou ailleurs). Si on les regarde à la loupe, on voit qu’elles sont composées d’une alternance de points (microscopiques) blancs et noirs – donc, ici aussi, deux signes uniquement pour « coder » une image qui peut être très riche et semble tout à fait lisse.

Enfin, à propos de miniaturisations, Michel mentionne son admiration pour des peintures miniatures du passé, faites à la main, où les détails – personnes, animaux, plantes, paysage…- font à peine quelque millimètres, ce qu’on retrouve pour la gravure sur des camées, précise Jean-Philippe.

Michel explique alors le choix de son arrière-plan : il avait brièvement mentionné hier une nouvelle dystopique d’Asimov, écrite en 1955, qui prédisait l’usage absurde des sondages pour déterminer le résultat de l’élection du président américain grâce à un superordinateur (cela ne s’appelait pas comme ça à l’époque) appelé Multivac (en écho du premier ordinateur commercial créé aux US, Univac). Cet arrière-plan illustre quelque peu ces monstres, réels comme fictifs. Il rajoute que la critique de la technique n’est pas récente, et a dû sans doute commencer avant même la Deuxième guerre mondiale (on pense aux Temps Modernes de Charlie Chaplin, ou à Metropolis de Fritz Lang), et mentionne l’incontournable Jacques Ellul (1912-1990), sociologue et théologien protestant, qui a écrit des ouvrages remarquables sur la technique, à l’instar de Le Système technicien5. ouvrage qu’il détient parmi d’autres d’Ellul. Jean-Philippe montre alors son exemplaire de Jacques Ellul, l’homme qui avait (presque) tout prévu de Jean-Luc Porquet. Bien qu’ayant enseigné longtemps en France, il est surtout célèbre… aux États-Unis et ailleurs.

Françoise (P.) demande à la cantonade ce qu’ils ont « visité » (virtuellement) dans la nuit des musées, à quoi Françoise (C.) répond : « Le musée Galliera » où se tient l’exposition Dior, qu’elle n’a regardée que d’un œil, ayant voyagé toute la journée en train de Milan à Paris.

Occupé qu’il était à écrire le compte-rendu d’hier, Michel n’avait pu participer à ces visites, et il avait donc décidé de présenter aujourd’hui sa visite (réelle) au musée Zadkine, il y a quatre ans.

En préliminaire, il identifie « La sentinelle » présente sur la première photo de l’album de Khor Virap (Arménie) qu’il avait montrée l’avant-veille, information que lui a fournie un ami arménien qu’il a interrogé : il s’agit de Kevork Chavush (1870-1907), milicien arménien dont l’action visait à améliorer le sort de la paysannerie arménienne face aux harcèlements des Turcs et des Kurdes (on le voit de plus près sur cette photo tirée de Wikipedia).

Puis au moment où il commence à montrer son album de photos du petit musée en question, Sylvie se joint à l’apéro et s’exclame qu’elle avait, elle aussi, prévu de parler du même musée… C’est donc à deux qu’ils commenteront les quelques photos sur lesquelles Michel s’attarde – en général de très expressives – et modernistes – sculptures de personnages dans des variétés de bois, mais parfois d’autres matériaux.

Sylvie souhaite alors montrer une vidéo (d’une durée de 4 minutes) du musée Antoine-Lecuyer à Saint-Quentin (Aisne, pas Yvelines), consacrée au portrait. Mais hélas, les capacités de sa connexion à l’internet ne lui permettent pas de partager le visionnage de la vidéo par Zoom. La voici donc :

Elle parle ensuite de l’excellente exposition consacrée à Pierre Dac au musée d’art et d’histoire du judaïsme, qu’elle a pu visiter quelques jours avant le début du confinement actuel. Le site du musée permet de visionner sept vidéos de, ou sur, Pierre Dac, avec, entre autres, Le Biglotron :

ainsi que Le Parti d’en rire :

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1. C’était le modèle Sigma 2 de la marque SDS (ou Scientific Data Systems), dont on peut voir une photo ici.

2. Avec les chiffres de 0 à 9 on compte ainsi jusqu’à 999 (par exemple) : _ _ 0, _ _ 1, _ _ 2, …, _ _ 8, _ _9 – puis on remet le 9 à zéro et rajoute un chiffre à gauche : _ 1 0, et l’on recommence avec le zéro le plus à droite : _ 1 1, _ 1 2, …, _ 1 8, _ 1 9 – puis on remet le 9 à zéro, et augmente le 1 : _ 2 0, _ 2 1, …, _ 9 9 – et on remet tous les 9 à zéro et on rajoute un 1 à gauche : 1 0 0, 1 0 1… jusqu’à 9 9 9.

Pour le binaire, exactement la même démarche, mais on n’utilise que 0 et 1, et donc on aura : _ _ 0, _ _ 1 – et comme on ne peut augmenter le 1 (puisqu’on n’a pas le droit d’utiliser d’autres chiffres), on le remet à zéro et rajoute un chiffre à gauche : _ 1 0, _ 1 1 – et encore une fois, on remet les 1 à zéro, rajoute un chiffre à gauche, et recommence à incrémenter à partir de la droite : 1 0 0, 1 0 1 – là on remet le 1 à droite à zéro et à sa gauche on passe à 1 : 1 1 0, 1 1 1.

On n’a pu écrire ainsi que 8 nombres, de 000 à 111 – ils correspondent donc aux nombres décimaux 0 à 7. En d’autres termes, 111 (par exemple) est le codage binaire de 7.

3. Les bandes servant à l’informatique étaient percées (ou non) de 8 trous en largeur, ce qui correspondait à un octet. Les bandes du télex étaient percées de 5 trous en largeur. On peut voir ici ces deux types de bandes.

4. On n’a trouvé nulle référence à une telle suppression, notamment sur le site de l’ITU.

5. Il aurait aussi fallu mentionner dans ce contexte L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution indus­trielle de Günther Anders, publié en 1956.

14 novembre 2020

Apéro virtuel II.13 – samedi 14 novembre 2020

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts — Miklos @ 23:59

Machine à coudre à moteur animal – Machine à écrire musicale dite « L’Harmoniscribe » – Brosse à dents sans manche – Métronome géant – W.C. pour bergers landais
Cliquer pour agrandir

Michel trinque à la santé des arrivants – Jean-Philippe, suivi de Sylvie puis de Françoise (P.) – en levant un verre de côtes de Provence bio et en croquant de délicieux canistrelli au citron, biscuits originaires de Corse (et non pas d’Italie comme il l’avait suggéré).

Les quatre présents évoquent ensuite l’actualité – à commencer par cette fête clandestine monstre qui avait réuni tout à fait illégalement, la nuit dernière, plus de trois cent personnes dans un loft à Joinville-le-Pont (Val de Marne), dont au moins une s’est révélée porteuse du coronavirus, soirée qui a dégénéré en bagarre générale avant que la police n’intervienne avec des grenades de désencerclement.

On évoque ensuite le long film complotiste Hold Up devenu viral grâce (si l’on peut dire) aux réseaux sociaux, utilisant des méthodes de démagogie (mensonges, citations hors contexte, appel à l’affect et aux peurs plutôt qu’à la raison, etc.) communes aux négationnistes de la Shoah et leurs semblables pour « démontrer » une « manipulation mondiale » autour de la pandémie actuelle1. Comme le dit un professeur des écoles, « Ce documentaire a atteint un public que le fact-checking à son sujet n’atteindra jamais. Les dégâts sont considérables. »

Selon Michel, la démocratie est menacée, voire impuissante, devant ces types de phénomènes – le complotisme venant d’« en-bas », la démagogie et les abus de pouvoir venant d’« en haut » (Netanyahou, Trump…). Que reste-t-il pour nous défendre ? « La presse ! », répond Jean-Philippe. « Les gens ! », rajoute Sylvie, rappelant que depuis août des manifestations se tiennent partout en Israël chaque semaine pour demander le départ de Netanyahou. Mais qu’est-ce que cela changera ?, demande Michel, ni l’un ni l’autre de ces personnages ne sont impressionnés par les manifestations à leur encontre. Qu’est-ce qui fera sortir Trump de la Maison Blanche s’il refuse d’en partir ? « Le Secret Service », répond Sylvie. Jean-Philippe rajoute que le chef de l’État major de l’armée américaine a déclaré n’avoir prêté allégeance ni au roi ni au président, mais à la Constitution.

On en vient à discuter de la méthode actuelle utilisée dans ce pays pour déclarer le vainqueur : ce sont les médias qui le font, très rapidement, non pas basés uniquement sur un décompte (partiel) des voix, mais sur des sondages. Ce qui n’est pas sans rappeler à Michel une extraordinaire nouvelle américaine publiée en 19552 et qui illustrait, de façon ironique et prémonitoire, l’absurdité du système électoral qui se décide de fait sur un nombre de moins en moins élevé de votants et à l’aide de logiciels de statistiques de plus en plus performants.

Pour faire écho aux textes inexploitables de Hubert Haddad d’une part, et aux détournements d’œuvres littéraires et artistiques par Clémentine Mélois d’autre part, mentionnés l’un et l’autre hier par Jean-Philippe et Michel respectivement, ce dernier présente le second volume du Catalogue d’objets introuvables3 de Carelman (publié en 1976), n’ayant pas trouvé son premier volume (qu’il préfère). Carelman, à l’origine dentiste, invente des objets absolument abracadabrantesques (cf. certains dans l’image ci-dessus), qu’il représente sous forme de gravures anciennes, objets qui, pour certains, se réaliseront bien plus tard sous une forme ou une autre.

Sylvie présente un trio de sites consacrés à la culture générale : Artips pour les arts, Musiktips pour la musique et Sciencetips pour les sciences. Ceux qui s’y inscrivent (gratuitement) reçoivent une ou plusieurs fois par semaine (selon le site) un courriel avec une « anecdote décalée et mémorable à lire en une minute seulement », suivie d’un jeu-concours qui consiste à identifier l’auteur d’une œuvre dont ils montrent une image, voire identifier un animal étrange. Sylvie affiche les pages des récents concours d’Artips et de Musiktips – faisant passer un examen aux présents avant de leur montrer les réponses elles-mêmes (mais par erreur parfois avant même d’avoir laissé le temps de répondre…). Celui qui cumule le plus grand nombre de bonnes réponses dans le mois peut recevoir un livre d’Artips… L’animal étrange en question était le wombat, de la famille des mammifères marsupiaux, c’est-à-dire à poche, poche dans laquelle se développe le petit à sa naissance. Et, précise Michel, une fois parti, la mère peut se servir de sa poche pour l’autorisation de sortie en cas de confinement.

Pour ceux des présents qui, après s’être inscrits, voudraient gagner à tous les coups, Michel suggère l’utilisation des sites d’identification de photos Google Images et TinEye, complémentaires (parfois l’un identifie ce que l’autre n’arrive pas à trouver) et qui lui a servi dans diverses occasions (en général, pour identifier des arnaques dans des annonces de location…).

De son côté, pour faire écho aux récentes évocations d’école communale (par exemple dans la visite du musée national de l’éducation à Rouen, il y a quatre jours), Françoise (P.) montre l’ouvrage À l’encre violette. Un siècle de vie quotidienne à la communale, de Clive Lamming, qui comprend de nombreuses photos4 – en noir et blanc principalement, assez sombre et triste, selon Françoise.

Michel remarque que l’école communale ne s’appelle plus ainsi de nos jours, mais, comme le précise Sylvie, « école primaire ». Il trouve cet abandon regrettable, « communale » suggérant ce qui est commun à tous, et quand on dit de quelqu’un qu’il est primaire, ce n’est pas un compliment !

À ce propos, Jean-Philippe conseille d’écouter l’enregistrement de l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut chez France Culture de ce matin consacrée à Régis Debray, retraçant son parcours depuis la lutte armée et politique en Amérique latine jusqu’à ses engagements et réflexions plus récentes autour de la « médiologie » ainsi qu’également la place de l’Histoire et de la Nature pour comprendre l’actuel changement de paradigme. Michel en profite pour raconter avoir croisé Régis Debray chez Marcel Bénabou, alors, et toujours, secrétaire définitivement provisoire (c’est son titre officiel) de l’Oulipo (et donc encore un écho à Clémentine Mélois, membre du même organisme…).

Pour finir, Sylvie rappelle que ce soir a lieu La Nuit des musées, qui se fera de façon virtuelle, ou, comme le précise la Ville de Paris, sous la couette… Elle fournit aussi un lien récent en provenance du Grand Palais consacré à la naissance du fauvisme.

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1. On trouvera ici l’article que Libération a consacré à ce « documentaire » dans sa rubrique Check News.

2. Il s’agit de Franchise (en français : Le Votant) d’Isaac Asimov. On trouvera ici un extrait très significatif (en français) de l’essence de cette nouvelle.

3. Le titre se poursuit, comme celui de recueils bien plus anciens, par « …et cependant indispensables aux personnes telles que : acrobates, ajusteurs, […] xylographes, yogis, zingueurs et bricoleurs en tous genres… » En feuilletant l’ouvrage, ne pas oublier de lire la très fine ligne de citations en bas de chaque page !

4. Provenant, pour une bonne part, de quatre musées de l’éducation dont celui de Rouen… Cf. cet article.

13 novembre 2020

Apéro virtuel II.12 – vendredi 13 novembre 2020

Classé dans : Littérature — Miklos @ 23:59

Françoise (C.) arrivée quelques instants avant Jean-Philippe puis Sylvie, elle exprime à Michel sa sidération sur le fait qu’on puisse cliquer sur un mot d’une phrase (par exemple : « cliquez ici ») pour que s’ouvre une autre page ou fenêtre à l’écran avec du texte, des images ou de la musique. Michel explique que cette technique, appelée hypertexte, est vraiment simple à comprendre : il tâchera de l’expliquer ici prochainement.

Jean-Philippe étant arrivé, une discussion s’engage sur les prénoms – il y a parfois jusqu’à trois Françoises présentes aux apéros, ce qui réduit de beaucoup le taux d’erreurs dans la remémoration du prénom à insérer dans le « Bonjour X ». Il rajoute que non seulement il y avait (et il y a toujours) des modes, mais autrefois il y avait une régle­men­tation beaucoup plus stricte qui n’autorisait que certains prénoms et pas d’autres, alors qu’aujourd’hui quasiment tous sont permis, à cause d’un grand débat qui a eu lieu dans les années 1980 autour du prénom « Cerise », interdit jusque là. Michel raconte que ses parents ont eu du mal (mais réussi) à l’inscrire à sa naissance (qui prédatait de loin celle de la fameuse Cerise) sous le prénom « Michael » que Françoise (C.) associe avec le dragon…

Passant aux choses sérieuses, Michel demande aux participants d’identifier ce qui se trouve en fond de son écran (voir ci-dessus). Sylvie n’hésite pas à y lire « Le DVD » (même quand on lui dit de mieux regarder !), alors que Françoise (C.) parle plutôt d’un poème. C’est Jean-Philippe qui l’identifie comme une variante du Dormeur du val d’Arthur Rimbaud – poème qu’il avait lu à l’apéro d’avant-hier… – à quoi Michel précise qu’il ne s’agit pas d’une variante, mais du texte original, où certains groupes de mots ont été remplacés par leurs initiales : ainsi, « Le DDV » dénote « Le Dormeur du val », « HDA » pour « haillons dargent », etc. Cette Anthologie de la poésie française pour l’administration est l’œuvre de Clémentine Mélois, plasticienne membre de l’Oulipo (faut-il s’en étonner ?), qui fait de jolis détournements humoristiques de couvertures de livres, de poèmes, d’images, de tableaux, d’affiches… par de subtiles modi­fi­cations des illustrations et des jeux de mots savants sur les titres et les textes, qui, souvent, expriment aussi une critique politique ou sociale sous-jacente ; il faut évidemment connaître les originaux pour appré­cier ses transformations très oulipiennes. Michel montre alors quelques photos qu’il avait prises lors d’une exposition des œuvres de Mélois sur laquelle il était vraiment tombé par hasard, exposition intitulée « Lit tes ratures ! Ou Une exposition à rater » : dès les trois premiers mots, deux jeux : ils se prononcent « Littérature », et le mot ratures est utilisé dans la seconde moitié du titre, à lire ainsi « Une exposition à ne pas rater » (« ne pas », parce que « rater » est barré…).

Françoise (P.) débute un quiz poétique : elle lit les premiers vers d’un poème, les présents devront dire la suite et l’identifier. Ainsi, on entend successivement :

  1. Le temps a laissé son manteau / De vent de froidure et de pluie…
  2. Frères humains qui après nous vivez… (dont Michel transforme intentionnellement le troisième vers à la Mélois : « Car si pitié de nous pauvres Ave Maria…),
  3. Mignonne, allons voir si la rose…
  4. Quand vous serez bien vieille, le soir à la chandelle…
  5. Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage…
  6. Coucher trois dans un drap, sans feu ni sans chandelle…
  7. Les Levantins en leur légende / Disent qu’un certain Rat, las des soins d’ici-bas…
  8. L’épi naissant mûrit de la faux respecté…
  9. J’irai, j’irai porter ma couronne effeuillée / Au jardin de mon père où revit toute fleur…
  10. J’ai voulu ce matin te rapporter des roses…
  11. Ainsi, toujours poussé vers de nouveaux rivages…
  12. Les nuages couraient sur la lune enflammée…
  13. Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres / Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux…
  14. Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé…
  15. Mon enfant, ma sœur, / Songe à la douceur / D’aller là-bas vivre ensemble !… suite à quoi Michel en fait écouter sa mise en musique par Henri Duparc, chanté par la soprano Kiri Te Kanawa accompagnée par l’Orchestre symphonique de l’Opéra national de Bruxelles, sous la direction de Sir John Pritchard (1984). Puis, Sylvie cite un poème du même, « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre… »
  16. Les sanglots longs / Des violons / De l’automne / Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone…
  17. Mon âme est une infante en robe de parade / Dont l’exil se reflète, éternel et royal

Michel raconte, qu’ayant quitté la France à 14 ans pour revenir en Israël, il n’y avait pas étudié des poèmes en français, donc ceux qu’il connaît soit prédatent ce départ (et donc appris plutôt commen enfant) ou découverts par intérêt personnel plus tard. Il a surtout étudié des poèmes en hébreu, puis quelques-uns en anglais – Sylvie mentionne de son côté The Daffodils – puis, lors de son séjour de plusieurs années aux USA, il y découvre nombre de poètes américains – donc plus contemporains – de grande qualité, à l’instar de John Ashbery, e. e. cummings (en minuscules initiales), Emily Dickinson, Donald Justice, le quasi oulipien Ogden Nash, Edna St. Vincent Millay…

Sylvie lance « J’ai mis mon képi dans la cage / et je suis sorti avec l’oiseau sur la tête… », dont Françoise (P.) identifie rapidement le poète, puis poursuit avec « Il dit non avec la tête… », du même. C’est le fameux cancre, dont Michel dit que ce n’était pas parce qu’il était bête, mais plutôt hors système, et c’est sans doute l’instituteur qui n’avait pas su lui en ouvrir les portes. Jean-Philippe ajoute qu’un tel poème est plus facile à apprendre pour un cancre, il s’y reconnaît, ce n’est pas si loin de sa propre expérience. Mais il est vrai que le titre « Le cancre » n’est pas une étiquette flatteuse… On se met alors à rechercher un titre alternatif : « Le nul » pour Françoise (P.), « Le mec vraiment libre » pour Michel, voire « Le mec qu’en a rien à foutre » pour Françoise (P.), « Le keum qu’est libre » pour Sylvie.

Jean-Philippe prend alors la parole pour continuer dans le sens de ce qui s’était dit aujourd’hui et hier ; il présente un ouvrage de Hubert Haddad, frère de Michel Haddad dont Sylvie avait parlé hier : Le Nouveau Magasin d’écriture, compilation de nombreux carnets (le livre fait presque 1000 pages…) dans lesquels cet auteur très productif avait noté des idées souvent abracadabrantes et inexploitables pour de futurs romans mais sur lesquelles on peut laisser son imagination gambader.

12 novembre 2020

Apéro virtuel II.11 – jeudi 12 novembre 2020

Classé dans : Arts et beaux-arts — Miklos @ 23:59

Le Mont Ararat vue de Tegher (Arménie). © Michel Fingerhut 2012Le Mont Ararat vu de Tegher (Arménie). Cliquer pour agrandir.

Bien que les répétitions de sa chorale ont lieu le jeudi soir, Sylvie se joint à l’apéro : depuis le couvre-feu, les répétitions ont été avancées, et avec l’arrivée du reconfinement, elles ont lieu par Zoom… : après s’être interpelés et échangés des « salut machin comment tu vas ? », les choristes font de l’échauffement des voix, micros coupés (ils n’entendent donc que le chef et personne ne les entend), aujourd’hui par vocalises sur des noms de fromage1 (genre, « ca-a-mem-bert, saint-mar-ce-lin ») ; puis passant à l’œuvre répétée, qu’ils chantent soit voix après voix soit ensemble, sans entendre personne d’autre que le chef au piano, les micros étant toujours coupés. Ce soir, où ils répétaient le Domine ad adjvandum me festina, Rv 593 d’Antonio Vivaldi, Sylvie a participé à la première phrase (musicale) qu’elle maîtrise parfaitement, mais étant larguée après le début de la seconde, elle est partie rejoindre l’apéro de ce soir.

Pour faire suite aux précédents épisodes où l’on avait évoqué Belle­ville, Sylvie lit ensuite un passage de sa thèse de doctorat en urba­nisme et amé­na­gement, publiée en 2001 sous le titre de Paris-gouver­nance, ou les malices des politiques urbaines (J.Chirac/J.Tibéri). L’extrait en question est consacré au Bas Belleville, quartier historique et haut lieu du Paris populaire, dont elle brosse brièvement les métamorphoses successives depuis les années 1850 – La Courtille, lieu de bacchanales et de bambocheurs ; une barricade de la Commune ; l’arrivée des « classes dangereuses », les déshérités chassés des autres quartiers par les travaux haussmanniens les chassant d’ailleurs ; juifs de Russie et de Pologne fuyant les pogroms ; Arméniens et Grecs chassés par les Turcs ; républicains espagnols chassés par les franquistes ; le groupe de résistance Manouchian ; juifs rescapés de l’Holocauste ; Algériens, Marocains, Tunisiens durant « les événements d’Afrique du Nord », juifs comme musulmans ; Maliens, Portugais, Asiatiques… « autant de minorités ethniques et culturelles qui font de Belleville l’un des quartiers les plus hauts en couleurs de la capitale ». Quant à la couverture de l’édition de sa thèse (qui concerne Paris), elle est illustrée d’un tableau représentant Jérusalem (!) par le peintre Michel Haddad (frère de Hubert Haddad).

Elle poursuit en brossant les tentatives de raser, dans les années 1980, les immeubles vétustes et insalubres du quartier pour les replacer par un pendant à l’est de Paris du palais des Congrès de l’ouest, et de la mobilisation d’une association, La Bellevilleuse, pour s’y opposer, et éviter destructions et évictions. La Ville renoncera à la ZAC Ramponeau-Belleville fin 1995. Jean-Philippe précise alors que ce projet de création de « grands équipements » dans l’est de Paris a tout de même laissé quelques traces : les tours de la porte de Bagnolet, le Palais omnisport de Paris-Bercy et le Ministère des finances (et ultérieurement, la nouvelle BnF dans le XIIIe). Sylvie précise que tous ces réaménagements de l’est parisien (et pas que de l’est) découlent du « Plan programme de la Ville de Paris », élaboré en 1993, et qui a donné naissance à toutes sortes d’associations voulant éviter cette politique de tabula rasa.

En écho de la triste actualité qui frappe l’Arménie, Michel présente quelques photos de son voyage à Yerevan en 2012 pour raisons professionnelles – non pas de la ville elle-même qui n’a pas eu beaucoup de charme à ses yeux – mais de deux villages : Tegher, complexe monastique datant du XIIIe siècle, dont ses collègues et lui ont pu visiter l’église sobre et y entendre un chant impressionnant, situé au pied de l’Aragats (plus haute montagne de l’Arménie, s’élevant à plus de 4000 m, à ne pas confondre avec l’Ararat – montagne sacrée pour les Arméniens mais maintenant en Turquie, et que l’on aperçoit de bien des endroits) ; puis Khor Virap, autre monastère (fortifié) et premier lieu saint de l’Arménie, d’où l’on aperçoit d’encore plus près – la frontière n’est plus qu’à 200 m – le mont Ararat. Ensuite Michel montre quelques splendides manuscrits anciens dans une variété de langues, que l’on peut voir au Matenadaran (à Yerevan) parmi une impressionnante collection de documents anciens, puis quelques-uns des objets étranges et merveilleux conçus par Sergey Parajanov (1924-1990), grand réalisateur (entre autres de La Couleur de la grenade) d’origine arménienne né en Géorgie, objets présents dans le musée qui lui est consacré (également à Yerevan). L’Arménie est – hélas – connue principalement par ses exilés ou leurs descendants, à l’instar d’Aram Khachaturian, Gurdjieff, Komitas, William Saroyan, Cathy Berberian, Calouste Gulbenkian, Charles Aznavour, Andre Agassi, Cher, Patrick Fiori…

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1. Comme il y en a quelque 1200 variétés rien qu’en France, cela fait concurrence en longueur avec les opéras de Wagner !

11 novembre 2020

Apéro virtuel II.10 – mercredi 11 novembre 2020

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts — Miklos @ 23:59


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Françoise (P.) n’arrivant toujours pas à se connecter à Zoom sur son PC avec le son, elle rejoint l’apéritif avec son téléphone portable et se retrouve en deux exemplaires différents sur les écrans de tous, ce qui rappelle à Michel la géniale nouvelle « Les Sabines » de Marcel Aymé (et non d’Alphonse Allais, comme sa langue fourchue le dit initialement, ah cette proximité dans l’alphabet… !), publiée dans le recueil Le Passe-muraille. Au lieu de la raconter ici même, vous la trouverez . Il en profite pour expliquer son font d’écran, affichant des bésicles, un bicycle et deux sicles (dont : un autre bi sicle), le tout intitulé Re-cyclage, et faisant allusion à une série de photos récentes.

Françoise (B.) présente alors un ouvrage extraordinaire, Description de l’Égypte, ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l’expédition de l’Armée française, publié par les ordres de sa Majesté l’Empereur Napoléon le Grand entre 1809 et 1829, dont elle possède une un volume de près de 1000 planches (alors que l’édition originale comprend 13 volumes de planches et 10 volumes de textes, comme décrit ici). Elle en présente quelques reproductions – zoologie, instruments de musique, monuments (avec les deux obélisques du temple de Luxor, l’un des deux étant maintenant place de la Concorde et Mitterrand ayant renoncé au second)… – qui donnent une petite vue de l’immense travail accompli par les nombreux scientifiques qui avaient accompagné cette expédition. Jean-Philippe dit alors que le jeune Champollion, tombé par hasard sur un volume de cette édition monumentale, y a trouvé le goût et l’intérêt pour l’égyptologie1.

Françoise (P.) (dans sa seconde incarnation), venant du milieu de la publicité (comme ses parents, dont elle cite la publicité et le jingle pour les slips JIL) présente un ouvrage plus récent (2012) et d’une nature un peu différente, Les pubs que vous ne verrez plus jamais : 100 ans de publicités sexistes, racistes, ou tout simplement stupides d’Annie Pastor. Ne pouvant montrer à l’écran ces publicités (non par censure mais du fait de l’utilisation de son téléphone portable pour zoomer, elle en lit quelques-uns des slogans encourageant la tabagie (raciste, genre, « Le tabac rend plus fort et donne le courage de battre n’importe quel sauvage », sexiste, genre, « Quelques volutes de fumée, et les femmes tombent comme des mouches ») et d’autres l’alcoolémie, suite à quoi un échange s’installe autour de l’expérience (passée) de Sylvie, de Michel et de Françoise (P.) avec la cigarette, la facilité ou difficulté d’arrêter d’en fumer; les effets éventuels de cet arrêt, et la nécessité (ou non) de s’en méfier encore maintenant.

Jean-Philippe évoque d’abord la cérémonie du jour marquant le 11 novembre et les quatre profanations (ou tentatives de profanation) de la tombe du Soldat inconnu, puis l’entrée au Panthéon de Maurice Genevoix. Ne détenant aucun de ses ouvrages, il ne peut en faire la lecture, il se retourne donc vers un poème d’Arthur Rimbaud, Le Dormeur du val écrit dans la suite de la guerre de 70 et qui a été une référence pour Genevoix lorsqu’il a écrit Ceux de 14, basé sur les notes qu’il avait prises (au crayon papier) dans les tranchées dans des carnets de moleskine. Après ces précisions, Jean-Philippe en fait la lecture, puis évoque la polémique autour d’une pétition pour la panthéonisation de Rimbaud et de Verlaine au Panthéon. Michel, parti entre temps à la recherche d’un de ses cahiers de récitation (de l’école communale) qu’il ne trouve pas et revenu avec un autre, raconte avoir appris ce poème à l’école communale. Il feuillette le cahier rapporté et montre comment les pauses, les syllabes muettes, les liaisons étaient indiquées pour que les élèves les récitent convenablement, art qui se perd de nos jours autant chez les élèves (auxquels on n’apprend plus qu’à mémoriser les mots) que les adultes. À ce propos, Françoise (P.) raconte alors avoir récemment entendu un ministre parler de « quatre z’enfants », Sylvie précisant que cela s’appelle « une liaison mal t’à propos ».

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1. En fait, son intérêt prédaterait la première publication de l’ouvrage en question (à partir de 1809), tel qu’il l’écrit déjà en 1806 (donc : à 16 ans) dans une lettre à ses parents&nbsp:: « Je veux faire de cette antique nation une étude approfondie et continuelle. L’enthousiasme où la description de leurs monuments énormes m’a porté, l’admiration dont m’ont rempli leur puissance et leurs connaissances, vont s’accroître par les nouvelles notions que j’acquerrai. De tous les peuples que j’aime le mieux, je vous avouerai qu’aucun ne balance les Égyptiens dans mon cœur. » Il avait en fait rencontré en juin 1805 Dom Raphaël de Monachis, moine grec proche de Bonaparte ayant participé à l’expédition d’Égypte, par l’intermédiaire de Fourier, et il est probable que celui-ci lui démontre que le copte vient de l’égyptien ancien. Il veut alors s’engager dans l’étude de cette langue mais ne peut le faire alors. Il semblerait que sa passion pour les hiéroglyphes égyptiens serait venue, entre autres, du livre de Bernard de Montfaucon intitulé L’Antiquité expliquée et représentée en figures publié en 1719 (Champollion étant alors âgé de 29 ans).

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