Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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25 novembre 2010

Un autre secret

Classé dans : Histoire, Judaïsme, Photographie, Shoah — Miklos @ 2:42

Lors d’une récente table ronde au musée d’art et d’histoire du judaïsme consacrée à l’autobiographie, l’écriture nécessaire, le psychanalyste Philippe Grimbert a évoqué le secret dont il parle dans son livre éponyme. En l’écoutant parler, je me souviens…

Adolescent, j’aime regarder les photos de famille.

Celles du passé de ma mère, ou plutôt de ses passés, se trouvent dans deux ou trois belles boîtes de bois laqué dans lesquelles je farfouille périodiquement. Il n’y règne aucun ordre, une photo du 19e siècle peut avoisiner une autre prise cent ans plus tard dans un autre monde, certaines se font face tandis que d’autres se tournent le dos, tête bêche ou cul par-dessus tête. Les prendre une à une s’apparente à une loterie, la surprise est chaque fois totale. Impossible de retrouver une photo si ce n’est par hasard.

Il y a là ma mère enfant et sa famille, principalement issue de la bourgeoisie juive aisée et émancipée à Odessa d’avant la Révolution (une cousine avait tout de même épousé Trotski) : les femmes, de mère en fille, se ressemblent toutes, belles et ténébreuses, posent souriantes avec leurs maris ou petites avec leur Michka, loin d’imaginer le sort tragique qui frappera leurs descendants en 1917 où ils perdent tous leurs biens, puis en 1939-1945 où ma grand-mère et son fils au regard si profond dont je tiens le prénom perdent la vie. D’autres disparaissent on ne sait quand ni où. De ses onze oncles et tantes il ne reste que de belles photos comme tirées de gravures de modes anciennes et une cousine et son frère.

Je vois dans la boîte une jeune fille timide se tenant à l’ombre d’une religieuse dans le pensionnat où elle est placée : c’est elle, envoyée adolescente, seule, en France. Une chance qui lui permet d’éviter le sort de sa famille restée en Russie, un traumatisme qu’elle ne surmonte pas, celui de la séparation d’avec ses proches, sa langue et sa culture. J’y retrouve le couple chez lequel elle vit jusqu’à son mariage après la guerre (qu’elle passe cachée en zone libre), issu, lui, d’une bourgeoisie française catholique, pratiquante et bonapartiste : ils sont comme des parents pour elle, ils lui évitent d’être raflée pendant la guerre en se mettant en danger, eux dont je dirai plus tard, « mes grands-parents, les pauvres, ils n’ont jamais eu d’enfants ». Quant à mes vrais grands-parents, les pauvres… Les photos de ce troisième grand-père enfant, habillé à la mode du 19e siècle, me surprennent : on dirait une petite fille. Il connaît Apollinaire qui en parle dans un texte que ma mère me montre. Je me souviens de lui dînant en costume, une grande serviette blanche nouée autour du cou et recouverte par sa belle barbe blanche rectangulaire, buvant précautionneusement et avec plaisir du vin chaud dans une tasse cylindrique en porcelaine blanche. Leur appartement, parenthèse temporelle d’un 19e siècle immuable dont ils semblent n’être jamais sortis eux non plus, grand et silencieux, la chambre où elle se réfugie – Julien Gracq lui écrit : « Je vous voyais si seule malgré l’affection de vos parents adoptifs » –, et où je ne me lasse d’explorer et de réexplorer les meubles d’époque, une bibliothèque directoire aux vitrines en biseau dans l’entrée, la salamandre en céramique vert sombre dans le salon non loin d’un magnifique Boulle dans lequel est rangée la belle vaisselle tout contre une vieille TSF que j’écoute l’oreille collée contre le poste, des objets beaux, désuets ou étranges tels un mouchoir à bougie en porcelaine, un pince-nez, une petite statue d’Hégésipe Simon le précurseur posée dans les toilettes ou une boîte en bois qui permet de voir des cartes postales en relief, placée dans le fourre-tout où se trouve l’inépuisable bibliothèque dont je dévore tout le contenu sans distinction, Balzac, Maurice Leblanc, Lectures pour tous, Troyat et Jack London…

Mon père, lui, range ses photos dans des enveloppes. Des mondes disparus eux aussi : celui des Juifs pieux du shtetl de Galicie où il est né peu avant la guerre et donc encore en Autriche-Hongrie, les hommes aux grandes barbes blanches comme celle de mon troisième grand-père mais différentes, moins bourgeoises – mon grand-père, réfugié à Vienne pendant la grande guerre, doit la tailler pour ne pas avoir l’air trop juif –, aux papillotes descendant le long du visage ou rangées derrière les oreilles, un regard bon et intelligent encadré d’une paire de lunettes métalliques ovales, la tête couverte d’un calot noir, les femmes solides et essentielles en perruque, modestement vêtues de noir. Ils sont tous, à leur façon, d’une rare élégance, non pas celle d’une mode, ils n’en ont ni les moyens ni surtout l’intérêt, mais dans leur maintien d’une grande dignité, dans leur générosité discrète pour ceux qui sont encore plus démunis qu’eux. À partir de 1939 il n’y a plus de photos, il n’en reste que quelques cartes postales, la dernière écrite quelques instants avant qu’ils ne soient raflés en 1942. Elles aussi sont bien rangées.

Puis il y a les photos des camps de jeunes qu’il anime, d’abord en Pologne puis en Palestine : toutes posées de façon conventionnelle (ce qui atténue l’émotion à la vue de ce monde lui aussi disparu), à l’exception de celle, étrange, où on le voit assis par terre dans une tente, les jambes croisées et soufflant dans une flûte comme un charmeur de serpent, lui qui ne sait jouer d’aucun instrument. Une photo de sa sœur cueillant des oranges dans un verger un fichu sur la tête, une autre de ses enfants à elle se tenant la main, des photos de son frère beau comme un Rudolph Valentino avec sa magnifique femme colombienne apparentée à Dali (ce qui fait pendant à Trotski, me disé-je), tant d’autres photos aux personnages non identifiés mais dont je ne me résous à me séparer.

Ces deux univers qui n’ont de commun que la fatalité de l’histoire des Juifs se rencontrent. La très belle femme paumée, inconsciente de sa beauté radieuse, courtisée par de jeunes et brillants intellectuels, l’homme modeste, réservé et attentionné, et que les valeurs religieuses et sociales, indissociables, structurent sans le rendre dogmatique. Enfin quelqu’un qui l’aime vraiment et sur lequel elle peut compter.

Un jour que je feuillette pour la ennième fois ces enveloppes, je remarque une vieille photo d’identité : une belle jeune femme au visage avenant, un petit chapeau noir sur la tête, qui ressemble – c’est ce qui me frappe – à la femme d’un cousin, surtout les yeux souriants. Je demande à ma mère qui est-ce, elle me répond « la première femme de ton père ». Comme ça, simplement.

Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais su que papa avait été précédemment marié.

J’apprends qu’il l’avait épousée en Pologne juste avant la guerre, les deux familles se connaissaient depuis longtemps. Rentré en Palestine, il y fait toutes les démarches pour obtenir des autorités du mandat britannique le fameux certificat qui lui permettrait de faire venir sa femme auprès de lui. Il l’obtient finalement, la Croix rouge le transmet à l’occupant nazi en Pologne, qui se met à la recherche de la femme pour la faire partir, mais sans succès. Après la guerre, mon père est déclaré veuf. Il fait connaissance avec ma future mère. Dans une lettre que je trouve des années plus tard, il écrit à sa sœur – celle qui cueillait des oranges dans le verger –pour lui raconter être tombé amoureux, lui qui pensait ne plus jamais pouvoir aimer une autre femme.

J’apprends aussi alors que le frère de cette malheureuse femme habite non loin de chez nous, avec femme et enfants : nos deux familles se fréquentent depuis toujours, je ne m’étais jamais demandé comment on se connaissait, c’est comme ça, voilà.

À l’enterrement de ma mère, plus de vingt ans plus tard, une voisine de notre l’immeuble et la veuve de ce frère se retrouvent côte à côte. La voisine demande à cette dernière quel rapport elle a avec moi, c’est la première fois qu’elle la voit. L’autre répond, « je suis sa tante ». Autre découverte : pour moi ce sont des amis de toujours, mais elle a raison, puisqu’elle est la belle-sœur de mon père.

Je vois toujours ses deux filles (dorénavant grands-mères). Ce n’est qu’il y a deux ou trois ans que l’une d’elles me raconte pourquoi les Nazis n’avaient pu trouver sa tante : apprenant, on ne sait comment, que les autorités la recherchaient et craignant d’être raflée, elle s’était cachée. Si elle ne l’avait fait, elle aurait été sauvée.

PS : On trouvera ici une relation plus détaillée et plus à jour de l’histoire de la première femme de mon père.

31 octobre 2010

« Danser à l’ombre de la potence » : le remarquable destin d’une femme extraordinaire

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Histoire, Musique, Shoah — Miklos @ 23:20

C’est le titre d’un documentaire sur Alice Herz-Sommer, réalisé par alcolm Clarke, qui ne peut laisser indifférent. Née en 1903 à Prague, elle y devient pianiste. En 1943, elle est déportée avec son fils Rafael à Terezín (où son frère, le violoniste Pavel Herz, sera déporté plus tard, tandis que son mari, Leo Sommer, violoniste lui aussi, mourra à Dachau peu avant la fin de la guerre). Ses parents avaient, eux, été déportés plus tôt. “Sometimes it happens that I am thankful to have been there. Because this gave me a… I am richer than other people. My reaction on life is quite another one. All the complaints, ‘This is terrible!’, it’s not so terrible.” Elle dit aussi : “I never hate and I will never hate, dit-elle. Hatred brings only hatred!”

Pas si terrible que ça ? Effectivement : la ville-forteresse de Terezín, transformée en camp-ghetto modèle pour les besoins de la propagande nazie à l’intention du monde libre, était bien moins pire que les destinations finales des quelque 90 000 de ses malheureux internés : Auschwitz, Treblinka, Sobibor… Ce n’était qu’une façade superficielle, qu’un décor du sinistre spectacle que la Croix rouge a gobé si volontiers : banque, magasins, café, jardins d’enfants, plates-bandes fleuries… Tout était faux, jusqu’aux robinets des bains publics, accrochés aux murs sans aucune tuyauterie derrière. Il aurait suffi d’essayer d’en ouvrir un pour le constater.

Elle y donnera plus d’une centaine de concerts et de récitals : Beethoven (un de ses compositeurs favoris), Chopin, Schumann, Brahms, Smetana, Debussy… “Beethoven: he is a miracle. His music is not only melody, what is inside! How it is filled, how it is full, it is intensive!”

Son intérêt pour la musique contemporaine de son époque – Viktor Ullmann (lui-même emprisonné à Terezín, où il composera entre autres l’opéra L’Empereur de l’Atlantide, et sera ensuite transféré puis gazé à Auschwitz), mais aussi par exemple celle de Pavel Haas, élève de Leoš Janácek, et lui-même déporté en 1941 à Terezín (où une de ses œuvres fut créée sous la direction de Karel Ancerl) puis assassiné à Auschwitz – lui venait entre autres l’un de ses maîtres, Eduard Steuermann, qui avait été élève de Schoenberg. Rafael, le jeune fils d’Alice (qui survivra, lui aussi), chantera dans l’opéra pour enfants Brundibár de Hans Krása, qui finira lui aussi assassiné en 1944. “I felt that this is the only thing which helps me to have hope, it is sort of religion actually. Music is… music is God. In difficult times you feel it especially, in suffering.”

Le 7 février 1945, elle y donne un récital consacré entièrement à des œuvres de Chopin. Un critique musical anonyme, qui s’attendait à rentrer chez lui à Munich sous peu, écrit :

The art-loving Theresienstadt stood last night, February 1945, under the sign of a great Chopin-evening by Mrs. Herz Sommer. I have heard Raoul Koschalski, student of [Anton] Rubinstein, whose Master was Chopin himself, and still I dare to make a comparison. When France calls her great tragedienne, Sarah Bernhardt, the “Divine Sarah”, why shouldn’t we call the great interpreter of Chopin, Mrs. Herz Sommer, Chopin’s “Divine Mirror.” Obiously, one speaks of heavy and delicate ways of playing Chopin’s works; however, these two types so intertwined in one person have never reached my inner ear in the manner of the powerful interpretation by Mrs. Herz Sommer. (…)

The unusual large format of her playing, which grabs powerfully the soul of the listener, lies, first of all, in the diction of her musical language, which rouses every soul and thrusts upon it her own individual understanding. Her wonderful playing pulls out the registers of melancholy, passion, and powerful happening like the captivating charm of the French temperament, precisely those qualities which are embodied most significantly in the ailing nature of the composer.

Cité par Joža Karas, Music in Terezín 1941-1945.
Pendragon Press, 1990.

“It was moral support, it was not entertainment, as most people think that we were having fun, it had much bigger value”, dit une de ses amies violoncelliste et compagne d’infortune.

Elle joue chaque jour au piano, matin et après-midi, dans son petit appartement au nord de Londres. Il arrive que des gens s’arrêtent dans la rue, sous ses fenêtres, pour l’écouter. “My world is music. I am not interested in anything else.”

Mais elle ajoute : “I love people, I love everyone. I love people! I love to speak with them, I am interested in the life of other people.” Elle est entourée d’amis fidèles qui s’intéressent à sa vie à elle, si intense, si remplie, si pleine – pour reprendre les qualificatifs qu’elle attribue à Beethoven et l’on comprend alors la profonde affinité qu’elle ressent avec sa musique – “Phenomenal!”

Elle a un visage lumineux. Elle rayonne. Elle rit. “I was always laughing, even there I was laughing.” Puis : “I was born with a very, very good optimism. This helps you. When you are an optimist, when you are not complaining, when you look at the good side of our life, everybody loves you.”

Elle a 106 ans. “Only when we are so old, only, we are aware of the beauty of life.”

Ce documentaire sera achevé l’année prochaine. Entre temps, on peut lire avec intérêt un entretien qu’Alice Herz-Sommer avait accordé il y a quatre ans au Guardian, où l’on en apprendra un peu plus sur sa jeunesse et sur sa vie après la guerre.

Le 25 février 2014. – On vient d’apprendre le décès d’Alice Herz-Sommer à Londres, le 23 février 2014. Elle était âgée de 110 ans.

16 octobre 2010

La crise, ou, quand le baryton va…

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Progrès, Société, Économie — Miklos @ 20:54

Prendre quelque chose à quelqu’un et le garder pour soi, ça c’est du vol… Prendre quelque chose à quelqu’un et le repasser à un autre, en échange d’autant d’argent que l’on peut, ça c’est du commerce… Le vol est d’autant plus bête qu’il se contente d’un seul bénéfice, souvent dangereux, alors que le commerce en comporte deux, sans aléa… — Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices, 1899.

La crise. La crise. Est-ce d’abord une crise, ou plutôt un nouvel (dés)équilibre ou (dés)ordre dans lequel nous sommes entrés depuis quelque temps, d’abord subrepticement, puis de plus en plus violement, pour s’installer enfin (mais c’est loin d’être la fin) dans une sorte d’état flottant entre résignation (les banques se sont-elles réformées ? non ; les a-t-on réformées ? non plus ; rien de nouveau sous le soleil) et promesses politiciennes d’un avenir meilleur (les élections se rapprochent). Est-ce nouveau ? Non. Un exemple frappant : ce texte qu’Octave Mirbeau, dont Zola disait qu’il était « le justicier qui a donné son cœur aux misérables et aux souffrants de ce monde », publiait en 1884, en plein milieu de la longue crise économique qui a frappé l’Europe à la sortie de la guerre de 1870. Sans vouloir faire des parallèles forcés entre la misère d’alors et les souffrances d’aujourd’hui, crève-la-faim et sans-abri, on ne peut qu’être frappé de l’incapacité que la société a, malgré la croissance des connaissances dans tous les domaines – de la médecine et l’agriculture à l’économie – à éviter ces « crises » endémiques ou à les résorber.

Quant le baryton va…

J’ai eu hier un moment de joie profonde. Je lisais, dans Le Figaro, ainsi que tout bon Français doit faire, quelques menues histoires de M. Jules Prével, l’écrivain de ce temps le plus curieux à consulter, le plus fécond en surprises de tout genre, celui qui tâte le plus exactement les pulsations de son siècle – le siècle de Jules Prével – et j’ai vu ceci : M. Lassalle , le baryton de l’Opéra, engagé pour l’Amérique, à raison de dix mille francs par soirée, de cinq cent mille francs par six mois, d’un million par an, le tout garanti devant notaire, par M. Maurice Strakosch lui-même. Voilà, j’espère, un baryton qui ne doit pas dodeliner de la tête quand il s’agit de barytonner dans ces prix-là. J’en demeurai tout ébloui et j’eus un accès de fierté patriotique, rien qu’à penser que j’étais d’un pays où les barytons coûtaient si gros. Voilà de la gloire, ou je ne m’y connais pas.

Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que le commerce souffre, que l’usine chôme et s’éteint, que les affaires languissent, que la misère s’étend, de plus en plus sinistre et noire, de l’atelier, où le travail manque, au petit intérieur bourgeois obligé de rogner sur toutes choses, sur la nourriture, la toilette et le plaisir ? Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que la faillite entre dans les maisons jadis prospères, vide les caisses qui autrefois tintaient le joli carillon de l’or joyeusement gagné et débordaient de billets de banque ? Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que les riches eux-mêmes et les heureux, en face des préoccupations du présent et des menaces de l’avenir, diminuent chaque jour leurs dépenses, décommandent leurs fêtes, vendent leurs chevaux, renvoient leurs domestiques, économisent sur le bijoutier et le fleuriste ? Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que la banqueroute allonge sur notre pays son ombre affolante ? Erreurs que tout cela, mensonges d’économistes, calomnies d’industriels sans ouvrage, vengeances d’artisans sans pain !

Quel est aujourd’hui, avec nos transformations sociales, nos besoins nouveaux, le développement de nos progrès scientifiques, quel est le criterium de la richesse d’un peuple ? Le prix du baryton, n’est-ce pas ? Or, quand le baryton va, tout va. Et puisque le baryton va comme il n’a jamais été ; puisque, malgré le choléra et la peur qu’il engendre, le baryton atteint des prix qu’il n’a jamais atteints, c’est donc que la France est heureuse, plus heureuse que ne le fut jamais la Bourgogne qui n’avait point de barytons, à ce que nous dit l’histoire, et par conséquent ne pouvait déposer des millions à leurs pieds. Il faut donc nous réjouir que les millions pleuvent sur les barytons et que les barytons pleuvent dans les millions, car la crise économique me semble absolument conjurée de cette façon, et même j’imagine que toute la question sociale peut être résolue par l’élévation du tarif des barytons.

Quand le baryton va, tout va…

J’en appelle à tous les pauvres êtres grelottants, que la faim, le soir, agenouille, l’œil suppliant et la main gourde, sous les portes cochères ; j’en appelle à tous les ouvriers que l’atelier fermé chasse dans le brouillard des rues glacées et qui pleurent de rage, les poings crispés, au fond de leurs mansardes sans charbon et sans pain ; j’en appelle aux petits employés qui travaillent toute la journée, courbés sur la besogne éternellement pareille, et qui les nourrit à peine, eux et leurs petits ; j’en appelle aux déshérités, aux va-nu-pieds, aux crève-la-faim, aux porte-besace, aux traîne-misère, et même aux ténors, qui ne gagnent que cent mille francs par an.

Quand le baryton va, tout va…

Il a erré, pendant tout le jour, sa balle sur le dos, le long des routes effondrées par la pluie et gluantes de boue. Dans les villages où il s’est arrêté, aucun ne lui a acheté ni une image, ni un bout de ruban, ni une pelote de fil. Sa bourse est vide, et devant les auberges où il a passé, humant de bonnes odeurs de ragoût et de cidre fraîchement tiré, il a serré d’un cran la boucle de sa ceinture pour étouffer les lamentations de son pauvre ventre qui crie la faim.

Et la nuit est venue, une nuit humide et froide qui le glace et qui l’effare. Il frappe à la porte d’une ferme, pour demander un asile dans le fanis ou dans la grange ; mais on l’a chassé comme un voleur, comme un vagabond dangereux, comme ceux-là qui font aboyer les chiens et mettent le feu aux meules de blé. Et le voilà qui repart, les jambes raidies par la fatigue, le dos meurtri par son fardeau. Où trouver un abri ? À droite et à gauche, de grandes plaines s’étendent, toutes sombres ; aucune lumière n’apparaît, et d’ailleurs les lumières ne veulent pas de lui, ni le coin de table où l’on apaise sa faim, ni le coin du feu où l’on se réchauffe et se sèche. Il s’affaisse sur un tas de pierres, dispose sa balle en oreiller, et, claquant des dents, pelotonné comme un chien frileux, maudit des hommes et abandonné de Dieu, il s’endort, tandis que la bise enfle sa blouse de petites rafales, et que la pluie s’égoutte doucement au long de son corps.

Quand le baryton va, tout va…

Voilà huit jours que le père est mort. Des hommes l’ont rapporté sur un brancard, le corps broyé par la machine, le corps qui n’était plus qu’une plaie hideusement saignante. Et la mère est malade, toute pâle et maigre, dans son lit que des loques recouvrent à peine… Quatre petits enfants, en tas, le derrière nu et crottés, geignent, demandent à manger et grelottent devant la cheminée toute noire. Pas un sou à la maison, et pas un morceau de pain, et le dernier meuble et la dernière nippe s’en sont allés là-bas, au mont de piété. Les voisins sont pauvres aussi et personne ne vient. On entend dans le couloir des claquements de sabots qui passent et ne s’arrêtent jamais devant la porte ; de la rue, monte le chantonnement de la marchande des quatre saisons. Alors, essuyant ses yeux, qui se remplissent de larmes, éperdue et sans espoir, la mère se demande s’il ne vaudrait pas mieux en finir tout de suite, elle et les enfants, et elle regarde avidement un bout de corde qui pend du plafond, toute droite, immobile et sinistre.

Quand le baryton va, tout va…

On s’est battu toute la journée, pourquoi ? Il n’en savait rien, le petit soldat, mais il a marché tout de même, en avant, dans la fumée rouge et parmi les balles sifflantes. Et il est tombé tout à coup sur la terre, la poitrine trouée, avec une mousse d’écume rose aux lèvres. Il entend, comme dans un rêve, des cris, des galops de chevaux, des grondements sourds de canon, il ne sait pas quelles sont ces grandes ombres qui passent près de lui et le frôlent, comme des ailes immenses de chauve-souris. Et, la face tournée vers le ciel, où commencent de briller les étoiles, le cœur remué par les ressouvenirs des années tranquilles et des bonheurs promis, il meurt .

Quand le baryton va, tout va…

Et le poète, qui a passé sa nuit à étreindre les beaux rêves et les nobles chimères, pour les fixer vivants dans ses vers, et qui ne sait pas s’il dînera le lendemain ; et l’artiste, qui meurt de faim devant un tableau où il a mis toute son âme ; et le savant, qui vient d’arracher un des secrets à la vie ; et tous ceux-là qui créent, qui produisent et qui travaillent, qui tirent, non point une note de leur gosier, mais une forme, mais un progrès, mais une idée, n’importe quoi de beau et d’utile, de leur cerveau et de leur génie, et qui s’en vont, le ventre creux, à peine vêtus, méprisés et honnis comme des pauvres, comme ils doivent être heureux de savoir qu’un baryton peut gagner, avec une chanson qu’il n’a pas faite, un million par an ; et comme cela doit apaiser leurs souffrances et les consoler de l’injustice de la vie !

Quand le baryton va, tout va…

Octave Mirbeau. La France, 4 décembre 1884.

8 octobre 2010

Life in Hell: Ô Liberté ! que de crimes on commet en ton nom !

Akbar trouve ce mot de « liberté » très, très lourd : s’il n’était déjà si surchargé d’espoirs et de désespoirs, il serait impossible à porter du fait de son poids, mais aussi de la différence de sens parfois si profonde qu’il peut avoir d’un pays à l’autre. Car il s’agit bien évidemment d’un concept qui caractérise les rapports humains : entre les individus, entre l’individu et les pouvoirs, les organisations, les marchés… Et c’est ainsi, par exemple, que la liberté d’expression, aux Etats-Unis, autorise des agressions verbales d’une virulence qu’interdit la loi chez nous, tandis que leur morale puritaine interdit des comportements que l’on trouve ici très bons pour la santé.

Ce terme si noble est récupéré – comment en serait-il autrement ? – par les politiciens et les idéologues, par les financiers et par les marchands, qui l’accommodent à toutes les sauces et lui font dire tout et son contraire. Non seulement il ne s’agit donc pas de liberté pour tous – celle de l’un est souvent l’esclavage de l’autre – mais, comme l’avait si bien vu George Orwell dans 1984, « la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force ». La liberté des marchés, on le constate depuis des siècles, va trop souvent de pair avec l’esclavage des individus et des nations. C’est ainsi que d’idéal social (auquel on adhère ou non), ce terme devient alors un outil démagogique et manipulateur pour une finalité égoïste.

Akbar a suivi assez de cours d’anglais pour savoir que le nom de son fournisseur d’accès à l’internet signifie « libre » dans cette langue (bien que ledit fournisseur soit français) : quand on se lie à lui, on est libre de tout faire sur l’internet ! Effectivement, le fournisseur en question a un sens des valeurs très élevé : il refuse d’envoyer des mails d’avertissement à ses abonnés ayant violé la loi Hadopi ; il défend ainsi leur liberté d’échanger entre eux tout contenu quel qu’en soit le créateur. Quelle noblesse de sentiments que ce refus d’obéir à une loi qu’il trouve sans doute inique au regard d’une loi plus élevée.

Mais une autre circonstance que celle qui occupe les médias dans ce dernier bras de fer amène Akbar à se poser des questions sur la nature de cette loi plus élevée.

Du fait de son abonnement librement pris chez ce fournisseur, il bénéficie d’une ligne téléphonique ADSL qui lui permet de téléphoner gratuitement – il remarque en passant qu’en anglais, on (con)fond « libre » et « gratuit » – à bien des destinations (quand ça marche). En ouvrant la ligne, il l’a inscrite sur liste rouge et n’en a révélé le numéro qu’à Jeff.

Or hier voici que le téléphone sonne. Akbar se précipite sur le combiné et lance un vigoureux « Hello ! » (ou est-ce « allô ! », on ne saurait dire). Il est stupéfait d’entendre une voix inconnue qui lui répond joyeusement :

— Ici Marion de Canal Sat en partenariat avec Free, je suis ravie de vous entendre.

— Pas moi, rétorque froidement Akbar en claquant le téléphone.

Ce n’est pas la première fois ; en 2008, même appel. Si ce n’était pas Marion c’était sa sœur, mais en tout cas c’était déjà Canal Sat en partenariat avec ce fournisseur d’accès dont nous taisons toujours le nom.

Akbar en déduit que ce fournisseur se sent libre de refuser d’obéir à la loi qui permet à tout citoyen de demander que son numéro de téléphone ne soit ni publié dans l’annuaire universel ni cédé à de tierces parties pour quelque raison que ce soit, et, plus généralement, de contrôler la confidentialité des données le concernant.

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, conclut Akbar. Ayant étudié la métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie de la bouche de Pangloss, il sait qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin : ledit fournisseur doit trouver cette loi inique au regard de celle du marché. En effet, ce dernier lui permet ainsi d’établir des partenariats qui le renforcent financièrement et qui bénéficient donc évidemment à tous ceux qui en subissent volontairement la servitude. Et, secondairement, permettent à son patron d’acheter sa part d’actions dans le contrôle du journal Le Monde via une société qui s’appelle… Akbar vous en donne cent, il vous en donne mille : Le Monde libre.

Ah, pauvre Madame Roland ! Ah, pauvre de moi, soupire Akbar.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

21 septembre 2010

De l’âne qui joue de la vielle, de l’excommunication des chenilles et d’« autres âneries qui ont enrichi l’Église »

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Religion, Sculpture — Miklos @ 1:22

« À propos des passions de l’ame, on dit que les Turcs n’ayment pas le son d’une vielle, à cause que le dit Pithagoras jouoit mieux d’un sabot percé qu’une escrevice ne sçauroit faire d’un manicordium. » — Estienne Bellonne Tourangeau, Le Second Livre des Chansons Folastres et Prologues, tant Superlifiques que Drolatiques des Comediens François. Rouen, 1612.

Ah, la vielle, quel étrange instrument venu du passé, et qui, chez Gaston Leroux, joue « la chanson qui tue » ! Mais ce n’était pas un baudet qui en tournait la manivelle. Un âne qui joue de la vielle se voyait à Notre-Dame de Tournay selon Le Bibliophile français de 1869, qui ajoute qu’on trouvait un âne qui pince de la harpe à l’église Saint-Agnan, près Cosne-sur-Loire, un âne qui joue de la lyre (ou d’une vielle, les avis diffèrent) à Notre-Dame de Chartres, et que de très nombreux autres exemples pourraient ainsi être rajoutés. Il semblerait que l’on retrouvait notre commère la truie qui file sur une console placée au-dessus de l’âne qui vielle de la cathédrale de Chartres.

La confusion concernant l’instrument que joue le bourricot de Chartres s’explique ainsi : il n’y a aucun rapport entre la vielle actuelle (et celle du Fauteuil hanté de Gaston Leroux) et celle du Moyen-Âge : cette dernière était une sorte de violon que l’on jouait avec un archet, tandis que la vielle (à roue), dans son acception actuelle d’instrument qui possède des sillets mobiles remplaçant les doigts pour toucher les cordes et une roue remplaçant l’archet, s’appelait alors organistrum, chyfonie ou symphonie. Pour preuve s’il en faut, ce qu’en dit explicitement Claude Fauchet dans son Recueil de l’origine de la langue en 1591 :

Colin Muset fut un joueur de violle, qui allait par les cours des Princes, ainsi que déclare sa chanson. Par là il donne à connaître que sa vielle n’était pas pareille à celle dont jouent communément les aveugles du jourd’hui, car il dit,

J’alay a li el praelet :
O tot la vielle & l’archet.
Si li ai chanté le muset.

La figure d’un Jougleor [Jongleur] tenant cette forme de vielle ou violle se voit en bosse au costé dextre du portail de l’Eglise de S. Julian des Menestriers [remplacée depuis par le béton du quartier de l’Horloge] en la rue S. Martin, représentant un instrument communément appelé Rebec.

L’expression « l’âne qui joue de la vielle » date de cette époque révolue : l’animal devait en gratter les cordes comme s’il s’agissait d’une lyre ou d’une guitare (avouez que cela devait lui être bien plus facile que s’il avait eu à tourner la roue d’une chyfonie).

Mais pourquoi cet animal si doux, comme le chantait Francis Jammes, se trouve-t-il ainsi placé dans des églises ? Il semblerait qu’il y ait été à l’honneur d’une fête fort singulière, la Fête de l’âne. Selon Le Bibliophile français, « ce jour-là, revêtu d’une chape, l’âne officiait dans l’église à la place du prêtre, pour le plus grand amusement de la foule ».

Un peu tiré par les poils, non ? Mais poursuivons.

Dans le cinquième tome de son Histoire physique, civile et morale des environs de Paris, publié en 1838, Jacques Antoine Dulaure (« de la société des antiquaires de France ») relate quelques anciens usages très curieux qui se pratiquaient à Provins, mêlant allégrement christianisme et paganisme, et où l’on retrouve finalement aussi maître Aliboron :

À la procession des rogations, le bedeau du chapitre de Saint-Quiriace portait, au bout d’un long bâton, la figure d’un dragon; et le bedeau de Notre-Dame, une autre figure d’animal appelée la lézarde. Presque toutes les églises de France faisaient parade de pareils dragons. Lorsqu’à la procession ces deux figures se rencontraient, ce qui arrivait souvent, ceux qui les portaient, faisaient mouvoir les mâchoires armées de clous de ces animaux, et les faisaient s’entr’arracher les guirlandes de fleurs dont elles étaient Ornées. Ce combat amusait les spectateurs ; les chanoines, dont le dragon restait vainqueur, s’appropriaient la gloire du succès ; et la religion n’en retirait que du scandale. Ce ne fut qu’en 1761 que le dragon et la lézarde cessèrent de figurer dans les processions.

Dans l’église de Saint-Quiriace et dans celle de NotreDame, le jour de la Pentecôte, on laissait tomber, par des trous de la voûte du chœur, des étoupes enflammées pour signifier les langues de feu qui illuminèrent les apôtres; et, en même temps, on lâchait un pigeon pour figurer le Saint-Esprit. Cette espèce de spectacle était représenté dans plusieurs autres églises.

(…)

Un autre usage fort général en France, plus absurde que les précédents, consistait à excommunier ou exorciser les animaux nuisibles aux fruits de la terre; en plusieurs lieux, les tribunaux, par sentence contradictoire, car ils accordaient un défenseur à ces animaux, les condamnaient à une peine quelconque, ordinairement à l’exil. Vers la fin du XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, on ne condamnait plus, on n’excommuniait plus les chenilles à Provins. Voici ce qu’on lit dans l’histoire de cette ville : « Le 30 mai 1699, le chapitre de Saint-Quiriace fit une procession autour des fossés de la ville haute, et exorcisa, dans trois endroits différents, les chenilles qui ravageaient les vignes, et l’on vint chanter une grand’messe à Saint-Thibaut ». (Histoire de Provins, page 439)

Toutes ces absurdités, toutes ces cérémonies outrageantes pour les mœurs et la raison, appartenant aux temps barbares, étant admises à Provins, la fête de l’âne et celle des fous, devaient y jouer un rôle important. Voici comment cette première était célébrée dans cette ville : « Les enfants de chœur et les sous-diacres, après avoir couvert le dos d’un âne d’une grande chape, le conduisaient à la porte de l’église, où l’animal était solennellement accueilli par des chants dignes de la fête. » En voici un échantillon :

Un âne fort et beau
Est arrivé de l’Orient ;
Hé ! sire âne ; hé ! chantez,
Belle bouche, rechignez,
Vous aurez du foin assez
Et de l’avoine à planté.

L’âne conduit devant l’autel, on chantait ainsi ses louanges : Amen, amen, asine ; hé, hé, hé ! sire âne ; hé, hé, hé, sire âne ! A la fin de la messe, au lieu de l’Ite missa est, le prêtre célébrant criait trois fois : Hihan ! hihan ! hihan ! et le peuple répondait par le même braiement. (Histoire de Provins, page 441)

Ailleurs, Dulaure rajoute : « L’Introït, le Kyrie eleison, le Gloria in excelsis, le Credo, etc., étaient toujours terminés par le cri “hin, han, hin, han” ». Et il conclut ainsi : « Il est surtout remarquable de voir des prêtres avouer que ce sont des âneries qui ont enrichi l’Église. » Amen.

Il semblerait enfin que ce fut une enseigne parmi d’autres toutes aussi pittoresques à Paris (on l’a récemment mentionné), mais on n’a pu l’y localiser.

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