Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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8 avril 2007

L’amour au téléphone

Classé dans : Musique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 13:13

Heureusement que tu es maladroit et que tu m’aimes. Si tu ne m’aimais pas et que tu étais adroit, le téléphone deviendrait une arme effray­ante. Une arme qui ne laisse pas de traces, qui ne fait pas de bruit…………. Moi, méchante ?………… Allô !…………. allô ! allô !………….. allô, chéri……… où es-tu ? — Jean Cocteau, La Voix humaine

Tout objet se prête à des usages imprévus par ses inventeurs. Il n’a pas fallu attendre le minitel ou l’internet – avec ses courriels puis ses cla­var­dages1 – pour s’aimer de loin. Ou plutôt pour rompre, comme dans la bouleversante pièce de Cocteau2, là où il suffit parfois d’un mot, voire d’un silence, au téléphone entre personnes qui se connaissent déjà. Dans ce dialogue à une voix, c’est la femme que l’on voit et que l’on entend sur scène, et ce sont les silences qui donnent sa présence à la voix qui tue. Car on peut aussi assassiner à distance sans verser une goutte de sang.

And I go home and the phone rings and it’s Alan and he says: “You know, I’m gonna have a show on, uh, cable TV and it’s gonna be about lone­liness, you know, people in the city who for whatever socio­logical, psy­cho­lo­gical, phi­lo­so­phical reasons just can’t seem to commu­nicate, you know, The Gap, The Gap, uh, it’ll be a talk show and people’ll phone in but we will say at the begin­ning of each program: ‘Uh, listen, don’t call in with your personal problems because we don’t want to hear them’” — Laurie Anderson, New York Social LifeÀ l’instar des architectes de la tour de Babel, d’Icare, du Rabbin Loeb de Prague ou de Dorian Gray, l’homme cherche à dépasser les contingences des lois de la nature : la distance, le temps, et – ultimement – la mort, signifiant ainsi son « refus d’être créature ». Hybris démesuré pour les uns, peur panique pour les autres, l’homme alterne entre un individualisme exacerbé et une socialisation totalisante. Nous sommes entrés curieu­sement dans l’ère où ces deux tendances se combinent en un « indi­vi­dua­lisme de masse », celui d’une « solitude en commun » et là où l’anti­con­for­misme n’est qu’un confor­misme de plus. Le téléphone, destiné à nous rapprocher, nous lie tel un domestique à la sonnerie de son maître. Portable, il est devenu un attribut aussi vital qu’une perfusion ou qu’un stimulateur cardiaque : sans sa présence permanente, c’est la solitude, même temporaire, qui guette et qui menace. C’est ce qu’illustre ironiquement Laurie Anderson, qui mobilise les technologies pour en faire une critique fine dans son album United States, où le téléphone revient régulièrement comme vecteur de conversations stéréotypées et vides de sens entre amies qu’il maintient finalement à distance, voire entre une personne et un répondeur qui lui prodigue des conseils amicaux : « Listen, Laurie, uh, if you want to talk before then, uh, I’ll leave my answering machine on ». L’homme ne peut pas vivre seul, et il sait de moins en moins vivre avec l’autre.

Le compositeur Gian Carlo Menotti, « musicien honni par les modernes de l’Ancien Monde et cher aux anciens du Nouveau Monde »3 et récemment décédé, lance un clin d’œil malicieux à l’œuvre tragique de Cocteau dans son opéra en un acte Le Téléphone, ou L’Amour à trois (1947), qu’on a eu le grand plaisir de voir récemment à l’Opéra Comique sous la direction de Bruno Ferrandis et dans la mise en scène efficace d’Éric Vigié. Ben (Benoît Capt) est amoureux fou de Lucie (Katia Vellataz), à laquelle il tente désespérément de faire sa déclaration. Il doit partir en voyage, chaque minute compte. Non seulement il est timide, mais elle reçoit constamment des appels téléphoniques et passe son temps en des conversations futiles et répétitives qui l’exaspèrent et le désespèrent. Finalement il s’éclipse, et elle s’aperçoit qu’elle ne sait pas de quoi il voulait lui parler. Le téléphone sonne de nouveau, elle se précipite dessus : c’est lui, qui n’a trouvé que ce moyen pour se faire entendre ; elle l’écoutera enfin et acceptera joyeusement sa demande. Cet opéra-bouffe d’une vingtaine minutes, enlevé avec humour, brio et légèreté, illustre bien la place centrale des objets de communication dans notre vie (dans la mise en scène, le téléphone est un objet gigantesque placé au centre de la pièce autour duquel tout gravite4) et la difficulté croissante de la communication directe. Il suffit de voir les couples déambulant dans la rue, chacun son téléphone à l’oreille, comme s’ils se parlaient ainsi par portable interposé. Peut-être le font-ils vraiment ?

À lire :
• Biographie de Gian Carlo Menotti chez son éditeur Schirmer.
• Critique de Catherine Scholler du spectacle à l’Opéra Comique.


1 Terme que l’on préfère à la dénomination anglophone de ce mode de communication qui n’est pas à l’honneur des nobles représentants de la gens féline.
2 Mise en musique par Francis Poulenc, et admirablement interprétée par Denise Duval, qui avait créé le rôle.
3 René Alexandre, Le Nouvel Observateur, 29 mars 2007. Lors de la représentation à l’Opéra Comique, la salle était plus qu’à moitié vide, ce qui est désolant. Est-ce dû à la peur du public devant « la musique contemporaine » ? Crainte infondée : la musique de Menotti est d’un classicisme rassurant mais sans ringardise.
4 Seule faute de mise en scène : les touches du clavier du téléphone ; lorsque Lucie fait un numéro, la musique fait bien entendre les impulsions du cadran rotatif de l’époque, et non pas les fréquences vocales des appareils contemporains…

13 mars 2007

Ça n’a pas déchiré grave

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Musique — Miklos @ 0:38

Not with a bang but a whimper.
T. S. Eliot, The Hollow Men (1925)

En me rendant au concert du groupe Bang on a Can All-Stars ce soir au Théâtre de la ville, je me demandais si j’aurais dû apporter des boules Quies : le niveau sonore du dernier de leurs concerts auquel j’avais assisté, plus élevé encore que le précédent, était à la limite du supportable, du moins pour mes oreilles habituées à des musiques plus classiques. Mais quelle joie de vivre j’avais perçue dans leur façon de jouer, et quelles belles œuvres, quels effets splendides ! En rentrant dans la salle, c’est ce à quoi on pouvait s’attendre : une collection impressionnante de percussions, guitare électrique, violoncelle, basse, piano et clarinettes amplifiés, synthé.

Hélas… très peu de tout ceci au rendez-vous hier soir. Personne à l’entrée ne cherchant désespérément à acheter un billet, plusieurs rangées vides dans la salle curieusement calme : j’avais rarement vu un public si léthargique avant un spectacle qui promettait d’être furieusement électrique. Mais le démarrage du concert n’y a rien changé : les premières œuvres se ressemblaient toutes, minimalistes à la Philip Glass – je n’ai rien contre le minimalisme, quand c’est celui d’un Terry Riley ou d’un Steve Reich, mais celui-ci n’en avait pas l’inventivité et la richesse, à l’exception d’effets de timbre parfois intéressants ; c’était principalement le cas de Overvoltage Rumble d’Annie Gosfield, où les instruments jouaient dans leurs registres les plus bas, produisaient des dissonances étranges et des bruits rythmés qu’accompagnaient des crissements de surtension électrique de synthé. Finalement plutôt new age et assez ennuyeuses, et le public les a applaudies assez mollement.

Deux ou trois œuvres (selon que l’on aime le jazz ou non) ont heureusement sauvé la soirée. Manhatta de Michael Nyman accompagnait – de façon classiquement minimaliste – le film muet éponyme de Paul Strand (1921), illustrant des vers de Walt Whitman1. Ce poète, qui a souvent utilisé la répétition pour susciter l’exaltation à l’égard du plus trivial des objets (Strange and hard that paradox true I give; / Objets gross and the unseen Soul are one2), ne pouvait manquer d’inspirer les musiciens minimalistes. Mais c’est le film qui ne manquait pas d’intérêt, six minutes à la gloire de la foule ordonnée, des machines industrieuses creusant le sol d’où s’élancent des buildings gigantesques à la conquête les cieux, tandis que des volutes de fumée s’échappent de tous les orifices de ce monde mécanique tel un souffle puissant qui les rend plus vivants que les habitants robotisés fourmillant dans les rues. Tout se trouve déjà dans Manhatta : on ne pouvait s’empêcher de penser à Metropolis de Fritz Lang (1927) ou aux Temps modernes de Chaplin (1936), et comprendre d’où Koyaanisqatsi – très beau film muet de Godfrey Reggio (1982) sur la nature et sa dénaturation par l’homme, plus seul encore dans la foule urbaine – tirait finalement ses principales références ; la musique de Philip Glass qui accompagne ce dernier film est tout de même plus « efficace » que celle de Nyman qui n’en possède que le style mais pas le souffle.

Une œuvre de Don Byron, qui n’était pas annoncée au programme, et écrite pour l’ensemble, Show Him Some Lub était assez originale par rapport au reste du programme : énergique et plus vive que ce qui avait précédé, elle mettait en valeur les instrumentistes, et intégrait de façon intéressante voix parlée – celle des musiciens, répondant à des questions non posées, celles de leurs propres identités multiples. Mais cela rappelait tellement Steve Reich (que j’aime beaucoup)…

Pour finir, trois courts morceaux qu’Ornette Coleman a composés pour l’ensemble – il fallait aimer le jazz – suivis d’une autre pièce de Don Byron donnée en bis. Le public n’a pas vraiment insisté pour en avoir un second.


Notes :
1 Ce film restauré est disponible sur le DVD Picturing a Metropolis. New York City Unveiled, qui comprend 26 films sur New York tournés entre 1899 et 1940 et produit par les Archives nationales américaines du cinema (National Film Registry)
2 « Je dis ce paradoxe étrange et difficile : les objets grossiers et l’âme invisible sont un ».

5 mars 2007

« Tout doit sur terre / Mourir un jour »

Classé dans : Musique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 12:47

« …Mais la musique / Durera toujours », dit la chanson. Et, semblait-il, surtout ses droits. Mais ce ne n’est plus le cas : dans un arrêt du 27 février, la Cour de cassation a décrété que « la période de 70 ans retenue pour l’harmonisation de la durée de protection des droits d’auteur au sein de la communauté européenne couvre les prolongations pour faits de guerre ». En clair, on ne pourra rajouter des années (jusqu’à 14 !) dues aux faits de guerre aux 70 années suivant la mort des créateurs durant lesquelles leurs œuvres restent protégées et fournissent une rente à leurs héritiers, qu’ils soient de la famille ou non. La Cour casse une décision de la cour d’Appel qui donnait droit à l’ADAGP (société des Auteurs dans les arts graphiques et plastiques) dans sa revendication de ce mode de calcul qui aurait continué à protéger les œuvres de Claude Monet (décédé en 1926). Le SNE, de son côté, s’est « félicité du rejet du pourvoi de l’ADAGP », saluant « une victoire » vers l’harmonisation des droits d’auteurs.

Ouf, Courteline (par exemple) restera dans le domaine public. Et Ravel devrait y entrer le 1er janvier 2008 – ce sera donc aussi une victoire de la musique – et mettra fin à l’imbroglio des droits juteux que sa musique rapporte : rien que les dividendes du Boléro s’élevaient, selon Le Guardian à plus de 2 millions d’euros par an, se rajoutant aux droits des autres œuvres enregistrées et imprimées. À qui profite cette manne ? Ce n’est pas simple. Alexandre et Jeanne Taverne avaient été le chauffeur et l’infirmière d’Édouard Ravel (le frère de Maurice et son héritier) et de sa femme. Il semble qu’Édouard avait souhaité léguer 80% de ses droits à la Ville de Paris, mais il n’en a rien fait, laissant le tout à Jeanne Taverne. Ultérieurement, les Taverne auraient cédé une partie de leurs droits à une société, Arima (Artist’s Rights International Management Agency), établie dans un quelconque paradis fiscal par un ex directeur juridique de la Sacem, Jean-Jacques Lemoine, dont le premier client, après qu’il eut quitté la Sacem, fut Alexandre Taverne.

Comme quoi, la musique classique rapporte encore, surtout celle d’une génération de compositeurs bien aimés décédés dans la première moitié du siècle dernier. C’est le cas pour les œuvres de Serge Rachmaninov (1873-1943), selon le Arizona Daily Star : Alexander Temple Wolkonsky Rachmaninoff Wanamaker, dont la longueur du nom est inversement proportionnelle à l’âge (il a 21 ans), va hériter des droits de son arrière-grand-père, qui ont rapporté quelque 50 millions de dollars ces trente dernières années. Il compte établir une maison d’édition chargée de récupérer le contrôle sur les partitions et les manuscrits du compositeur, actuellement gérés par six sociétés distinctes, et de renouveler leur copyright. Pour ce faire, il leur faudra « arranger » les œuvres – que ce soit par l’entremise de corrections éditoriales, de rajout de commentaires, ou alors d’« arrangements » qui ne manqueront pas de changer la nature même des œuvres. Selon Keith Pawlak, il serait difficile de faire mieux que les éditions actuelles (de Dover), ce qui ne laisse que l’alternative transformiste.

L’industrie du disque, qui souffre de la diffusion numérique de la musique, s’est quelque peu rattrapée dans le domaine classique, curieusement, l’année dernière avec les intégrales Bach (155 CD, Brilliant Classics) et Mozart (170 CD, Brilliant Classics) à petit prix, comprenant des interprétations parfois inégales. On a aussi eu récemment droit au presque-tout Beethoven (50 CD, EMI Classics) – avec d’excellents interprètes – et au happy-hour Chopin (30 CD, Brilliant Classics)  ce dernier a bénéficié d’une innovation dans le packaging : « l’intégrale se trouve doublée, dans le coffret, d’une large anthologie (qui n’est pas une intégrale) d’enregistrements historiques, qui propose une sélection, arbitraire comme toute sélection, des enregistrements chopiniens parmi les plus beaux de l’histoire du disque ».

Quant à la musique qui reste sous droits et qui se multiplie sur l’Internet, le débat autour des DRM (dispositifs numériques de gestion des droits) n’a pas fini de faire couler de l’encre électronique. Steve Jobs, patron d’Apple, s’est fendu récemment d’une déclaration fracassante sur la problématique que ces dispositifs soulèvent – sans pourtant les supprimer d’iTunes. Entre temps, on apprend qu’Universal France va commencer à distribuer de la musique en ligne au format MP3 sans protection. Il y a tout de même un petit point qu’on a tendance à négliger dans ce débat : le format MP3 est de qualité moindre que celui fourni sur CD, lui-même moins bon que le vinyle, pour les audiophiles1. L’institut Fraunhofer, inventeur du MP3, vient d’ailleurs d’annoncer au dernier Midem le format MP3 Surround en flux. Utilisant une diffusion multi-canal, il donnera la sensation d’enveloppement sonore (ou de spatialisation) lors de l’écoute sur un système adéquat (de type 5.1) ; sur casque ou sur une paire d’enceintes, il se réduira à l’effet stéréo traditionnel, sauf si l’on utilise un logiciel fourni par Fraunhofer destiné à produire de la spatialisation virtuelle (binaurale). Tout ceci ne rajoutera pas à la qualité intrinsèque du son, mais uniquement à l’effet d’immersion dans l’ambiance sonore, ce qui risque de séduire plus le consommateur.


Note :
1 Il ne faut donc pas s’étonner d’apprendre que le label Testament, spécialisé dans les enregistrements historiques, vient de sortir le Ring de Wagner version Bayreuth 1995 sur vinyle : quatre coffres pour un total de 19 disques. Non seulement les interprètes (Hans Hotter, Wolfgang Windgassen, Astrid Varnay, Ramon Vinay, Josef Greindl et Paul Kuen) et le chef (Joseph Keilberth) sont excellents, mais le son aussi : enregistré à l’origine en stéréo par l’équipe technique de Decca dirigée par Peter Andry.

26 février 2007

De musique, de numérique, de blogs, de Wikipedia et d’Amazon, de célébrité et d’authenticité

Classé dans : Musique, Sciences, techniques — Miklos @ 22:52

Ce n’est pas parce que le nom d’un auteur soi-disant reel figure sur la couverture d’un livre pour qu’il soit le véritable auteur des œuvres parues précédemment sous le nom d’un auteur prétendu imaginaire. Ce dernier n’a en effet rien d’imaginaire puisque c’est moi, signataire de la présente préface, et toute prétention à une plus grande réalité est ainsi réfutée a priori, sine die, ipso facto et manu militari.

Raymond Queneau

Edouard Debat-Ponsan : La Vérité sortant du puitsUne récente affaire secoue le monde de l’édition musicale : il s’agit de l’œuvre enregistrée de la pianiste britannique Joyce Hatto, décédée en 2006. Le critique Richard Dyer du Boston Globe l’avait qualifiée de « la plus grande pianiste vivante dont presque personne n’avait entendu parler ». D’où lui venait cette curieuse célébrité ? Nous allons le voir tout à l’heure.

Née en 1928, Hatto a d’abord mené une honnête carrière de concertiste. Selon la presse, cette ancienne élève d’Alfred Cortot et de Clara Haskil était l’interprète favorite de Sir Arnold Bax, elle avait effectué quelques enre­gis­trements d’œuvres pour piano de Mozart et de Rachmaninov, et elle semblait préférer surtout des œuvres plus légères, telles le sympathique Concerto de Varsovie de Richard Addinsell. En 1972, elle doit quitter la scène pour raisons de santé, et se retire à la campagne avec son mari, ingénieur du son de son métier. À partir de 1989, le petit label de disques qu’il dirige commence à enregistrer la pianiste dans un répertoire faramineux par son étendue et par la variété des styles : Bach, Mozart et Beethoven (l’intégrale de leurs sonates), Schubert, Schumann, Chopin, Tchaïkovski, Liszt, Prokofiev, Ravel, Messiaen, et j’en passe ; on y trouve les pages parmi les plus difficiles de la littérature pianistique. Plus d’une centaine de CDs, ce qui n’est pas rien. Les critiques sont dithyrambiques : les interprétations sont extraordinaires, comparables à celles des meilleurs pianistes du siècle.

On vient d’apprendre que le mari de Joyce Hatto, William Bar­ring­ton-Coupe, a avoué avoir effectué ces faux. Il raconte qu’après qu’elle fut tombée malade, elle continua à bien jouer et à enregistrer, mais ne pouvait étouffer par moment des gé­mis­se­ments de douleur. Il se mit alors à chercher des enre­gis­tre­ments res­sem­blants dispo­nibles dans le commerce, dont il apprit à extraire et à adapter (en tempo, en timbre) des petits bouts pour recouvrir les passages problé­matiques. Au fil du temps et au fur et à mesure que la santé de Joyce Hatto se dégradait, ces petits bouts se sont rallongés. Il affirme que sa femme n’était pas au courant de la super­che­rie. Quant au jour­na­liste, il met en doute la véracité de cette confession pathé­tique et fait allusion à un passé pas très clair du mari.

Ce n’est que récemment que l’on vient d’identifier les sources de ces enregistrements : selon le très sérieux magazine musical Gramo­phone, il s’agirait en fait de ceux d’excellents pianistes, pour certains très connus, ou pour d’autres qui n’ont pas atteint une célébrité pourtant méritée : les célèbres Vladimir Ashkenazy et Yefim Bronfman, Eugen Indjic (qu’Arthur Rubinstein qualifait de « pianiste de rang mondial, d’une rare perfection musicale et artistique »), Yuki Matsuzawa (qui a enregistré Chopin et Scriabine), Roger Muraro (considéré comme l’un des plus grands interprètes de Messiaen), Chen Pi-Hsien (qui enregistre chez Naxos)… La liste est probablement loin d’être com­plète. Selon le célèbre musi­co­logue Nicholas Cook et Craig Sapp, tous deux du centre de recherche sur l’histoire et l’analyse de la musique enregistrée (CHARM), certains des enre­gis­trements auraient été traficotés (ralentis ou rallongés, timbre altéré, changement de l’ordre des pistes), d’autres non. Si la technologie a facilité le piratage, c’est la technologie qui a (aussi) permis de le détecter : les méthodes d’extraction et de comparaison de caractéristiques particulières (ou signatures) de l’enregistrement (depuis la structure du CD jusqu’aux caractéristiques sonores des contenus enregistrés), qui servent à identifier automatiquement des disques à l’aide de bases de données tels que iTunes.

Une autre « affaire » musicale – bien moins spectaculaire – soulève des questions semblables. Une brève d’Abeille Musique, parue mi-décembre dans le blog de veille de la Médiathèque de l’Ircam indiquait que le pianiste Stéphane Blet avait été l’un des deux lauréats en 2006 du Prix des Pianos à queux1. Depuis, trois commentaires rhapsodiques (« Bravissimo au maestro Blet, pianiste et compositeur que j’admire infiniment », etc.) de lecteurs distincts s’y sont rajoutés au fil du temps et pourtant ayant un curieux air de famille. L’arrivée du quatrième qui leur ressemblait comme deux gouttes d’eau fut, si l’on peut dire, la goutte d’eau qui fit déborder le vase : il s’averra qu’ils avaient tous été émis à partir du même ordinateur et ils furent éliminés.

Ceci me rappelant d’autres pratiques, je me suis empressé de consulter la rubrique consacrée à ce pianiste dans la Wikipédia : même style que les commentaires (termes rhapsodiques tels que « prestigieux »…), à peu près à la même date que l’apparition du premier commentaire dans le site de veille, et surtout affirmations volontairement vagues. Ainsi, on y lit qu’il « reçoit la Médaille d’Argent de la prestigieuse Société d’Encouragement au Progrès, suivant ainsi la trace de personnalités telles que Louis Lumière, Albert Schweitzer, Marcel Pagnol, Paul-Émile Victor, Jules Romains, le commandant Cousteau ou encore Abel Gance ». Or tous ces lauréats ont reçu la grande médaille d’or de cette société, qui décerne, chaque année, « une Grande médaille d’Or, une dizaine de médailles d’Or, des médailles de Vermeil, d’Argent et de Bronze ». Il suivrait donc la trace de ces personnalités d’assez loin. Ailleurs dans l’article, il est écrit : « La même année, on lui décerne le “Double Dièse d’Or” ». Ne connaissant pas ce prix, et le « on » m’ayant mis la puce à l’oreille, j’effectue une recherche, et ne trouve que peu de mentions de ce prix, et uniquement dans le contexte de ce pianiste et sans mention d’un organisme attribuant. Curieux, non ? Et finalement, on retrouve presque l’intégralité de ce texte dans un article d’Abeille Musique (marquée de copyright) – ce qui me semble contraire aux principes avérés de la Wikipédia exigeant l’originalité des textes. On en retrouve aussi des bribes ailleurs sur l’internet. L’étape suivante : Amazon. Tous les disques (et livres, dont un Sous le voile de l’occultisme) de Stéphane Blet sont accompagnés du même type de commentaires (même style, même façon d’écrire et de ponctuer de façon erronnée). À force, le commentateur s’est d’ailleurs mêlé les pinceaux entre ses différents pseudonymes et signatures.

Je ne connais pas Stéphane Blet et je ne l’ai jamais lu ou entendu jouer – je n’ai donc aucune opinion sur son art (de pianiste, de compositeur, d’écrivain). Si l’on prenait à la lettre ces commentaires panégyriques – dans Wikipédia, dans Amazon – on en conclurait qu’il est un des plus grands avant même que de l’avoir écouté. On aura du mal à trouver d’autres critiques quelles qu’elles soient (sauf sur le site sérieux ResMusica). C’est peut-être un grand pianiste, mais ce procédé cousu de fil blanc ne sert pas à le démontrer, et dessert les quelques médias (à l’instar de Marianne) qui ont repris ces informations sans les vérifier. Il soulève aussi des doutes sur le reste des affirmations publiées à son propos dans la Wikipédia et sur la validité statistique des opinions et des critiques émises dans Amazon.

Cette affaire, comme l’autre, démontre – s’il le fallait – que la prétendue vox populi n’est parfois qu’une vox singuli et que l’éditeur réputé – non pas par la rumeur mais par les traces de son travail, comme, d’ailleurs, le créateur – joue un rôle primordial dans la diffusion (qu’elle soit numérique ou non), celui de tiers de confiance2. Il est triste de constater que ce terme, dans le numérique, désigne surtout les services destinés à sécuriser les transactions financières… A quand la (re)sécurisation des transactions intellectuelles ?


Notes :

1 Décerné – depuis 1995, selon la brève – par l’Association des Auteurs Compositeurs et Éditeurs Gastronomes et par la Sacem. On n’a trouvé sur le Web que la mention du prix 2006.

2 Sans pour autant prétendre qu’il ne (se) trompe jamais ; mais la présomption de qualité et d’authencité lui est accordée à la hauteur de ce qu’il aura démontré par le passé.

19 septembre 2006

Paradis perdus

Classé dans : Littérature, Musique, Nature — Miklos @ 8:19

The snake told her things about the world. He told her about the time there was a big typhoon on the island and all the sharks came out of the water. Yes. They came out of the water and they walked right into your house with their big white teeth. And the woman heard these things. And she was in love. (Laurie Anderson, Langue d’amour)

Les textes des chansons de Laurie Anderson sont encore plus étranges et extraordinaires que sa musique. Ils dénotent un sens aigu de l’observation, la capacité à trouver des analogies surprenantes entre des phénomènes apparemment distincts, une familiarité avec le patrimoine littéraire et culturel qui ne peut être due qu’à leur longue fréquentation – qualités qu’elle met au service du regard critique qu’elle porte sur la modernité et sur ses aspects aliénants et mortifères, et qu’elle illustre avec une ironie cool et pince-sans-rire en s’accompagnant de technologies sophistiquées, fruits de cette culture qu’elle analyse lucidement.

L’homme n’a jamais été innocent, et l’histoire est la longue trace de ses échecs. À l’origine de sa chute, le péché originel. C’est ce que relate Langue d’amour (dans l’album Mister Hearbreak1) : un homme et une femme sur une île, pas très futés mais heureux : innocents. Un serpent parcourt cette île à pied : il ne faut pas s’étonner, des textes apocryphes très anciens prétendent que ce reptile, qui symbolise le désir sexuel et le mal, en possédait, et qu’il les perdit après le malheureux incident que l’on sait et qui se soldera par l’expulsion de l’homme du Paradis tel un bébé du ventre de sa mère, et la fin de l’acte de création qui n’aura été qu’une longue suite de différentiations : celle du ciel de la terre, celle du jour de la nuit… Avant, c’était l’âge de l’innocence et des ambiguïtés : un autre texte affirme que le premier être que Dieu créa était en fait un hermaphrodite (exégèse sur le verset « …et les créa mâle et femelle »).

Anderson poursuit : ce serpent était très intelligent, il commence à bavarder avec la femme, et ils deviennent amis. Très bons amis. La femme l’adorait, d’autant plus qu’il faisait de drôles de petits bruits avec sa langue avec laquelle il se pourléchait légèrement les babines et qui ressemblait à une flammèche jaillissant en dansant de sa bouche. L’inévitable arriva : elle trouva son mari de plus en plus ennuyeux, d’autant plus que le serpent lui racontait des histoires extraordinaires à propos du monde. Comme celle de ce grand typhon qui avait balayé l’île, suite à quoi les requins étaient sorti de la mer et avaient marché sur terre jusqu’aux maisons où ils étaient entrés…

C’est en lisant la toute récente annonce de la découverte au large de l’Indonésie d’une cinquantaine d’espèces animales marines jusqu’ici inconnues que je me suis souvenu du texte de cette chanson. Car parmi elles, il y a un requin qui marche sur ses ailerons, étrange clin d’œil au texte d’Anderson. De là à retrouver la porte du Paradis le chemin doit être plus long (et nous semblons plutôt poursuivre le chemin opposé, de plus en plus vite). On s’en consolera en écoutant Mister Hearbreak le cœur brisé et en lisant le très beau conte élégiaque de H. G. Wells, La Porte dans le mur


1 Titre que l’on pourrait traduire par Mr Crèvecœur. C’est, curieusement, le nom d’un des tous premiers écrivains américains, le « cultivateur américain » John Hector St Jean de Crèvecœur (1735-1813) et celui d’un village en Auge.

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