Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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25 septembre 2010

La cathédrale de Strasbourg


 

Got brach der Helle Tur,
und nam die sinen herfur,
und erstunde am dritten Tag,
das was Tiefel gro[sse] Klag

(Dieu brisa la porte de l’enfer et en fit sortir les siens ; il ressuscita le troisième jour ; sur quoi le diable poussa de grandes plaintes.)

Les églises sont des endroits où l’on se met en commun dans la présence de Dieu pour demander et pour recevoir quelque chose. La demande s’appe1le la prière et le don en retour qui nous est départi s’appelle la grâce. Le mot d’ég1ise s’applique à la fois à l’assemblée de ces âmes fidèles qui s’y rassemblent afin de se servir de leur âme et d’en exposer à Dieu le besoin et à l’édifice qui lui sert de forme et de récipient. Mais éminemment au-dessus des paroisses et des chapelles destinées à la supplication et au devoir particuliers et quotidiens s’élèvent sur la fondation des siècles ces grands édifices que j’appellerai nationaux destinés à exprimer et à desservir une région, tout un coté, toute une face, tout un mouvement de l’âme d’un pays. La paroisse est un foyer, mais la cathédrale est une patrie. Nous y rejoignons ces ancêtres qui l’ont élevée et qui longuement pendant la suite des années l’ont nourrie de leur foi et de leur piété. En elles nous nous incorporons à une fonction, à ce pacte vivant dont elles sont l’expression, qu’une province, pour satisfaire à telle partie de la vocation générale, a juré et qu’elle pratique jour à jour avec le Seigneur éminent. Nous communions à cette grande idée, qui au-dedans nous reçoit dans sa capacité et qui au-dehors donne forme par un effort de pierre qui aboutit à une croix à notre désir. Ainsi Chartres et Bourges et Rouen et Amiens et Paris et Le Mans. Ces cathédrales sont des personnes qui pourvoient à donner figure et efficacité à des périodes, à des situations successives de la nation. Elles ne parlent pas seulement avec leur ombre protectrice au-dessus des toits de la cité, avec la grande voix de bronze qui d’heure en heure entrecoupe nos travaux, il arrive que pour nous défendre elles prennent feu, elles brûlent comme a brûlé Reims, comme a brûlé Strasbourg. Et alors elles deviennent des martyres dont nous contemplons avec vénération et avec attendrissement les blessures. Elles ont mérité pour nous devant Dieu, non plus seulement au nom d’une province, mais au nom de tout un peuple. Leur patronage, dépassant des limites étroites, s’étend d`une frontière jusqu’à l’autre. Ainsi Strasbourg tout empourprée d’un incendie en quelque sorte permanent qui dresse sa flèche à la fois comme un signal, comme une arme, comme un drapeau, comme une leçon, à la pointe extrême de la France, de ce côté où se lèvent le soleil et le danger. Comme elle nous est chère, comme elle nous est précieuse, cette captive, cette otage, que nous avons rachetée au prix du sang de quinze cent mille hommes, pas trop cher !

Cette cathédrale, elle a un intérieur et elle a un extérieur. Elle nous ouvre cette cavité maternelle à la fois obscure et lumineuse où le peuple alsacien vient prendre contact et conscience de lui-même, et de toute la puissance de ses arcs bandés elle décoche verticalement vers le ciel une flèche. Elle possède profondément une mémoire et elle a une pointe, elle a un organe pour se mélanger à l’esprit et à l’azur comme un thyrse et comme une fleur, nous pénétrons l’atmosphère par toutes sortes de frondaisons et d’appels respiratoires. Elle dirige inlassablement vers le zénith une invocation qu’interprètent les cloches et ces tourbillons d’oiseaux incessants qui s’en vont et qui reviennent.

Salut, grand arbre de Noël au bord du Rhin ! salut, sapin d’Alsace ! salut, rose vermeille et suprême fleur de cerisier ! ce cerisier de l’Ill et de la Moselle, salut ! ô mirabelle ! salut, sourire de cette terre de bénédiction ! salut, sainte jeune fille en avant de la France, et qu’elle a déléguée à la rencontre du Soleil levant !

Il est bon que la cathédrale de Strasbourg n’ait qu’une flèche. Il est bon que la sage main du hasard ait coupé à sa racine la tige jumelle. Il est bon que cette construction théologique, que cette méditation embrasée qui superpose ses étages aux définitions granitiques, se résume en un seul dard et en un cri unique. Puisque le Rhin devant nous nous barre la route, il est bon qu’en ce solennel anniversaire nous ajoutions notre consentement et notre présence à cette foi verticale de nos ancêtres qui nous dit que du côté du ciel le chemin à jamais reste ouvert !

Paul Claudel, « La Cathédrale de Strasbourg » [19 mars 1939], in Supplément aux œuvres complètes.

L’anniversaire en question est sans doute celui du 19 mars 1936, date où la Grande-Bretagne avait réaffirmé qu’elle interviendrait en faveur de la Belgique et de la France en cas d’invasion allemande.

21 septembre 2010

De l’âne qui joue de la vielle, de l’excommunication des chenilles et d’« autres âneries qui ont enrichi l’Église »

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Religion, Sculpture — Miklos @ 1:22

« À propos des passions de l’ame, on dit que les Turcs n’ayment pas le son d’une vielle, à cause que le dit Pithagoras jouoit mieux d’un sabot percé qu’une escrevice ne sçauroit faire d’un manicordium. » — Estienne Bellonne Tourangeau, Le Second Livre des Chansons Folastres et Prologues, tant Superlifiques que Drolatiques des Comediens François. Rouen, 1612.

Ah, la vielle, quel étrange instrument venu du passé, et qui, chez Gaston Leroux, joue « la chanson qui tue » ! Mais ce n’était pas un baudet qui en tournait la manivelle. Un âne qui joue de la vielle se voyait à Notre-Dame de Tournay selon Le Bibliophile français de 1869, qui ajoute qu’on trouvait un âne qui pince de la harpe à l’église Saint-Agnan, près Cosne-sur-Loire, un âne qui joue de la lyre (ou d’une vielle, les avis diffèrent) à Notre-Dame de Chartres, et que de très nombreux autres exemples pourraient ainsi être rajoutés. Il semblerait que l’on retrouvait notre commère la truie qui file sur une console placée au-dessus de l’âne qui vielle de la cathédrale de Chartres.

La confusion concernant l’instrument que joue le bourricot de Chartres s’explique ainsi : il n’y a aucun rapport entre la vielle actuelle (et celle du Fauteuil hanté de Gaston Leroux) et celle du Moyen-Âge : cette dernière était une sorte de violon que l’on jouait avec un archet, tandis que la vielle (à roue), dans son acception actuelle d’instrument qui possède des sillets mobiles remplaçant les doigts pour toucher les cordes et une roue remplaçant l’archet, s’appelait alors organistrum, chyfonie ou symphonie. Pour preuve s’il en faut, ce qu’en dit explicitement Claude Fauchet dans son Recueil de l’origine de la langue en 1591 :

Colin Muset fut un joueur de violle, qui allait par les cours des Princes, ainsi que déclare sa chanson. Par là il donne à connaître que sa vielle n’était pas pareille à celle dont jouent communément les aveugles du jourd’hui, car il dit,

J’alay a li el praelet :
O tot la vielle & l’archet.
Si li ai chanté le muset.

La figure d’un Jougleor [Jongleur] tenant cette forme de vielle ou violle se voit en bosse au costé dextre du portail de l’Eglise de S. Julian des Menestriers [remplacée depuis par le béton du quartier de l’Horloge] en la rue S. Martin, représentant un instrument communément appelé Rebec.

L’expression « l’âne qui joue de la vielle » date de cette époque révolue : l’animal devait en gratter les cordes comme s’il s’agissait d’une lyre ou d’une guitare (avouez que cela devait lui être bien plus facile que s’il avait eu à tourner la roue d’une chyfonie).

Mais pourquoi cet animal si doux, comme le chantait Francis Jammes, se trouve-t-il ainsi placé dans des églises ? Il semblerait qu’il y ait été à l’honneur d’une fête fort singulière, la Fête de l’âne. Selon Le Bibliophile français, « ce jour-là, revêtu d’une chape, l’âne officiait dans l’église à la place du prêtre, pour le plus grand amusement de la foule ».

Un peu tiré par les poils, non ? Mais poursuivons.

Dans le cinquième tome de son Histoire physique, civile et morale des environs de Paris, publié en 1838, Jacques Antoine Dulaure (« de la société des antiquaires de France ») relate quelques anciens usages très curieux qui se pratiquaient à Provins, mêlant allégrement christianisme et paganisme, et où l’on retrouve finalement aussi maître Aliboron :

À la procession des rogations, le bedeau du chapitre de Saint-Quiriace portait, au bout d’un long bâton, la figure d’un dragon; et le bedeau de Notre-Dame, une autre figure d’animal appelée la lézarde. Presque toutes les églises de France faisaient parade de pareils dragons. Lorsqu’à la procession ces deux figures se rencontraient, ce qui arrivait souvent, ceux qui les portaient, faisaient mouvoir les mâchoires armées de clous de ces animaux, et les faisaient s’entr’arracher les guirlandes de fleurs dont elles étaient Ornées. Ce combat amusait les spectateurs ; les chanoines, dont le dragon restait vainqueur, s’appropriaient la gloire du succès ; et la religion n’en retirait que du scandale. Ce ne fut qu’en 1761 que le dragon et la lézarde cessèrent de figurer dans les processions.

Dans l’église de Saint-Quiriace et dans celle de NotreDame, le jour de la Pentecôte, on laissait tomber, par des trous de la voûte du chœur, des étoupes enflammées pour signifier les langues de feu qui illuminèrent les apôtres; et, en même temps, on lâchait un pigeon pour figurer le Saint-Esprit. Cette espèce de spectacle était représenté dans plusieurs autres églises.

(…)

Un autre usage fort général en France, plus absurde que les précédents, consistait à excommunier ou exorciser les animaux nuisibles aux fruits de la terre; en plusieurs lieux, les tribunaux, par sentence contradictoire, car ils accordaient un défenseur à ces animaux, les condamnaient à une peine quelconque, ordinairement à l’exil. Vers la fin du XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, on ne condamnait plus, on n’excommuniait plus les chenilles à Provins. Voici ce qu’on lit dans l’histoire de cette ville : « Le 30 mai 1699, le chapitre de Saint-Quiriace fit une procession autour des fossés de la ville haute, et exorcisa, dans trois endroits différents, les chenilles qui ravageaient les vignes, et l’on vint chanter une grand’messe à Saint-Thibaut ». (Histoire de Provins, page 439)

Toutes ces absurdités, toutes ces cérémonies outrageantes pour les mœurs et la raison, appartenant aux temps barbares, étant admises à Provins, la fête de l’âne et celle des fous, devaient y jouer un rôle important. Voici comment cette première était célébrée dans cette ville : « Les enfants de chœur et les sous-diacres, après avoir couvert le dos d’un âne d’une grande chape, le conduisaient à la porte de l’église, où l’animal était solennellement accueilli par des chants dignes de la fête. » En voici un échantillon :

Un âne fort et beau
Est arrivé de l’Orient ;
Hé ! sire âne ; hé ! chantez,
Belle bouche, rechignez,
Vous aurez du foin assez
Et de l’avoine à planté.

L’âne conduit devant l’autel, on chantait ainsi ses louanges : Amen, amen, asine ; hé, hé, hé ! sire âne ; hé, hé, hé, sire âne ! A la fin de la messe, au lieu de l’Ite missa est, le prêtre célébrant criait trois fois : Hihan ! hihan ! hihan ! et le peuple répondait par le même braiement. (Histoire de Provins, page 441)

Ailleurs, Dulaure rajoute : « L’Introït, le Kyrie eleison, le Gloria in excelsis, le Credo, etc., étaient toujours terminés par le cri “hin, han, hin, han” ». Et il conclut ainsi : « Il est surtout remarquable de voir des prêtres avouer que ce sont des âneries qui ont enrichi l’Église. » Amen.

Il semblerait enfin que ce fut une enseigne parmi d’autres toutes aussi pittoresques à Paris (on l’a récemment mentionné), mais on n’a pu l’y localiser.

20 septembre 2010

De Guillaume Coquillart, d’une truie qui vole et d’une autre qui file, d’une chèvre qui danse et de quelques noms savoureux de gens et de lieux

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature — Miklos @ 8:07

« Or cà, la bohémienne, si toi ni ta chèvre n’avez rien à nous danser, que faites-vous céans » ? — Victor Hugo, Notre-Dame de Paris.

Tout parisien qui fréquente le ventre de Paris connaît la rue coquillière (comme son nom l’indique, on y trouve des coquilles comestibles), mais connaît-on encore Coquillart ?

Guillaume Coquillart, écrivain comique du XVe siècle à peu près oublié de nos jours, a cependant connu de son vivant et pendant toute la première moitié du siècle suivant un succès considérable. On imagine sans peine comment ses œuvres, pour la plupart mélange savoureux d’humour gras et de plaisanteries juridiques, ont pu séduire un public à la fois amateur du gros rire et versé dans les lois et la procédure, que Coquillart a su exploiter d’une manière si amusante. On sait que les hommes de loi étaient, à l’époque, les principaux clients des marchands de livres et ce sont eux qui ont dû assurer la popularité du poète. De cette popularité il y a, outre le grand nombre d’éditions, de nombreux témoignages. Clément Marot, par exemple, dans la fameuse épigramme où il se plaît à énumérer les noms des grands poètes de la France, cite Coquillart à côté de Villon, de Molinet et de Jean Lemaire.

Guillaume Coquillart, Œuvres suivies d’œuvres attribuées à l’auteur, édition critique par M.J. Freeman, Librairie Droz, 1975.

Dans son Enquête d’entre la Simple et la Rusée, il nous donne la liste des trente ou quarante filles que la Rusée avait fait assembler pour aller ribler (faire un mauvais coup de nuit, voler, débaucher) la Simple en « contrefaisant la grosse armée ». On ne peut s’empêcher de citer ici le passage dans lequel il donne les noms savoureux des adresses – à l’époque, des enseignes – de quelques-unes de ces dames, tandis qu’il en décrit d’autres d’un coup de plume fort vif (il y avait donc déjà des « découlourées » au XVe siècle !), comme, bien plus tard, celui de Daumier à l’égard des plaideurs de son temps :

C’est assavoir : Margot la gente,
Jaqueline de Carpentras,
Olive de gaste fatras,
Hugueline de cote crotée,
Marion de traine poetras,
Et Julienne l’esgarée,
Cristine la découlourée,
Egyptienne la pompeuse,
Augustine la mauparée,
Bertheline la rioteuse,
Sansonnette lourde grimasse,
Henriette la marmiteuse,
Guillemette porte cuyrasse,
Ragonde michelon beccasse,
Regnaudine la rondelette,
Laurence la grant chiche face
Demourant à la pourcellette,
Jacquette la blanche fleurette,
Tiennon la cousine Volant,
Edeline pisse collette
Maistresse de la truye volant,
Freminette de mal tallent,
Geffine petit fretillon,
Raulequine de l’esquillon,
Josseline de becquillon,
Et Dame Bietrix demourant
En la rue du Carrillon
A l’ymage du Cormorant,
Toutes filles d’ung pere grant.

Dans son commentaire des œuvres de Coquillart, Freeman (op. cit.) précise, à propos de la Truie volant : « On ne connaît aucune auberge de ce nom (pas plus que la « Pourcelette »). S’il est vrai qu’il existait rue des Lombards à Paris une auberge de la « Truie qui vole » (voir Edouard Fournier, Histoire des enseignes de Paris, Paris, 1884, p. 63), il faut surtout noter que truye s’emploie souvent comme synonyme de « putain » : pour d’autres exemples voir Jean Dufournet, Recherches sur le Testament de François Villon, Première Série, Paris, s.d., p. 75, n. 113.

Il est donc probable que ce nom de « Truie qui vole » ne soit pas à prendre littéralement, contrairement par exemple au Bœuf sur le toit de Milhaud (à ne pas confondre avec des œils de bœuf qu’on trouve sur les toits). Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos truies.

Toujours au XVe siècle, une truie fila la laine avec sa quenouille en place de Grève, numéro considéré à l’époque comme un acte de sorcellerie : la truie et son dresseur furent donc brûlés vif. En hommage « à la truye qui file », une dizaine de bars en France portent aujourd’hui ce nom. L’un d’entre eux se trouve à Dinan. Il arrive souvent au patron, dit Nounours, un ancien musicien professionnel, de filer des sons tendres en souvenir de cette « grasse bébête ».

Guide Vert de la Bretagne, 2010.

De là venait l’expression « fils de truye », qui se disait d’un individu qui prend la fuite, c’est-à-dire qui file, par allusion à la Truye qui file, nous apprend Charles Nisard dans son De quelques parisianismes populaires et autres locutions non encore ou plus ou moins imparfaitement expliquées des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles (1876).

L’enseigne de la Truye qui file se trouvait rue Trousse-Vache (dont nous avions déjà cité l’étymologie), devenue bien plus prosaïquement, au cours de ce triste phénomène de normalisation des noms des voies de Paris, rue de la Reynie. On en trouvait un exemplaire au musée Carnavalet (réputé provenir du n° 134 de la rue Saint-Antoine, pâté de maisons dorénavant disparu, selon André Tissier, Recueil de farces (1450-1550), tome II, Droz, 1987). Selon l’inventaire qu’en avait donné Prosper Dorbec en 1903, « les pattes antérieures et une partie du fuseau qu’elles tenaient manquent ».

Pour conclure dans le registre animalier, on ne peut manquer de mentionner la chèvre qui danse : c’est, selon le Bulletin de la Diana de 1898, cette enseigne qui a inspiré à Victor Hugo sa gracieuse figure d’Esmeralda, dans N.-D. de Paris. Si cette enseigne a disparu de Paris (où elle se trouvait, comme il se doit, rue du mouton), une rue porte toujours son nom à Orléans.

Le Regard de la Lanterne

Classé dans : Architecture, Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 1:25

À l’occasion des journées du patrimoine des 18 et 19 septembre 2010, l’ASNEP (association des Sources du Nord, études et préservation) a fait visiter les regards de Paris qui existent encore. Il s’agit d’espèces de chambres où aboutissaient et d’où partaient les conduites d’eau, de débit assez limité, qui alimentaient les fontaines de Paris. Ce système devint inutile dans la seconde moitié du XIXe siècle, après que le baron Haussmann eut chargé Eugène Belgrand de mettre en œuvre un réseau chargé d’alimenter en eau chaque immeuble de Paris et non pas uniquement des fontaines publiques et quelques maisons de privilégiés.

Le regard de la Lanterne (près de la place des Fêtes) a été déclaré monument historique dès la fin du XIXe siècle ; il était placé sur un aqueduc important, celui de Belleville (dont il ne reste que quelques dizaines de mètres) :

Pour ce qui est des fontaines qui furent construites dans la rue St Martin et dans les cantons qui sont à l’orient de cette rue, elles tirèrent leurs eaux de l’aqueduc de Belleville, dont le temps de la construction ne nous est pas plus connu que celui de l’aqueduc du Pré-Saint-Gervais ; ils paraissent cependant être tous deux du même temps, à en juger par les fontaines qui en dérivaient; car dès l’an 1244, l’on voit que les religieux de St Martin avaient une fontaine derrière leur monastère, où les eaux venaient du bas de la montagne de Belleville. Ce n’était peut-être que pour l’usage particulier de ce Prieuré que cette fontaine avait été construite, de même que celle du Temple, qui est du même temps; mais il paraît que dès-lors, c’est-à-dire sous le règne de St Louis, la ville de Paris tirait de l’aqueduc de Belleville des eaux pour l’usage des habitants qui étaient renfermés dans l’enceinte de Philippe Auguste, puisque dans une visite des maisons de la censive de St Martin, faite en 1320, il y est fait mention de la fontaine Maubué, comme étant déjà ancienne. Je ne doute pas que la fontaine de Ste Avoie, qui était fur le chemin du tuyau qui portait l’eau à la fontaine Maubué, ne soit de la même antiquité que cette dernière; aussi est-elle marquée parmi les plus anciennes fontaines de Paris.

Quoi qu’il en soit du temps précis de la construction de l’aqueduc de Belleville, il a demandé de plus grandes dépenses que celui du Pré-Saint-Gervais : c’est un souterrain de cinq cents cinquante-trois toises de long, qui commence à un regard appelé le regard de la lanterne, situé dans le lieu le plus élevé du village de Belleville, et qui vient se terminer au bas de la montagne du Ménil-montant, au regard de la prise des eaux; cet aqueduc est construit de moellons bien choisis, avec des chaînes de pierre de distance en distance, et couvert de grandes dalles, et non en voûte ; il est plus élevé que l’aqueduc moderne d’Arcueil, ayant six pieds de hauteur sur quatre de large, et l’on y marche d’autant plus aisément que l’évier au milieu duquel l’eau coule, n’est point accompagné de banquettes des deux côtés, comme à l’aqueduc d’Arcueil : c’est dans cette longue voûte souterraine que viennent se rendre les eaux de différents regards qui sont construits dans toute la longueur de l’aqueduc. Il y a dans le premier regard de la lanterne, où il commence, une inscription faite sous le règne de Charles VII, qui nous apprend qu’en 1457 on fit des réparations à cet aqueduc qui tombait en ruine. Depuis 1457 on n’a point fait de réparation à l’aqueduc de Belleville qui me parut en bon état, lorsqu’en 1738 je le parcourus dans toute sa longueur ; ces eaux au reste étaient les moins bonnes de celles qu’on buvait à Paris, étant dures et plâtreuses ; aussi les a-t-on retranchées pour les faire aboutir au réservoir construit à la tête du grand égout, où elles coulent lorsqu’on veut le nettoyer.

Les deux aqueducs du Pré-Saint-Gervais et de Belleville, ont été, jusqu’à la reconstruction de l’aqueduc d’Arcueil, en 1624, la seule ressource des habitants de Paris dans la partie nommée la Ville ; on y comptait onze fontaines sous le règne de Charles VI, et l’on en ajouta six ou sept autres jusqu’au règne de François Ier ; c’est de ces fontaines que l’on avait, par des tuyaux, conduit de l’eau au Louvre, aux hôtels des Princes, et aux maisons des principaux seigneurs de la Cour. Il est étonnant que ces sources, qui n’ont jamais été fort abondantes, aient pu suffire aux besoins du grand nombre d’habitants qui demeuraient dans cette partie de la ville ; car, en 1741, ces deux aqueducs ne fournissaient que vingt-huit pouces d’eau, et l’année suivante ils n’en donnèrent que seize : ainsi, quand on supposerait que dans les siècles précédents ces sources auraient produit trente ou quarante pouces d’eau, il faut avouer que c’est une quantité d’eau bien médiocre pour servir aux besoins d’un peuple si nombreux (…).

Pierre-Nicolas Bonamy (1694-1770), “Mé­moi­re sur les aqueducs de Paris, comparés à ceux de l’ancienne Rome”, in Mémoires de littérature, tirés des registres de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres depuis l’année MDCCLVIII jusques et compris l’année MDCCLX. Tome trentième. Paris, 1764.

19 septembre 2010

D’un chat qui pêche, d’un puits qui parle, d’un Victor Hugo qui n’invective pas et d’autres curiosités parisiennes et australiennes

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 20:22

Il y a encore à Paris quelques rues aux noms pittoresques. Mais elles ont tendance à disparaître, depuis que la nomenclature des voies est réglementée et donc contrôlée ; plus de place à la fantaisie, à l’imagination ou au hasard, maintenant c’est du sérieux : saints (du calendrier), illustres morts (de chez nous, principalement), victoires militaires (on n’a pas ici de Waterloo), quelques villes européennes dans le quartier du même nom, et s’il reste une rue des mauvais garçons, la rue pute-y-musse est passée par le politiquement correct de l’époque pour s’appeler rue du petit musc ; plus de rue de poil de con (devenue rue du pélican) ni celle des mauvaises paroles. Ainsi va le monde. Franklin (Alfred, par Roosevelt ni d’ailleurs Benjamin) l’avait constaté il y a plus d’un siècle :

L’originalité est devenue rare. Plus de ces enseignes qui renversaient, « par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et de raison » ; plus de truie qui vole ou qui file, plus de chat qui pêche, plus de puits qui parle, plus d’âne qui joue de la vielle…

Alfred Franklin, La vie privée d’autrefois. Arts et métiers, modes, mœurs, usages des Parisiens du XVIIe au XVIIIe siècle, d’après des documents originaux ou inédits, Volume 25. Plon, 1901.

D’où provient le nom de cette petite rue, dont un tag en illustre le sens à l’intention des touristes non francophones ?

Quant à l’appellation de « Chat-qui-pêche », que cette petite voie a conservée jusqu’à nos jours, elle serait due à une légende selon laquelle il aurait existé, en ladite ruelle, un puits communiquant avec le petit bras de la Seine. Les chats du voisinage se donnaient, dit-on, rendez-vous dans ce puits, où le fleuve amenait quantité de petits poissons, et s’y livraient au plaisir de la pêche.

Cette légende enfantine peut être comparée à celle du « Puits qui parle ».

Si peu vraisemblable que soit le fait, il est resté dans la nomenclature de la voie parisienne, et sert encore aujourd’hui à dénommer la petite voie dont nous parlons.

Lazare-Maurice Tisserand, Topo­gra­phie historique du vieux Paris, 1897.

Quant à la rue du Puits-qui-Parle que mentionne Tisserand, parlons-en : elle s’appelle de nos jours Amyot, du nom de l’écrivain et évêque d’Auxerre Jacques Amyot.

La dénomination de celle-ci date de l’époque où la poule au pot du paysan préoccupait un roi de France, mais elle fut dite aussi du Châtaigner pendant les troubles de la Ligue et du Mûrier pendant ceux de la Fronde. Les basses-cours et les jardins n’y manquaient pas : aujourd’hui encore il en reste. Celle-là dut son nom, sous Henri III, à un puits et à son écho. On passe toujours devant le puits à l’angle des deux rues ; seulement il ne parle plus, il est bouché.

Charles Lefeuve, Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III, tome IV. De la rue des Postes à l’Impasse des peintres. Paris, 1865

Né le 30 avril 1825 à Nantes, Lefeuve, l’auteur de cet ouvrage – monumental, on le verra plus loin – est désormais tombé dans l’oubli. Sortons-l’en quelque peu en reconnaissance pour nous avoir fourni ce pittoresque renseignement.

Voici d’abord ce qu’il dit de lui-même avec lucidité et humour, et qui donne déjà une petite idée du personnage :

On m’a demandé l’autre jour
Dix lignes de biographie
Au bas de ma photographie ;
Le vilain mot ! le vilain tour !
 
Les voici. La ville de Nantes,
À qui je n’en saurais vouloir,
M’a vu naître, sans s’émouvoir
De mes facultés étonnantes.
 
Et puis je suis devenu grand.
J’ai, sans paraître téméraire,
Juste la taille militaire ;
Mais en largeur c’est différent.
 
Mon histoire est assez banale,
Car c’est l’histoire de tous ceux
Qui prennent pour la capitale
Un passeport de paresseux.
 
J’aurais pu souffrir davantage.
Mais, de bonne heure, plein d’orgueil,
J’eus toujours le rare courage
De cacher les pleurs de mon œil.
 
Le principal étant de vivre,
Fidèle au : « Tel père, tel fils, »
Ma ressource devint le livre ;
Mon père en vendait, — moi j’en fis.
 
Ma verve fut vite étouffée
Sous le journal, rude fardeau ;
La servante chassa la fée,
L’article tua le rondeau.
 
Quinze ans d’un pareil exercice
Ne m’ont laissé que — la malice.
Je suis par la prose envahi ;
D’autres disent : Et par l’aï.
 
Entre les noms dont se contente
Avec grand’peine maint rimeur,
Il n’en est qu’un seul qui me tente :
Poëte de la bonne humeur.
 
Cela me suffit. Desbarolle
A lu dans ma main, cet été,
Quatre-vingt-dix ans de gaîté ;
Je veux l’en croire sur parole.

Cité par Eugène de Mirecourt, in Charles Monselet. Paris, 1867.

Quand il parle de sa largeur qui n’a rien de militaire, il n’exagère pas ; le célèbre Jules Clarétie le décrit ainsi : « On me montre un petit homme court, dodu, bedonnant, l’air gai, gras et fin, dont l’œil pétille derrière des lunettes. C’est Charles Monselet. ». C’est ainsi qu’il en parle dans la préface à Charles Monselet, sa vie, son œuvre par son fils, André Monselet, qui cite l’ami intime de son père, dont l’estime ne manquait pas de panache : « Quand je vous envoie un mot, à votre adresse du quai Voltaire, mon cher ami, lui disait devant nous Victor Hugo, j’ai toujours envie d’écrire : “A Monsieur Charles de Voltaire, quai Monselet.” »

Et voici ce que dit de lui de Mirecourt :

C’est un des plus joyeux et des plus charmants écrivains de ce siècle.

Viveur sans être grossier, doucement épicurien sans être ni matérialiste ni impie, — un extrait de Silène, de Falstaff et de Rabelais, avec des ailes de sylphe.

Assurément, ce n’est pas un littérateur irréprochable ; mais il voltige gaîment autour de la critique, la désarme par un trait d’esprit, par une de ces brusques et fines boutades dont il a le secret ; puis, une fois la verge à terre, il la ramasse, et en cingle l’échine du prochain.

C’est une originalité de plus.

Eugène de Mirecourt, op. cit.

Son œuvre fut très varié comme le suggère de Mirecourt, mais sont opus magnum est probablement le travail qu’il a effectué à propos des rues de Paris :

Un homme vient de mourir à Nice, un homme de lettes, Charles Lefeuve, qui s’était attelé seul à un labeur surhumain. Il avait entrepris d’écrire une à une, non seulement l’histoire de toutes les rues de Paris, , mais encore l’histoire de toutes les maisons. Vous figurez-vous une tâche semblable ? Piganiol de la Force, Sauval, Saint Foix, Dulaure, Mercier n’auraient pas osé la rêver. Et lui, l’humble Charles Lefeuve, isolé, sans prestige, sans antécédents littéraires, sans subvention de l’État, sans libraire autorisé, réduit à ses modiques ressources, l’a conçue, l’a commencée, l’a continuée, l’a menée à bonne fin. Cela lui a pris dix-sept années de sa vie.

Il a d’abord lancé sa publication par fascicules, sans ordre d’arrondissement ni de quartier, allant d’une rue à l’autre, au hasard de la plume, — quitte son œuvre terminée, à régulariser le tout par une table des matières.

Charles Monselet, De A à Z : portraits contemporains, 1888.

Au cas où vous douteriez de la capacité du chat de pêcher (après tout, ils aiment tellement le poisson – nous aussi d’ailleurs), voici une photo du Fishing cat (chat pêcheur ou chat viverrin) du zoo de Sydney. Quant à la truie qui vole ou qui file et à l’âne qui joue de la vielle, on y reviendra.

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