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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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23 décembre 2010

Statutum est hominibus mori

Classé dans : Arts et beaux-arts, Lieux, Photographie, Religion, Sculpture — Miklos @ 2:58


Jean Delcourt (16??-1707) : monument funéraire d’Eugène-Albert d’Allamont,
évêque de Gand (détail), 1673. Saint-Bavon, Gand (Belgique)

“Statutum est hominibus semel mori” (c’est un arrêt porté contre les hommes de mourir une fois) — Héb. 9:27.

Ce mausolée est l’œuvre du sculpteur liégeois Jean Delcourt, dont il porte la marque. (…) Il faut convenir que la conception de ce monument funèbre n’est pas heureuse. Le squelette inspire un sentiment de répulsion et de terreur que bien certainement le vertueux prélat n’éprouva pas à son heure dernière. La consolante et sublime pensée d’une vie meilleure, dont la foi dépose le germe dans l’âme du chrétien, disparaît en présence de l’horreur que la mort inspire dans ce qu’elle a de plus affreux et de plus désespérant. Cette œuvre a du mérite. La tète et les mains du prélat sont bien modelées. L’artiste, en voulant éviter la roideur dans les draperies, est tombé dans un excès contraire; l’étoffe semble chiffonnée.

Kervyn de Volkaersbeke, Les Églises de Gand. 1837.

DELCOUR (Jean), sculpteur célèbre, naquit vers l’an 1650, à Hamoir, dans la principauté de Stablo1. Personne ne porta plus loin que lui l’amour du travail et le désir de s’instruire. Le goût qu’il avait manifesté dès sa première jeunesse pour la sculpture se fortifia avec l’âge ; et, pour posséder parfaitement son art, il alla deux fois en Italie, et y suivit les plus grands maîtres qui fussent alors connus. Aussi parvint-il à acquérir des talents distingués ; ses compositions sont d’un goût excellent, et on admire dans tous ses ouvrages l’élégance des contours, et l’art avec lequel ses draperies sont jetées. Ce qui donnait un très-grand lustre à la vie de cet artiste était une probité intacte et une modestie peu commune. Après son dernier voyage en Italie, Delcour fixa son domicile à Liège, où il mourut le 4 avril 1707. M. de. Vauban, qui connaissait ses grands talents, lui proposa de faire la statue équestre de Louis XIV, destinée à orner, à Paris, la place des Victoires ; mais Delcour, qui commençait à être âgé, et qui était affligé de quelques infirmités, refusa de se charger de ce travail, qui, quelques années plus tôt, eût fait l’objet de son ambition. L’exécution de cette statue, détruite à l’époque de la révolution, fut confiée à Desjardins, autre sculpteur célèbre, résidant à Breda. On voit à Liège trois ouvrages remarquables de Delcour ; le premier, c’est la belle fontaine de la place Saint- Paul, dont toutes les figures sont en bronze ; le second, qui se trouve dans l’église des religieuses des Bons-Enfans, est le Sauveur au sépulcre ; la statue de saint Jean-Baptiste, placée dans l’église, qui porte ce nom, est le troisième.

Jean Ladvocat, Dictionnaire histo­rique, philosophique et critique. Paris, 1822.

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1 Stavelot, ville de la province de Liège.

25 septembre 2010

La cathédrale de Strasbourg


 

Got brach der Helle Tur,
und nam die sinen herfur,
und erstunde am dritten Tag,
das was Tiefel gro[sse] Klag

(Dieu brisa la porte de l’enfer et en fit sortir les siens ; il ressuscita le troisième jour ; sur quoi le diable poussa de grandes plaintes.)

Les églises sont des endroits où l’on se met en commun dans la présence de Dieu pour demander et pour recevoir quelque chose. La demande s’appe1le la prière et le don en retour qui nous est départi s’appelle la grâce. Le mot d’ég1ise s’applique à la fois à l’assemblée de ces âmes fidèles qui s’y rassemblent afin de se servir de leur âme et d’en exposer à Dieu le besoin et à l’édifice qui lui sert de forme et de récipient. Mais éminemment au-dessus des paroisses et des chapelles destinées à la supplication et au devoir particuliers et quotidiens s’élèvent sur la fondation des siècles ces grands édifices que j’appellerai nationaux destinés à exprimer et à desservir une région, tout un coté, toute une face, tout un mouvement de l’âme d’un pays. La paroisse est un foyer, mais la cathédrale est une patrie. Nous y rejoignons ces ancêtres qui l’ont élevée et qui longuement pendant la suite des années l’ont nourrie de leur foi et de leur piété. En elles nous nous incorporons à une fonction, à ce pacte vivant dont elles sont l’expression, qu’une province, pour satisfaire à telle partie de la vocation générale, a juré et qu’elle pratique jour à jour avec le Seigneur éminent. Nous communions à cette grande idée, qui au-dedans nous reçoit dans sa capacité et qui au-dehors donne forme par un effort de pierre qui aboutit à une croix à notre désir. Ainsi Chartres et Bourges et Rouen et Amiens et Paris et Le Mans. Ces cathédrales sont des personnes qui pourvoient à donner figure et efficacité à des périodes, à des situations successives de la nation. Elles ne parlent pas seulement avec leur ombre protectrice au-dessus des toits de la cité, avec la grande voix de bronze qui d’heure en heure entrecoupe nos travaux, il arrive que pour nous défendre elles prennent feu, elles brûlent comme a brûlé Reims, comme a brûlé Strasbourg. Et alors elles deviennent des martyres dont nous contemplons avec vénération et avec attendrissement les blessures. Elles ont mérité pour nous devant Dieu, non plus seulement au nom d’une province, mais au nom de tout un peuple. Leur patronage, dépassant des limites étroites, s’étend d`une frontière jusqu’à l’autre. Ainsi Strasbourg tout empourprée d’un incendie en quelque sorte permanent qui dresse sa flèche à la fois comme un signal, comme une arme, comme un drapeau, comme une leçon, à la pointe extrême de la France, de ce côté où se lèvent le soleil et le danger. Comme elle nous est chère, comme elle nous est précieuse, cette captive, cette otage, que nous avons rachetée au prix du sang de quinze cent mille hommes, pas trop cher !

Cette cathédrale, elle a un intérieur et elle a un extérieur. Elle nous ouvre cette cavité maternelle à la fois obscure et lumineuse où le peuple alsacien vient prendre contact et conscience de lui-même, et de toute la puissance de ses arcs bandés elle décoche verticalement vers le ciel une flèche. Elle possède profondément une mémoire et elle a une pointe, elle a un organe pour se mélanger à l’esprit et à l’azur comme un thyrse et comme une fleur, nous pénétrons l’atmosphère par toutes sortes de frondaisons et d’appels respiratoires. Elle dirige inlassablement vers le zénith une invocation qu’interprètent les cloches et ces tourbillons d’oiseaux incessants qui s’en vont et qui reviennent.

Salut, grand arbre de Noël au bord du Rhin ! salut, sapin d’Alsace ! salut, rose vermeille et suprême fleur de cerisier ! ce cerisier de l’Ill et de la Moselle, salut ! ô mirabelle ! salut, sourire de cette terre de bénédiction ! salut, sainte jeune fille en avant de la France, et qu’elle a déléguée à la rencontre du Soleil levant !

Il est bon que la cathédrale de Strasbourg n’ait qu’une flèche. Il est bon que la sage main du hasard ait coupé à sa racine la tige jumelle. Il est bon que cette construction théologique, que cette méditation embrasée qui superpose ses étages aux définitions granitiques, se résume en un seul dard et en un cri unique. Puisque le Rhin devant nous nous barre la route, il est bon qu’en ce solennel anniversaire nous ajoutions notre consentement et notre présence à cette foi verticale de nos ancêtres qui nous dit que du côté du ciel le chemin à jamais reste ouvert !

Paul Claudel, « La Cathédrale de Strasbourg » [19 mars 1939], in Supplément aux œuvres complètes.

L’anniversaire en question est sans doute celui du 19 mars 1936, date où la Grande-Bretagne avait réaffirmé qu’elle interviendrait en faveur de la Belgique et de la France en cas d’invasion allemande.

21 septembre 2010

De l’âne qui joue de la vielle, de l’excommunication des chenilles et d’« autres âneries qui ont enrichi l’Église »

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Religion, Sculpture — Miklos @ 1:22

« À propos des passions de l’ame, on dit que les Turcs n’ayment pas le son d’une vielle, à cause que le dit Pithagoras jouoit mieux d’un sabot percé qu’une escrevice ne sçauroit faire d’un manicordium. » — Estienne Bellonne Tourangeau, Le Second Livre des Chansons Folastres et Prologues, tant Superlifiques que Drolatiques des Comediens François. Rouen, 1612.

Ah, la vielle, quel étrange instrument venu du passé, et qui, chez Gaston Leroux, joue « la chanson qui tue » ! Mais ce n’était pas un baudet qui en tournait la manivelle. Un âne qui joue de la vielle se voyait à Notre-Dame de Tournay selon Le Bibliophile français de 1869, qui ajoute qu’on trouvait un âne qui pince de la harpe à l’église Saint-Agnan, près Cosne-sur-Loire, un âne qui joue de la lyre (ou d’une vielle, les avis diffèrent) à Notre-Dame de Chartres, et que de très nombreux autres exemples pourraient ainsi être rajoutés. Il semblerait que l’on retrouvait notre commère la truie qui file sur une console placée au-dessus de l’âne qui vielle de la cathédrale de Chartres.

La confusion concernant l’instrument que joue le bourricot de Chartres s’explique ainsi : il n’y a aucun rapport entre la vielle actuelle (et celle du Fauteuil hanté de Gaston Leroux) et celle du Moyen-Âge : cette dernière était une sorte de violon que l’on jouait avec un archet, tandis que la vielle (à roue), dans son acception actuelle d’instrument qui possède des sillets mobiles remplaçant les doigts pour toucher les cordes et une roue remplaçant l’archet, s’appelait alors organistrum, chyfonie ou symphonie. Pour preuve s’il en faut, ce qu’en dit explicitement Claude Fauchet dans son Recueil de l’origine de la langue en 1591 :

Colin Muset fut un joueur de violle, qui allait par les cours des Princes, ainsi que déclare sa chanson. Par là il donne à connaître que sa vielle n’était pas pareille à celle dont jouent communément les aveugles du jourd’hui, car il dit,

J’alay a li el praelet :
O tot la vielle & l’archet.
Si li ai chanté le muset.

La figure d’un Jougleor [Jongleur] tenant cette forme de vielle ou violle se voit en bosse au costé dextre du portail de l’Eglise de S. Julian des Menestriers [remplacée depuis par le béton du quartier de l’Horloge] en la rue S. Martin, représentant un instrument communément appelé Rebec.

L’expression « l’âne qui joue de la vielle » date de cette époque révolue : l’animal devait en gratter les cordes comme s’il s’agissait d’une lyre ou d’une guitare (avouez que cela devait lui être bien plus facile que s’il avait eu à tourner la roue d’une chyfonie).

Mais pourquoi cet animal si doux, comme le chantait Francis Jammes, se trouve-t-il ainsi placé dans des églises ? Il semblerait qu’il y ait été à l’honneur d’une fête fort singulière, la Fête de l’âne. Selon Le Bibliophile français, « ce jour-là, revêtu d’une chape, l’âne officiait dans l’église à la place du prêtre, pour le plus grand amusement de la foule ».

Un peu tiré par les poils, non ? Mais poursuivons.

Dans le cinquième tome de son Histoire physique, civile et morale des environs de Paris, publié en 1838, Jacques Antoine Dulaure (« de la société des antiquaires de France ») relate quelques anciens usages très curieux qui se pratiquaient à Provins, mêlant allégrement christianisme et paganisme, et où l’on retrouve finalement aussi maître Aliboron :

À la procession des rogations, le bedeau du chapitre de Saint-Quiriace portait, au bout d’un long bâton, la figure d’un dragon; et le bedeau de Notre-Dame, une autre figure d’animal appelée la lézarde. Presque toutes les églises de France faisaient parade de pareils dragons. Lorsqu’à la procession ces deux figures se rencontraient, ce qui arrivait souvent, ceux qui les portaient, faisaient mouvoir les mâchoires armées de clous de ces animaux, et les faisaient s’entr’arracher les guirlandes de fleurs dont elles étaient Ornées. Ce combat amusait les spectateurs ; les chanoines, dont le dragon restait vainqueur, s’appropriaient la gloire du succès ; et la religion n’en retirait que du scandale. Ce ne fut qu’en 1761 que le dragon et la lézarde cessèrent de figurer dans les processions.

Dans l’église de Saint-Quiriace et dans celle de NotreDame, le jour de la Pentecôte, on laissait tomber, par des trous de la voûte du chœur, des étoupes enflammées pour signifier les langues de feu qui illuminèrent les apôtres; et, en même temps, on lâchait un pigeon pour figurer le Saint-Esprit. Cette espèce de spectacle était représenté dans plusieurs autres églises.

(…)

Un autre usage fort général en France, plus absurde que les précédents, consistait à excommunier ou exorciser les animaux nuisibles aux fruits de la terre; en plusieurs lieux, les tribunaux, par sentence contradictoire, car ils accordaient un défenseur à ces animaux, les condamnaient à une peine quelconque, ordinairement à l’exil. Vers la fin du XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, on ne condamnait plus, on n’excommuniait plus les chenilles à Provins. Voici ce qu’on lit dans l’histoire de cette ville : « Le 30 mai 1699, le chapitre de Saint-Quiriace fit une procession autour des fossés de la ville haute, et exorcisa, dans trois endroits différents, les chenilles qui ravageaient les vignes, et l’on vint chanter une grand’messe à Saint-Thibaut ». (Histoire de Provins, page 439)

Toutes ces absurdités, toutes ces cérémonies outrageantes pour les mœurs et la raison, appartenant aux temps barbares, étant admises à Provins, la fête de l’âne et celle des fous, devaient y jouer un rôle important. Voici comment cette première était célébrée dans cette ville : « Les enfants de chœur et les sous-diacres, après avoir couvert le dos d’un âne d’une grande chape, le conduisaient à la porte de l’église, où l’animal était solennellement accueilli par des chants dignes de la fête. » En voici un échantillon :

Un âne fort et beau
Est arrivé de l’Orient ;
Hé ! sire âne ; hé ! chantez,
Belle bouche, rechignez,
Vous aurez du foin assez
Et de l’avoine à planté.

L’âne conduit devant l’autel, on chantait ainsi ses louanges : Amen, amen, asine ; hé, hé, hé ! sire âne ; hé, hé, hé, sire âne ! A la fin de la messe, au lieu de l’Ite missa est, le prêtre célébrant criait trois fois : Hihan ! hihan ! hihan ! et le peuple répondait par le même braiement. (Histoire de Provins, page 441)

Ailleurs, Dulaure rajoute : « L’Introït, le Kyrie eleison, le Gloria in excelsis, le Credo, etc., étaient toujours terminés par le cri “hin, han, hin, han” ». Et il conclut ainsi : « Il est surtout remarquable de voir des prêtres avouer que ce sont des âneries qui ont enrichi l’Église. » Amen.

Il semblerait enfin que ce fut une enseigne parmi d’autres toutes aussi pittoresques à Paris (on l’a récemment mentionné), mais on n’a pu l’y localiser.

5 septembre 2010

La bibliothèque du château de Fontainebleau

Autres photos du château et de son parc ici.

Les lettres, Sire, ont été établies en cette maison royale par les rois vos prédécesseurs, et l’honneur d’être logées avec les Souverains est un droit qui leur appartient par concession royale et par la possession de plusieurs siècles.

Charles V surnommé le Sage, qui s’arma si peu et triompha de tant d’ennemis, reconnaissant que la prudence à laquelle il devait les heureux succès, n’était pas moins un ouvrage des lettres que de la nature, les honora continuellement de son estime et de ses faveurs, et par ses bienfaits égala ceux qu’il en avait reçu. Il fut le premier qui leur donna rang à la Cour, et le premier qui dressa la somptueuse Bibliothèque de Fontainebleau. Pour la rendre digne de lui, il envoya des hommes de lettres par toute la France et dans les pays étrangers, pour rechercher les meilleurs livres ; et voulant qu’elle fût utile à toutes sortes de personnes, il l’enrichit de quantité de traductions qui furent faites par son ordre.

François I eut tant d’inclination pour les lettres, qu’il en fut appelé le Père. Il fonda douze chaires royales pour y enseigner toutes sortes de langues et de sciences. Il fut libéral et presque prodigue envers les savants, et pour leur usage il ordonna en 1527 l’augmentation et l’embellissement de sa Bibliothèque de Fontainebleau, et la fit placer au-dessus de la galerie qui porte encore aujourd’hui son nom. L’histoire nous apprend que pour la rendre parfaite, il envoya des plus savants hommes de son temps dans la Grèce et dans l’Asie, acheter les livres grecs qui n’étaient point encore imprimés, et qu’il leur procura, par l’entremise de ses ambassadeurs, la liberté de tirer des copies de ceux dont on refusa de vendre les originaux. Aussi l’amas de tant de livres et de tant de manuscrits, tous magnifiquement reliés, fut regardé comme l’ouvrage non pas d’un seul roi, mais de plusieurs rois et de plusieurs siècles. Il attira les plus savants hommes du Royaume et des États voisins, et même quelques princes étrangers, qui demeurèrent tous d’accord que cette Bibliothèque était la plus superbe pièce de Fontainebleau. Cependant Guillaume Budé, maître des requêtes, et ensuite Pierre Châtelain évêque d’Orléans, qui furent successivement gardes de cette Bibliothèque, n’étaient pas moins à admirer que cette Bibliothèque même, puisqu’ils n’ignoraient rien de ce que l’on y pouvait apprendre, tant ce prince fut soigneux de ne faire que de justes choix, et de ne conférer les honneurs que selon le mérite.

Henry II ordonna en l’an 1556 qu’on mettrait en chacune de ses Bibliothèques un exemplaire de tous les livres qui s’imprimeraient, et qu’aucun privilège ne serait accordé qu’à cette condition. Et comme il affectionnait celle de Fontainebleau plus que toutes les autres, il voulut, comme porte son ordonnance, que l’exemplaire que l’on y mettrait, fût imprimé sur du vélin, et relié convenablement pour lui être présenté. Il y ajouta encore les manuscrits de celle de Médicis que la reine Catherine sa femme lui avait apportés de Florence. Et pour succéder a la charge de garde qu’avait eu l’évêque d’Orléans, il nomma Pierre de Mondoré conseiller au Grand Conseil qui était un des plus savants hommes de son siècle.

Charles IX augmenta aussi cette Bibliothèque de plusieurs manuscrits, qu’il tira de celle du Président Ranconnet ; et le sieur de Mondoré étant mort, il mit en sa place Jacques Amiot évêque d’Auxerre Grand aumônier de France, si fameux par ses ouvrages et par l’honneur d’avoir été précepteur de ce prince et de ses trois frères.

Henry III étant continuellement traversé d’un côté par les Huguenots, et de l’autre par les Ligueurs, ne songea pas tant à augmenter cette Bibliothèque qu’à s’en servir. Il y enrichit son esprit déjà riche de son propre fonds, et s’acquit particulièrement cette éloquence souveraine, qui dans les assemblées des rebelles ne trouvait point de révoltés.

Henry le Grand surmonta ses ennemis étrangers et domestiques, et affermit l’État lorsqu’il était sur le penchant de sa ruine. Mais pendant les premières années de son règne, la tempête des guerres civiles ne laissant pas d’être redoutable aux lieux où sa présence n’arrêtait point son effort, il ne pût empêcher qu’elle ne se fît sentir à cette magnifique Bibliothèque. De sorte que par ces mouvements, cette maison royale fut privée d’un trésor si précieux, et perdit enfin ce qui l’avait rendue si pompeuse et si superbe. II est à croire que ce Monarque après lui avoir donné tant d’autres ornements, avait dessein de lui rendre celui-ci, et qu’il en était sollicité par l’amour qu’il avait pour les lettres, à l’étude desquelles il s’était heureusement appliqué ; de quoi, entre autres preuves, il nous reste une version de sa façon des Commentaires de César, que l’on voit dans les cabinets de quelques curieux.

Le feu roi Louis XIII de glorieuse mémoire avait aussi sans doute le même dessein, lorsqu’il honora le sieur de Sainte-Marthe mon père de la charge de garde de sa Bibliothèque de Fontainebleau ; car autrement ce sage et généreux monarque n’eût eu en lui qu’un officier inutile, et ne l’eût gratifié que d’un vain titre.

Mais comme c’est à Votre Majesté à mettre en leur perfection les grands desseins que ces illustres monarques n’ont fait que se proposer; je ne doute point qu’Elle n’exécute celui-ci, et que le rétablissement de cette Bibliothèque ne lui paraisse assez utile pour l’ordonner, s’il lui plaît d’en délibérer sur les raisons que je prends la liberté de lui représenter ici.

(…)

D’ailleurs on tirerait un avantage très considérable du rétablissement de cette Bibliothèque pour l’instruction de Monseigneur le Dauphin pendant son séjour à Fontainebleau. Comme cette instruction est de la dernière importance et pour lui-même et pour l’État, et qu’elle demande une infinité de connaissances, pour orner et pour enrichir avec plus de succès la seconde tête du monde, il serait presque impossible que l’on s’acquittât d’un emploi si difficile sans le secours d’une ample Bibliothèque, puisque les sciences sont liées les unes aux autres, et que souvent une même matière est répandue en plusieurs volumes, et traitée différemment par différents auteurs. À cet entretien muet on pourrait faire succéder l’entretien des doctes, qu’une Bibliothèque attirerait en cette maison royale, et s’exerçant avec eux donner plus d’action à son esprit pour agir avec plus d’effet. J’ajouterai qu’à la vue de tant de livres et de gens qui s’y attacheraient, ce prince en un âge plus avancé serait encore invité à la lecture, qu’il serait à souhaiter qu’il eut moyen à toute heure de s’y divertir et d’apprendre ; et qu’enfin il en sera de même de Messeigneurs les enfants de France qui pourront naître à l’avenir.

Que si de vos personnes sacrées on descend aux intérêts de l’État, on verra encore que ce rétablissement ne leur serait pas de moindre importance : les lumières qu’enferment les livres passant d’une Bibliothèque dans vos Conseils leur seraient toujours utiles, et quelquefois nécessaires, au moins pour se conduire dans les rencontres où le passé doit servir de règle au présent, où l’histoire est l’oracle que l’on consulte, et où les lois que la mémoire ne fournit pas, doivent décider les difficultés qui surviennent.

Il est vrai qu’alors on peut recouvrer ailleurs les auteurs dont on a besoin ; mais la recherche en est longue et pénible, elle apporte toujours du retardement aux affaires , et elle montre qu’il manque quelque chose à la Cour du plus puissant des Rois.

Aussi sans parler de plusieurs particuliers, la plupart des Princes de l’Europe reconnaissant de quel usage sont les Bibliothèques en ont dans leurs maisons de plaisance, et entre autres les Rois d’Espagne ont fait mettre dans l’Escurial la plus belle qui sait en tous leurs États. Ils considèrent les livres avec juste raison comme une compagnie qui n’est pas incompatible avec la solitude, qui peut être à leur choix ou gaie ou sérieuse, qui modère les passions de l’âme, qui même sait quelquefois guérir les maladies incurables à la médecine ; ils les regardent comme un ornement où la pompe de leur palais est la plus éclatante, où l’esprit a plus de part que les yeux, et trouve toujours les charmes de la nouveauté.

Abel de Saint-Marthe, Discours au Roy sur le rétablissement de la Bibliothèque royale de Fontainebleau. MDCLXVIII.

L’orthographe et la ponctuation ont été modernisées.

Autres photos du château et de son parc ici.

13 avril 2010

Naissance de l’art contemporain

Classé dans : Architecture, Arts et beaux-arts, Photographie, Récits, Sculpture — Miklos @ 2:02

Le refroidissement climatique sur Trafalmadore affecte les éclosions : la population y baisse à vue d’œil, et la menace de la disparition à court terme de cette illustre civilisation qui fait remonter ses racines à la création de l’univers devient réelle. La Reine Mère se résigne finalement à envoyer son meilleur agent, X27 (de son vrai nom, doux comme une caresse, Porfichtoumikdabicroûté), explorer la galaxie à la recherche d’une nouvelle patrie plus accueillante. X27 s’envole dans le navire spatial aux couleurs rouges de la famille royale. Elle est accompagnée des meilleures mères porteuses de l’époque. Inutile de s’encombrer de mâles, ils n’ont plus de fonction reproductrice depuis belle lurette, on ne prendra que le strict nécessaire pour assurer la technique, se dit X27.

Après de longues errances entre soleils et lunes, astéroïdes et trous noirs, les exploratrices quelque peu fatiguées décident de s’arrêter sur la première planète qui se présenterait. Tiens, celle-ci, leur montre X27. Elles s’en rapprochent, et y aperçoivent une immense serre surmontée d’une plate-forme d’atterrissage qui semble correspondre aux dimensions de leur vaisseau. Parfait !, déclare X27, notre avenir est enfin assuré. Le pilote, seul mâle de l’expédition, pose délicatement l’engin après avoir éteint les quatre tuyères bleues.

Le vaisseau est maintenant solidement arrimé. X27 sort en premier. Elle porte haut le globe royal, rouge comme il se doit, destiné à marquer la souveraineté de la Reine Mère sur cette nouvelle terre. Chevauchant une petite navette multicolore, elle fait un rapide tour des environs. Satisfaite de son premier coup d’œil, elle revient vers le navire royal, et tape de sa main contre la paroi pour indiquer à ses occupants qu’ils peuvent dorénavant sortir sans danger.

X27 ordonne au mâle servant de commencer par ériger un abri pour les mères porteuses, ce qu’il s’empresse de faire. On le voit ici en compagnie de l’une d’elles au seuil de la cabane qu’il vient de monter en un tour de main. Puis il s’attelle rapidement au travail qui est sa spécialité sur Trafalmadore, la construction des nids.

Tel un funambule, le grand flandrin se déplace agilement sur les montants externes de la serre. Aux croisements, il enchevêtre, aussi ingénieusement que l’oiseau tisserand de cette planète, des planches qu’il extrait de la soute du vaisseau. Un nid sitôt achevé, une mère porteuse se dépêche d’y déposer ses œufs. Quel soulagement !

Peu de temps après, et plus rapidement qu’à la maison du fait du soleil qui luit sur cette planète, ils éclosent. Est-ce dû au manque de pesanteur lors du voyage, il n’y a, dans ces portées, aucun mâle. Les nouvelles-nées font leur apparition, les yeux encore voilés par le liquide dans laquelle elles ont baigné au cours de la longue traversée de l’espace. On voit ici une femelle à deux têtes : quand elle sera grande, elle sera politicienne, pour sûr.

Les femelles adultes posent leurs bébés sur les montants pour favoriser leur séchage. L’une d’elle, plantureuse comme sa génitrice, fera une excellente mère porteuse. Une autre semble avoir des dispositions pour une vie bien plus… légère. Males will always be males…

Devenues adolescentes, il est temps d’entrer dans la serre. Mères et filles y investissent les étages, se choisissent qui un recoin, qui un piédestal, et se figent jusqu’à la nidification suivante. Le mâle les suit après avoir verrouillé le vaisseau : elles auront besoin de lui la prochaine fois.

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