Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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6 mai 2011

Le renard qui prêche

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie, Politique, Société — Miklos @ 2:41

Un vieux renard cassé, goutteux, apoplectique,
Mais instruit, éloquent, disert,
Et sachant très bien sa logique,
Se mit à prêcher au désert.

— Florian, Le Renard qui prêche.

La rue du renard, on l’avait déjà signalé en citant un texte du 16e s., portait alors un nom plus amusant, celui du renard qui prêche (on avait aussi déploré la tendance normalisatrice qui banalise la nomenclature des voies). D’où le tenait-elle ?

La rue du Renard est en ce moment aux mains des démolisseurs qui en élargissent l’entrée du côté de la rue de Rivoli.

La première maison qui va disparaître a son histoire ; c’était, au moyen-âge, la boutique d’un cordonnier qui avait arboré une superbe enseigne représentant un renard botté et éperonné, prêchant dans une haute chaire.

L’enseigne, comme cela se fit communément dans le vieux Paris, donna son nom à la rue qui s’appela longtemps : rue du Renard qui presche.

Ce renard prêcha-t-il dans le désert ? Toujours est- il que le nom de la rue, restée celle du Renard tout court, se modifia avec les années. L’enseigne disparut à son tour.

Un immeuble voisin, également menacé par la pioche municipale, abrita, au début de la Révolution, le Théâtre de la Concorde1 : ce nom dût lui porter malheur, car il n’eut qu’une existence éphémère. On y jouait des pièces du genre larmoyant…

Accordons-lui une larme.

Hector Hogier [pseud. d’Albert Dureau], Paris à la fourchette. Curiosités parisiennes, vol. 1. P. Sevin et Rey, Paris, 1903.

Cette rue s’appelait jusqu’au début du 16e s. Court Robert de Paris, (et, probablement à partir du 18e s., rue du Renard Saint-Merry). C’était l’une des rues où les prostituées avaient été enjointes en 1367, par une ordonnance de Hugues Aubriot, prévôt de Paris, de résider et de tenir leurs bordels : « Si les femmes publiques, d’écris ensuite cette ordonnance, se permettent d’habiter des rues ou quartiers autres que ceux ci-dessus désignés, elles seront emprisonnées au Châtelet puis bannies de Paris. Et les sergents, pour salaire, prendront sur leurs biens huit sous parisis » (source).

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à notre renard. À qui prêche ce renard, mais surtout, que symbolise donc cette image ? À la lecture du poème de Florian cité en exergue, on ne peut s’empêcher de penser à tel vieux politicien roublard qui « prêche contre les ours, les tigres, les lions, contre leurs appétits gloutons », et qui, à l’approche des élections présidentielles, se rappelle au bon souvenir des puissants pour s’attirer leurs faveurs (ou, comme l’écrit la presse, « pour optimiser ses négociations »). Qui sont les dindons de la farce, ceux que le renard de Florian veut se payer ? Les citoyens, bien évidemment.

Plusieurs siècles avant Florian, au moyen-âge, le renard symbolisait déjà le malin, le rusé et le fourbe, c’est son rôle dans le Roman de Renart. Pour les anti-cléricaux, il représente certains membres du clergé : « La figure caricaturale de l’animal travesti en moine doit être rattachée aux écrits satiriques inspirés du roman [de Renart] (…). Le message que délivre ces écrits n’a pas pour objet de dénoncer une vulgaire imposture : s’il s’agit bien d’une moquerie grotesque visant l’Église, ces assauts sont plus spécifiquement dirigés vers les ecclésiastiques et surtout vers les moines (…). La querelle opposant, à partir de 1253, les défenseurs de l’Université aux frères mendiants, allait transformer Renart, malgré lui, en une créature malfaisante, un instrument de la plume destiné à dénoncer les écarts des réguliers. (…) Il parait donc logique que la chaire à prêcher, accessoire de ce vice, d’ailleurs tant convoitée par les mendiants au moment de cette querelle, ait été illustrée si fréquemment dans l’iconographie, les gélines ajoutant à l’effet comique et soulignant surtout la crédulité des fidèles. »2 D’autres vices attribués aux moines d’alors sont mis en exergue dans des illustrations pour le moins ambiguës comprenant un renard, et notamment la sodomie, dont les templiers sont soupçonnés…3 De là à expliquer la présence de la rue du renard dans le quartier du Marais, il y a un pas qu’on ne franchira pas.

Pour l’Église, messire Renard est le trompeur qui sera finalement trompé, à l’instar de la sculpture du jubé de la chapelle Saint-Fiacre dans le Morbihan : « Dans la première scène, le renard habillé en moine et prenant l’air dévotieux, prêche du haut d’une cage les poules qui l’écoutent, le bec tendu, puis on le voit se glisser sous la cage et venir se jeter sur ses crédules auditeurs. Mais ici le faux docteur ne triomphera pas, les brebis ont reconnu le loup ravissant de l’écriture ; les poules s’élancent bravement sur le renard et le saisissent de toutes parts. Enfin dans la dernière scène, le renard couché sur le dos, expire éventré par les poules qui s’acharnent sur son cadavre ; c’est le triomphe de la foi sur l’hérésie. Les brebis ont plus fait que de se méfier du faux pasteur, elles l’ont démasqué et vaincu. »4 On appréciera la figure de style qui qualifie ces poules féroces – elles ont éventré un renard ! – de brebis.

En ces temps où la chasse, puis une intense urbanisation n’avaient pas fait s’éloigner le renard des villes (pas toutes : on en a vu dans les rues de Londres) et des hommes, il n’est pas étonnant de constater la place qu’il occupait dans les légendes et les fables. Le pouvoir de l’Église – et donc la virulence de sa critique souvent feutrée par nécessité – explique aussi la popularité du personnage du renard qui prêche, qu’on trouvait aussi ailleurs qu’à Paris : en 1538, on signale une telle enseigne à Tours, en 1598 une autres à Troyes ; « L’Ambassadeur du Pape en Suisse (…) est logé dans une maison où a autrefois pendu l’enseigne du renard qui prêche aux poules. », peut-on lire à la date de 1578 dans les registres du conseil d’État de la république de Genève. À Strasbourg, c’était une rue qui portait son nom, et à propos de laquelle on citera pour conclure une amusante histoire :

On voit à Strasbourg dans la rue du Renard prêchant, une enseigne curieuse. En l’an 1600, un certain Fuchs attirait les volailles de ses voisins en les alléchant au moyen de morceaux de pain, puis leur passait un nœud coulant autour du cou. Pris en flagrant délit, ce Fuchs fut condamné par les magistrats de Strasbourg (du moins telle est la légende) à placer au-dessus de la porte de sa maison une tablette représentant l’animal prêchant des canards avec des vers satiriques et l’inscription : « Ceci s’est passé en l’an 1600 lors d’une visite de maître Renard chez les canards. »

Champfleury, Histoire de la caricature au Moyen Âge et sous la Renaissance, deuxième édition très-augmentée. Paris [1871?].


1  Le Théâtre de la Concorde dont parle Hector Hogier était situé au 34 de la rue du renard, numéro qui n’existe plus, la rue se terminant au n° 28 (au coin de la rue Simon-le-Franc), là où commence la rue Beaubourg.

2  Sophie Duhem, « “Quant li goupil happe les jélines…” ou les représentations de Renart dans la sculpture sur bois bretonne du XVe au XVIIe siècle », in Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, n° 105-1, 1998.

3 Jean Warth, Les marges à drôleries des manuscrits gothiques, ch. III : « Genèse icônographique des drôleries ». Matériaux pour l’histoire n° 7. Librairie Droz, Genève, 2008.

4 M. Houel, « Notice sur le jubé de Saint-Fiacre », in Bulletin monumental, 2e série, tome 3. Paris, 1847.

20 avril 2011

Contestez !, ou, Il est interdit d’interdire

Classé dans : Arts et beaux-arts, Politique, Société — Miklos @ 9:19

Il est des moments dans l’histoire des hommes où la faculté critique de l’esprit, par un surcroît d’activité et de virulence, apparaît comme prédominante. Plus que cela encore, elle semble absorber ou résumer les autres facultés, devenir l’esprit même. Nous assistons à l’un de ces moments. Non point parce que l’esprit aurait, arbitrairement et par fantaisie, décidé de se montrer sous ce jour essentiellement et intégralement critique. Mais parce que l’objet de son exercice, c’est-à-dire le monde, a pris la forme d’une société de production et de consommation.

Cette mutation, telle que l’ont étudiée et décrite divers sociologues, parmi lesquels on s’accorde assez généralement à citer Herbert Marcuse comme le plus pénétrant, a fait du monde un monde clos, en dehors duquel rien n’existe, et, au sens le plus exact du terme, totalitaire. Sa finalité se trouve en lui-même. Il produit pour consommer ce qu’il produit. Toutes les activités de l’esprit, à l’intérieur de ce monde, seront purement techniques ; elles ne tendront qu’à assurer, développer et perfectionner la production et à administrer la consommation des objets produits. Mais l’esprit, qui est de nature volatile, ne saurait se borner à ces besognes strictement pratiques ; il aspire à se dégager d’une si plate et monotone astreinte, pour se situer en dehors du monde et juger celui-ci. C’est donc par un acte de violence qu’il exercera celle-là de ses fonctions propres, qui, soudain, se déclare comme sa fonction essentielle : sa fonction critique. Il ne s’agit pas pour lui d’examiner la façon dont, à l’intérieur de la machine totalitaire, tourne tel ou tel de ses rouages et d’y apporter des améliorations, également d’ordre technique et pratique. C’est tout l’ensemble de la machine qu’il considère. Et la violence avec laquelle il s’est arraché à la machine afin de la juger se communiquera à son jugement. Celui-ci sera, lui aussi, total et absolu. Il sera une contestation de toute la machine, une condamnation de son existence.

Jean Cassou, Art et contestation. Weber, Paris, 1968.

10 avril 2011

Oh la vaaaaaache !

Classé dans : Littérature, Musique, Politique, Société — Miklos @ 13:35

Rire serait le propre de l’homme, selon Rabelais. Eh bien, pas uniquement. Les enfants d’une certaine génération – celle où, faute de MP3 à télécharger dans son portable et à écouter sur casque à s’en éclater le tympan, on chantait (ce qui n’est pas uniquement le propre de l’homme non plus) – savent que le koukaboura rit, même s’ils ignorent ce qu’est ce machin (ce qui est bien dommage).

Et les autres, ceux qui n’ont jamais entendu parler de cet étrange oiseau, apporteront un argument de poids pour preuve que les animaux sont aussi capables non pas uniquement de sourire (comme, par exemple, le nonpareil chat de Cheshire), mais de rire : la vache.

Léon Bel, producteur de comté installé depuis 1898 à Lons-le-Saunier (Jura), s’associe au Suisse Émile Graf, inventeur avec ses frères Otto et Gotfried d’un fromage fondu, bon et économique (procédé mis au point en 1907).

Il crée les fromageries Bel, qu’il dirige jusqu’en 1937, où son gendre Robert Fiévet lui succède.

Le 16 avril 1921, il dépose la marque « La Vache qui rit ».

Benjamin Rabier (1864-1939), dessinateur animalier qui, officier de ravitaillement dans la même unité que Léon Bel, avait alors dessiné un insigne surnommé « la walkyrie » et représentant une tête de vache rougeâtre. Léon Bel s’en inspire mais, peu satisfait de son dessin, fait appel à Rabier. Le dessin de la vache rouge aux boîtes de fromage-boucles d’oreilles, réalisé en 1922, est déposé en 1924.

La production commence en 1924, soutenue depuis par une publicité moderne. Un film est tourné avec Pauline Carton, suivi par un dessin animé de Paul Grimault. Les fromageries Bel patronnent les « 6 jours de La Vache qui rit » ; seront présentes dans la caravane du Tour de France. À partir de 1954, une émission de radio est diffusée : « La Vache qui rit au paradis des animaux. » Des accessoires scolaires, jeux de société, et chansons apparaissent. Bel patronne Intervilles de 1989 à 1991.

La société Grosjean, de Lons-le-Saunier, exploite depuis 1926 un fromage fondu, La Vache sérieuse. La concurrence devient agressive :

« Le rire est le propre de l’homme, le sérieux celui de la vache. »

En juillet 1954, Bel attaque en justice Grosjean, qui contre-attaque en 1955. Bel perd son procès. En mars 1959, la Cour d’appel de Paris interdit à Grosjean d’exploiter La Vache sérieuse. La décision est confirmée en cassation.

À partir de 1937 étaient apparus aussi La Vache verte, La Vache bleue, La Vache qui lit, La Vache qui rêve, La Vache qui rue, La Vache savante, La Vache fidèle, La Vache coquette, La Vache rousse, la Vache mécanique, Le Veau qui pleure, Le Veau qui braille, Le Singe qui rit, La Chèvre qui rit, etc.

Roland Brasseur, Je me souviens encore mieux de Je me souviens : notes pour Je me souviens de Georges Perec à l’usage des générations oublieuses et de celles qui n’ont jamais lu. Castor Astral, 2003.

Ce célèbre ruminant ne fait pas qu’inspirer l’industrie fromagère et la justice, mais aussi le domaine artistique. C’est ainsi que les chorégraphes néerlandais Gonnie Heggen et Frans Poelstra créent aux USA, au début des années 1990, un spectacle intitulé La Vache qui rit, que la critique trouve inégal.

Est-ce ce qui fera pleurer la vache (qui n’est pas le seul animal capable de verser des larmes : il y a évidemment le crocodile, mais aussi le cheval, dont on a récemment parlé) ? Non, il y a une autre raison, plus structurelle : en 2003, les sœurs Kate et Anna McGarrigle, chanteuses bilingues nées au Canada sortent l’album La Vache qui pleure qui comprend une chanson éponyme qui déplore le triste sort des vaches auxquelles on enlève, chaque année, leurs veaux élevés sous elles. Il y a de quoi pleurer : l’amour de la vache pour son veau n’a rien d’un amour vache, bien au contraire.

Cet album (dont on peut écouter ici des extraits) comprend une petite perle, Petites boîtes, la version française de la célèbre Little Boxes rendue célèbre par Pete Seeger : légèrement – le style folk américain – c’est en fait une critique acerbe du conformisme de la middle class américaine et des banlieues où elle vit, les petites boîtes étant des maisons toutes identiques les unes aux autres à part la couleur (on dirait qu’elles sont faites de pâte à modeler, c’est l’âge du ready made), dans lesquelles habitent des gens qui se ressemblent tous à part le métier, et il en sera ainsi de leurs enfants.

Cette chanson a été créée par Malvina Reynolds (1900-1978), auteur et interprète de chansons très politiquement engagées. Elle est moins connue que ceux qui ont repris nombre de ses chansons, à l’instar de Pete Seeger pour celle-ci ou de Joan Baez pour What have they done to the rain. Datant de 1962, elle est toujours d’actualité : sous une forme élégiaque, elle s’élève vigoureusement et tragiquement contre les effets des essais nucléaires et leurs retombées : un petit garçon sous la pluie, une douce pluie qui tombe pendant des années, et l’herbe a disparu, l’enfant disparaît, et la pluie continue à tomber comme des larmes impuissantes, et qu’ont-ils fait à la pluie ? Comme le dit Joan Baez en introduction à son interprétation (que l’on peut comparer à celle de Malvina Reynolds), “It doesn’t protest gently, but it sounds gentle.”

Pete Seeger et Joan Baez sont deux représentants d’un genre américain particulier, celui du protest song et des nombreux chanteurs politiquement engagés pour la justice sociale, dans un pays qui n’a pas de gauche réelle : émergeant au 19e siècle autour de sujets brûlants alors – la guerre civile, l’esclavage et le vote des femmes – il comprend les Negro spirituals, qui, sous une forme implicite (on pense par exemple à Go Down Moses, qui chante l’esclavage des Israélites en Égypte), exprime la souffrance des Noirs (“oppressed so hard they could not stand”) et leur désir d’émancipation (“let my people go”). Au 20e siècle, ce genre abordera la lutte des classes (l’organisation sociale et le syndicalisme : Which side are you on?), la grande dépression, le mouvement des droits civiques, les guerres (mondiales, Vietnam), le nucléaire. Quelques noms : la famille Hutchinson au 19e siècle, et, plus récemment, Joe Hill (chanté ici par Paul Robeson, un autre grand représentant de ce genre, dont on a précédemment parlé), Aunt Molly Jackson, Woody Guthrie, Josh White, Les Weavers (co-fondé par Pete Seeger), Bob Dylan, Phil Ochs, Tom Paxton, Tom Lehrer (dont on a parlé à plusieurs reprises), Bob Marley, Joan Baez, Neil Young, Patti Smith, Tom Waits, Bruce Springsteen, Marvin Gaye, Melba Moore, Rage Against the Machine et bien d’autres encore.

En France, il y avait bien des chansons réalistes qui faisaient fonction de critique sociale (Aristide Bruant, Fréhel, Damia, Édith Piaf…), et, du côté de la critique politique on trouvait les chansonniers et leurs cabarets (dont il subsiste notamment le Caveau de la République). L’un des plus célèbres est Béranger (1780-1857), qui a payé de sa personne à plusieurs reprises pour sa critique non voilée des pouvoir en place. Voici le début du plaidoyer de Dupin dans un procès intenté en 1821 à Béranger :

Un homme d’esprit a dit de l’ancien gouvernement de la France, que c’était une monarchie absolue tempérée par des chansons.

Liberté entière était du moins laissée sur ce point.

Cette liberté était tellement inhérente au caractère national, que les historiens l’ont remarquée. — « Les Français, dit Claude de Seyssel, ont toujours eu licence et liberté de parler à leur volonté de toute sorte de gens, et même de leurs princes, non pas après leur mort tant seulement, mais encore de leur vivant et en leur présence1. »

Chaque peuple a sa manière d’exprimer ses vœux, sa pensée, ses mécontentemens.

L’opposition du taureau anglais éclate par des mugissemens.

Le peuple de Constantinople présente ses pétitions la torche à la main.

Les plaintes du Français s’exhalent en couplets terminés par de joyeux refrains.

Cet esprit national n’a pas échappé à nos meilleurs ministres, pas même a ceux qui, d’origine étrangère, ne s’étaient pas crus dispensés d’étudier le naturel français.

Mazarin demandait : « Eh bien ! que dit le peuple des nouveaux édits ? — Monseigneur , le peuple chante. — Le peuple cante, reprenait l’Italien, il payera ; et satisfait d’obtenir son budget, le Mazarin laissait chanter.

Cette habitude de faire des chansons sur tous les événemens, même les plus sérieux, était si forte et s’était tellement soutenue, qu’elle a fait passer en proverbe qu’en France tout finit par des chansons.

La ligue n’a pas fini autrement : ce que n’eût pu la force seule, la satire Ménippée l’exécuta2.

Que de couplets vit éclore la fronde ! les baïonnettes n’y pouvaient rien.

Au qui vive d’ordonnance
Alors prompte à s’avancer,
La chanson répondait,
France !
Les gardes laissaient passer.

Aujourd’hui qu’il n’y a plus de monarchie absolue, mais un de ces gouvernemens nommés constitutionnels, les ministres ne peuvent pas supporter la plus légère opposition ; ils ne veulent pas que leur pouvoir soit tempéré, même par des chansons.

Leur susceptibilité est sans égale…. Ils n’entendent pas la plaisanterie…., et, sous leur domination, il n’est plus vrai de dire : tout finit par des chansons, mais tout finit par des procès.

Nous allons donc plaider.

MM. Clair et Clapier (éds.), Barreau français, collection des chefs-d’œuvre de l’éloquence judiciaire, IIe série, t. 5. Paris, 1824.

On lira avec intérêt et amusement la relation de ce procès qu’en fait Dupin dans ses Mémoires : Béranger a eu beaucoup de mal à entrer dans le tribunal, il n’y avait plus de place tellement le public s’y pressait.

Quant à l’adage que cite Dupin, selon lequel « en France tout finit par des chansons » : il semble qu’elles n’aient plus, à la fin du 20e siècle et au début de l’actuel, l’importance populaire qu’elles avaient au 19e, par exemple avec Le Temps des cerises. Plus généralement, ce sont les chansons à texte et le fait de chanter qui semblent en voie de disparition, remplacés par les tubes à rythme et l’écoute passive.

Pour finir, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos vaches. On en conclura qu’une vache qui pleure, c’est qu’on lui a fait une vacherie. Et une vache qui rit, c’est qu’elle a son veau chéri. Enfin, comme l’écrit toujours Rabelais, « mieux est de ris que de larmes escripre ».




1 Claude de Seyssel, archevêque de Turin, auteur d’une bonne Histoire de Louis XII et du livre de la Monarchie française. Il est très remarquable que dans ce livre, imprimé en 1519, l’auteur met le parlement au-dessus du roi.

2 …………………………..…Ridiculum acri

Foitiùs ac meliùs magnas plerumque secat res.

20 février 2011

L’ère post-Wikileaks, ou, dire tout haut ce que l’on pense tout bas

Classé dans : Actualité, Politique, Société — Miklos @ 23:56

La science diplomatique, malgré son importance, n’a pas été suffisamment cultivée; et si quelques agens politiques se sont livrés aux études qu’elle exige, d’autres se sont jetés dans la carrière, sans connaissances préalables, ou bien, se sont bornés à parcourir très-superficiellement les ouvrages qui traitent du droit des gens, et de l’histoire des négociations auxquelles les principaux événemens politiques ont donné lieu.

C’est une grande erreur de croire qu’il suffit en diplomatie, d’un simple bon sens ; ceux qui le présument, se seront fait illusion en voyant quelques affaires se traiter avec succès par des hommes qui ne se sont pas élevés au-dessus des notions vulgaires ; mais quand les matières se compliquent et que les aperçus deviennent plus fins, il ne suffit plus des simples lumières que fournit le bon sens naturel, pour trouver la solution des questions proposées. On se tromperait également, en pensant qu’on peut se former par la pratique seule. L’agent diplomatique, du moment qu’il entre en fonctions, se trouve aux prises avec les faits et les choses de forme du moment. Il n’a plus guères le temps ni d’étudier, ni de faire de longues recherches pour approfondir les questions. Les faits qui passent sous ses yeux, ne font que charger sa mémoire sans l’éclairer, s’il ignore à quel principe ils se rapportent, et quelles sont les inductions raisonnables qu’il peut en tirer. L’expérience est sans contredit le fruit de la pratique, mais pour qu’on puisse l’utiliser, il faut qu’elle soit appuyée sur la théorie. (pp. 3-4)

L’agent politique représentant au-dehors la vigilance du gouvernement qui l’envoie, sa plus constante occupation doit être d’observer tout ce qui se passe sous ses yeux, de deviner, s’il le peut, ce qu’on lui cache, et de pressentir, autant qu’il est donné à la prudence humaine de le faire, les événemens prochains. (p. 125)

Autant le besoin d’une sage réserve impose à l’agent politique le devoir d’user de discrétion et de circonspection dans tout ce qu’il peut être dans le cas de communiquer à d’autres, autant d’un autre côté la fausseté lui est défendue. Outre que, malgré toutes les précautions, elle finit toujours par être découverte, les hommes qu’elle a abusés, victimes, dans leurs intérêts et dans leur amour propre, d’une confiance trompée, ne la pardonnent jamais. On fait gloire d’ailleurs de traiter avec un homme d’honneur, tandis qu’on se tient toujours en garde contre celui dont la bonne foi est douteuse. (p. 127)

Par suite du principe d’égalité naturelle dont jouissent, les uns envers les autres, tous les états indépendans, nul d’entre eux, quelque puissant qu’il soit, n’a droit de prétendre à des hommages ni à des honneurs particuliers, quoique tous soient autorisés à considérer comme lésion, des démonstrations positives de mépris, et des actes contraires à leur dignité. (p. 184)

Charles de Martens, Guide diplomatique, t. 1. Leipsic, 1832.

15 janvier 2011

Souvent sondage varie, bien fol qui s’y fie

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique — Miklos @ 20:18

15 janvier 2011 (Libé). 30%. C’est le score qu’obtiendrait Strauss-Kahn devant Sarkozy (25%) et Marine Le Pen (18%), selon CSA pour Marianne. (les 7 et 8 janvier auprès de 1001 personnes).

15 janvier 2011 (L’Express). Marine Le Pen (FN) a fortement progressé dans les intentions de vote des Français, à 16,5%, pour le premier tour de la présidentielle, troisième derrière Nicolas Sarkozy (26,5%) et Martine Aubry (23%), selon un sondage Ifop à paraître dans Sud-Ouest Dimanche.

Apparemment contradictoires, et en si peu de temps… ! On se dit que l’opinion publique est volage, qu’elle virevolte au gré des apparitions de telle ou telle personnalité sur le petit écran et de ses relookages physiques et idéologiques ; qu’elle suit avec la passion d’une ménagère pour les péripéties de son roman-photo les alliances et les divorces des partis et de leurs multiples fractions ; qu’elle est a l’affût des rumeurs twittées qu’elle relaie fébrilement à tous ses friends sur son smartphone assurant ainsi leur vie éternelle sur la toile… et donc on n’est pas trop surpris.

Pas vraiment, en l’occurrence. Il s’agit en fait de deux cas de figure distincts, l’un où le candidat du PS aux présidentielles serait DSK, l’autre où ce serait Martine Aubry (si le parti en question n’arrive pas toujours pas à se décider, on se doute bien quel est le candidat PS préféré par l’UMP). Il n’y a que l’information détaillée en provenance de l’AFP qui l’explicite (mais les journaux devant faire bref…) :

Si le candidat PS était Dominique Strauss-Kahn, ce dernier, avec 30% des suffrages, arriverait en première position, nettement devant Nicolas Sarkozy (25%), et Marine Le Pen (18%). (…)

Dans l’hypothèse où Martine Aubry serait la candidate socialiste, Nicolas Sarkozy (28%) devancerait la première secrétaire du PS (22%). Cette dernière distancerait de 5 points Mme Le Pen (17%).

Et en ce qui concerne l’opinion publique, on conclura en citant ce qu’en pensait un parlementaire britannique il y a quelque 250 ans :

The public opinion, no doubt, merits our attention; and, when it appears to be well-grounded, it is unpardonable to treat it with neglect. But when little arts are used to influence their judgment; when their understandings are perverted by specious eloquence; when they are bewildered in the flowery fields of metaphor; when they are foolishly captivated with the daisies of rhetoric; when millions echo the fantastic notions of one man; when millions are prepared to espouse the chimerical projects of a vain-glorious schemer— then, Sir, I cannot forbear pitying the public delusion; and then to disregard popular clamour, becomes a point of justice to the people.

[Débat à la Chambre des communes du Royaume Uni sur une proposition de loi déposée par George Grenville le 24 janvier 1758] The history, debates and proceedings of both Houses of Parliament of Great Britain from the year 1743 to the year 1774, vol. VII, p. 459. London, 1792.

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