Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 juillet 2011

« Tout se perd fors que le bien fait », ou, quelques conseils aux puissants passés, présents et surtout à venir

Classé dans : Littérature, Politique — Miklos @ 2:03

Seigneurs, pas n’êtes d’autre aloi
Que le pauvre peuple commun.
Faîtes-vous sujets à la loi,
Car certes vous mourrez comme un
Des plus petits, ne bien aucun
Pour vrai ne vous en gardera.
Chacun son âme à garder a.

Mais quand un prince fait devoir
D’œuvrer en sa vacation,
Selon sa puissance et savoir,
Laissant toute vacation
Et mauvaise application,
On ne le peut trop honorer.
Le prince est fait pour labourer.

Non pas du labours corporel,
Ainsi que les gens de village,
Mais gouvernant son temporel
Loyalement, sans aucun pillage.
Avoir ne doit le cœur volage,
Soit attrempé, net, chaste et sobre.
La fin des pécheurs est opprobre.

Si pape, empereur, rois et ducs
Aimaient bonté en tous endroits,
Tels ont été et sont perdus
Par non tenir les chemins droits
Qui connaîtraient vertus et droits
En prenant à eux exemplaire.
Plus doit que folie sens plaire.

Peuple, savez-vous pourquoi est-ce
Que vous avez seigneurs divers ?
Je vous en donnerai adresse
En moins langage que dix vers.
Rebelles êtes et pervers,
Pécheurs, vers Dieu pleins de barat1 ;
Et pourtant à mau chat mau rat.

Nous tenons une femme à folle
Qui son corps et son honneur vent
Pour argent ; mais ceci m’affole
Car vous faites pire souvent.
Vos langues tournent comme vent
Au plus donnant, c’est grand diffame.
Il perd assez qui perd son âme.

Jean Meschinot, Les Lunettes des princes.
Éditions : de 1522, de 1890 (avec préface, notes et glossaire).


1 « Vieux mot français, & hors d’usage, qui signifiait autrefois tromperie, fourbe, mensonge. » — Jacques Savary des Brûlons, Dictionnaire universel de commerce, Paris, 1723.

De la vue et des autres sens, des lunettes, de leur utilité et d’une curieuse alternative pour renforcer la vision

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Santé — Miklos @ 1:17

Georges de la Tour : Saint Jérôme lisant une lettre. 1629.

Ayant récemment évoqué les bésicles, nous ne pouvons éviter de nous attarder quelques instants sur les lunettes.

Item la vue surmonte les autres sens en ce qu’elle s’étend plus loin. Et de fait par plusieurs histoires & exemples que Pline raconte, on peut voir aisément que la vue s’étend plus loin sans comparaison, que les autres sens, sans toutefois se lasser, comme les autres font. Car le goût se fâche de trop manger, l’ouïe se sent importunée de trop caqueter, le fleurement est travaillé de continuations d’odeurs : mais la vue seule n’a aucune peine en son opération, aussi ne se lasse-elle jamais, tellement qu’on ne vit onc fermer les yeux de lassitude, pour être saoul de voir.

En somme l’excellence de la vue est si grande, qu’on attribue ce nom de voir à tous les autres sens & leurs opérations. Car on dit ordinairement, voyez un peu l’excellence de cette odeur, ou la douceur de cette musique, ou le bon goût de ce fruit.

Même ce nom de vue s’étend jusques aux opérations de l’entendement : car on dit ordinairement, regardez comme ce dessein devait aller. Il est dit aussi en l’Évangile, que notre Seigneur voyait, c’est-à-dire connaissait les pensées des Scribes & Pharisiens. Et de fait entre les miracles & œuvres que notre Seigneur faisait en ce bas territoire, on tenait pour œuvre singulière ce qu’il rendait la vue aux aveugles : aussi n’y a-il chose où les médecins prennent plus de peine qu’à conserver et accroître la vue aux hommes.

Sannazar se trouvant en une consultation que plusieurs médecins faisaient en la présence de Frédéric roi de Naples, sur l’entretien de la vue de l’homme, dit, quand son rang de parler vint, qu’il n’y avait chose meilleure à conforter la vue que envie, parce qu’elle fait paraître le bien d’autrui toujours plus grand qu’il n’est. C’est ce que dit Ovide, qu’envie trouve toujours le blé de son voisin plus beau que le sien.

Toutefois selon l’opinion commune d’un chacun, les lunettes servent de beaucoup à maintenir la vue, & certes ce fut une fort bonne invention, encore que le premier inventeur ne se sache. Même j’ai ouï faire récit d’un grand seigneur de ce royaume, qui avait accoutumé de manger des cerises avec lunettes, afin de lui sembler plus grosses et mieux nourries : toutefois cette gourmandise est par trop exorbitante. Un autre gentilhomme brocardé du roi Philippe, de ce qu’il mangeait ordinairement avec lunettes, répondit au roi, Sire, vous ne trouvez étrange que je prenne mes lunettes pour lire une lettre, où il n’y a point de danger : pourquoi donc me donnerez vous ces atteintes de ce que je mange le poisson, ayant mes lunettes, vu qu’il y a une infinité d’arêtes, dont la moindre pourrait m’étrangler, lesquelles je ne saurais voir sans lunettes ?

Les lunettes donc servent de beaucoup.

Les diverses leçons de Pierre Messie, gentilhomme de Séville. Trad. en français par Claude Gruget. Lyon, 1580.

18 juillet 2011

De quelques vers holorimes polyglottes, dont un gentiment coquin

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 23:53

Devinette : quelle est la différence entre Paris, l’ours, l’explorateur, et Virginie ? — Aucune, puisque Paris est métropole, l’ours est maître au pôle, l’explorateur aime être au pôle, et Virginie aimait trop Paul. (in Paul Bogaards et al., éds., Quitte ou double sens, articles sur l’ambiguïté offerts à Ronald Landheer, Amsterdam, 2001)

On a récemment mentionné quelques homonymes homophones qui ne doivent manquer de dérouter les étudiants étrangers de la langue française, et leurs dérivés ludiques tels que les vers holorimes, qui en rajoutent une couche, celle qui consiste à trouver deux (ou plus) phrases qui se prononcent identiquement mais ne signifient pas la même chose.

Plus fort encore ? quand le procédé implique deux langues distinctes. On avait cité le fameux Mots d’Heures. Gousses, Rames, ouvrage qui, sous l’apparence d’une collection de poésies en français ancien (« Un petit d’un petit / S’étonne aux Halles… ») est en fait un holorime des Mother Goose Rhymes, ou Contes de ma mère l’oye en anglais (« Humpty Dumpty / Sat on a wall… »).

On vient de trouver un holorime français-latin dans un ouvrage du XVIe siècle, Les bigarrures du Seigneur des Accords d’Étienne Tabourot (livre dont on a aussi récemment parlé à propos de la qualité plutôt catastrophique de sa numérisation). Cité dans le chapitre intitulé « Les rébus de Picardie », il est en fait la « solution » d’un rébus, que l’auteur définit ainsi : « Que ce sont peintures de diverses choses ordinairement connues, lesquelles proférées de suite sans article, font un certain langage : ou plus brièvement, Que ce sont équivoques de la peinture à la parole. » Voici le passage où il en parle, dans le chapitre intitulé « Les rébus de Picardie » avec l’illustration qui l’accompagne, bien évidemment.

Sur la porte d’un cloître de certaine abbaye était cette peinture, qui me sembla fort étrange : c’était un abbé mort au milieu d’un pré, ayant le cul découvert, duquel sortait un lis, fleur assez connue. Après avoir rêvassé que cela voulait dire, le sacristain du lieu, qui en faisait grand cas, & le réputait une excellente énigme, me vint dire en l’oreille, par une faveur spéciale, que c’était une belle sentence composée d’un rébus latin & français,

Abbé mort en pré au cul lis,
Habe mortem prae oculis
1.

Je lui dis en riant que ce rébus était assez gentil, mais que la peinture n’était guerre honnête : & qu’elle eût été plus convenable, si au lieu de ce lis on y eût mis le nez de ce sacristain, qui était à pompettes2. Dont il ne fit que rire, car il était bon compagnon poule appareille3, & levraut apprêté, avec bon vin, dont il nous donna à dîner. La figure était telle :


1 Aie la mort devant les yeux.
2 Nez violacé, nez d’ivrogne. (Source : Trésor de la langue française)
3 Prononciation parisienne de « pour la pareille », à charge de revanche [le sacristain offre à l’auteur de partager son dîner]. (Source : notes de Francis Goyet à l’édition des Bigarrures, Droz, 1986)

10 juillet 2011

Le sourire du chat

Classé dans : Littérature, Nature, Sciences, techniques — Miklos @ 3:33

« Le chien, — quelle drôle de bête ! — a sa sueur sur sa langue et son sourire dans sa queue ». Victor Hugo, L’Homme qui rit.

Après avoir parlé des larmes du cheval et du rire de la vache, il fallait rendre justice au sourire du chat qui apparaît et disparaît dans ces pages.

Chez l’homme, il peut être calculé ; on a donné ailleurs les clés pour distinguer le franc sourire de celui du faux ami.

Chez l’animal, on doute qu’il puisse l’être, même si, selon Jane Goodal, le sourire du singe se rapproche de [celui de] l’homme : c’est uniquement de l’expression de plaisir qu’il s’agit là. « Nous pouvons avancer, écrit Darwin1, que le rire en tant que signe de plaisir fut connu de nos ancêtres avant qu’ils fussent dignes du nom d’homme. En effet, un grand nombre d’espèces de singes font entendre lorsqu’ils sont contents un son saccadé analogue à notre rire et souvent accompagné de claquements de mâchoire ou de bouche et leurs lèvres sont retirées en arrière et en haut, leurs joues se plissent et leurs yeux brillent » Ils sont donc anatomiquement capables d’effectuer cette grimace que l’on appelle sourire. Ludovic Carreau, chez qui on a trouvé cette citation2, poursuit : « Reste à savoir si le rire du singe exprime la même chose que le nôtre ; s’il est, comme chez l’homme, le reflet d’une âme épanouie, l’écho sonore d’une pensée joyeuse dans une expansion nouvelle et imprévue de son activité, ou une simple grimace par où se dégage le trop plein de l’énergie physique, — ce qu’on pourrait appeler une gambade du visage. »

Quant au chien, animal expressif s’il en est, il doit se servir d’autres moyens pour exprimer son plaisir : on ne manquera de renvoyer à la citation (correcte, contrairement à ce qui circule sur l’internet) en exergue. On ne doute pas que ce signe soit réellement l’écho d’une pensée joyeuse dans une expansion nouvelle et imprévue de son activité, pour reprendre la grille d’analyse de Ludovic Carreau, ce n’est pas uniquement une gambade de la queue : il est vraiment content et ne peut s’empêcher de l’exprimer ainsi. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les chiens ne peuvent jouer au poker.

Chez les félins c’est l’inverse, comme l’explique le Chat de Cheshire à Alice : “You see, a dog growls when it’s angry, and wags its tail when it’s pleased. Now I growl when I’m pleased, and wag my tail when I’m angry” (« Un chien grogne quand il se fâche, et remue la queue quand il est content. Or, moi, je grogne quand je suis content, et je remue la queue quand je me fâche. ») Mais ce chat-là est aussi capable d’exprimer son plaisir tout aussi silencieusement que le chien : il sourit (aucun rapport avec le fait que sa proie favorite soit la souris). C’est la première chose qu’Alice remarque lorsqu’elle l’aperçoit pour la première fois assis sur la branche d’un arbre. The Cat only grinned when it saw Alice. It looked good-natured, she thought. La traduction classique (et, dit-on, autorisée) d’Alice par Henri Bué en 1869 y voit une grimace, ce qui est (à notre avis) un contresens, c’est bien d’un sourire qu’il s’agit. Et c’est ce qui restera du Chat quand il disparaîtra pour la dernière fois – il n’a de cesse d’apparaître et de disparaître soudain en pleine conversation avec Alice, ce qui la déroute (et non pas l’amuse, comme l’écrit la Wikipedia) au point qu’elle lui dit finalement “I wish you wouldn’t keep appearing and vanishing so suddenly : you make one quite giddy!” –, suspendu en l’air pendant un certain temps.

Les traces de ce sourire, et plus généralement de l’œuvre, dans la Wikipedia sont pour le moins curieuses. Voici d’abord un extrait de la version intégrale de la traduction de Bué :

Ensuite, pour ceux qui s’intéresseraient au Chat de Cheshire, la WP (qui l’appelle Chat du Cheshire contrairement à l’usage en français que nous avons adopté) cite une source selon laquelle cette faculté de disparaître en ne laissant que le sourire (et non pas d’apparaître et de disparaître, comme elle l’écrit) « est inspiré[e] de la tradition du fromage de Cheshire (ou Chester), modelé selon la légende en forme de chat souriant et consommé à partir de la “queue” (talon), ne laissant petit à petit que le “visage” ». On a cherché cette « légende » et ce semble bien en être une mais pas comme le pense la WP : Speaking of animals: a dictionary of animal metaphors, de Robert A. Palmatier (1995), cite trois théories qui visent à expliquer l’expression Grin like a Cheshire Cat (sourire comme un chat de Cheshire), dont celle du fromage serait la troisième (pour autant qu’elle existe), aucune ne paraissant plausible à l’auteur de ce dictionnaire :

Enfin, l’article que consacre la WP à notre chat nous informe que, dans le film de Walt Disney consacré à ce fort beau conte, l’animal entonne une chanson dont les paroles sont tirées de l’extraordinaire poème absurde – et oulipien avant l’heure – « Jabberwocky », qui fait, lui, partie d’une autre œuvre de Carroll, De l’autre côté du miroir. La traduction de la première strophe qu’on y donne est celle du film (du sous-titrage ?) qui est loin d’être la plus intéressante. Pour le plaisir, on citera en concluant celle de Henri Parisot (1946) :

Il était reveneure ; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient ;
Tout flivoreux étaient les borogoves
Les verchons fourgus bourniflaient.

(et non pas dans l’orthographe qu’en donne la WP, qui est une autre traduction de Parisot et non pas celle de 1946 pourtant citée dans la WP, et qui en diffère en plusieurs endroits).


1 Expression des émotions, p. 392.

2 Études sur la théorie de l’évolution aux points de vue psychologique, religieux et moral. Hachette, Paris, 1879.

24 juin 2011

Les seins de la sirène

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 13:22

Ainsi le Mercure de France de 1762 rapporte que deux jeunes filles de Noirmoutier surprirent une sirène dans une grotte. Les jeunes filles et la grotte sont déjà des circonstances bien poétiques et qui enlèvent quelque valeur à une assertion qui en trouverait à peine dans un procès-verbal tout classique. Enfin les jeunes filles du Mercure de France rapportent que la sirène avait les seins très développés, le nez plat, des couleurs vives, de longs cheveux et une queue de poisson, avec une espèce de pied au bout. Il paraît que la fille des eaux avait aussi tant soit peu de barbe. Les savants du temps ont laissé passer sans examen retentissant le récit du Mercure.

Jules Lecomte, « De quelques animaux apocryphes et fabuleux de la mer », in Musée des familles. Lectures du soir, 1836-1837.

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