Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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11 mai 2011

Clavardage branché

Classé dans : Langue — Miklos @ 4:00


Les nouveaux couples. L’art de la conversation.

Original

- PMFJI. “LOL”. WDTM?

- AFAIK, Laughin’ Out Loud. KWIM?

- ROTFL. SCNR.

- KHYF. BTDT.

- IFS.

- DETI.

- TA.

- HTH.

- CUL8R.

- LYKYAMY.

- XOXO.

Expansion

- Pardon me for jumping in. “LOL”, what does that mean?

- As far as I know, Laughing out Loud. Know what I mean?

- (Rolling on the floor laughing) Sorry, couldn’t resist.

- Know how you feel. Been there, done that.

- I feel stupid.

- Don’t even think about it.

- Thanks a million.

- Hope this helps.

- See you later.

- Love you, kiss you, already miss you.

- Hugs and kisses.

Interprétation

— Pardon pour l’interruption. Que veut dire « PTDR » ?

— Pour autant que je sache, « pété de rire ». Tu vois ?

(Se tordant de rire) Désolé, je n’ai pu m’en empêcher.

— Je sais ce que tu ressens. Ça m’est aussi arrivé.

— J’ai l’air con.

— N’y pense pas.

— Merci mille fois.

— J’espère que j’ai pu t’aider.

— À bientôt !

— Tu me manques déjà !

— Bisous !

30 avril 2011

Aimez-vous Sinopov, ou, comment s’appelle déjà le compositeur du Lac des cygnes ?

Classé dans : Histoire, Langue, Musique — Miklos @ 0:07


Tchaïkovski en 1859 (source). Fond d’écran : manuscrit de la réduction pour piano de son opéra L’Enchanteresse (source).
Cliquer pour agrandir.

— Que l’on aime ou non ce tube, vous pensez savoir répondre à cette question doigts dans le nez ? Sortez-en donc un ou deux, et écrivez ici votre réponse sans vous tromper dans l’orthographe : ________________. Plus difficile, hein ?

— …

— Raté. La réponse est évidemment Чайковский.

— Vous y allez fort, vous ! Je n’ai pas ces lettres sur mon clavier… !

— Admettons. Eh bien, VIAF, le répertoire international des référentiels communs à une vingtaine de bibliothèques nationales, en répertorie plus de cinquante, dont voici celles qui n’utilisent que les lettres latines ou leurs dérivées :

Čai­kov­skij, Čai­kov­skis, Čaj­kov­ski, Caj­kov­skij, Čaj­kov­skij, Chai­kov­skiii, Chai­kov­skiï, Chai­kov­sky, Chaĭ­kov­ski, Chaĭ­kov­skiĭ, Chaǐ­kov­skii, Chay­kov­skii, Chaï­kov­skiï, Ciai­kov­ski, Ciai­kov­skij, Ciai­kov­skji, Ciai­kov­sky, Ciai­kow­ski, Csaj­kovszkij, Czaj­kow­ski, Tchai­kof­sky, Tchai­kov­ski, Tchai­kov­skiĭ, Tchai­kov­skij, Tchai­kov­sky, Tchai­kow­ski, Tchai­kow­sky, Tchaï­kov­ski, Tchaï­kov­sky, Tchaï­kow­sky, Tchai̋­kov­ski, Tchai̋­kov­sky, Tchaï­kov­ski, Tchaï­kov­sky, Tciai­kow­ski, Tjaj­kov­skij, Tschaij­kow­skij, Tschai­kou­sky, Tschai­kov­sky, Tschai­kow­sk, Tschai­kow­ski, Tschai­kow­skij, Tschai­kow­sky, Tschai̋­kow­sky, Tschaj­kov­skij, Tschaj­kov­sky, Tschaj­kow­ski, Tschaj­kow­skij, Tshai­kov­skij, Tsjai­kof­ski, Tsjai­kov­sky, Tsjai­kow­ski, Tsjaï­kov­skiej

Il se peut qu’une lettre ne s’affiche pas chez vous : il s’agit du i double accent aigu, que l’on trouve en hongrois.

— Difficile de se tromper, avec tous ces choix, j’aime bien celui qui se termine par trois i. On peut en rajouter ? Et dites, pourquoi me demandez-vous si j’aime Sinopov ? Et qui est-ce, d’abord ?

— Il s’agit du même ; c’est le nom sous lequel il avait composé en 1878 une Marche Skobelev (je vous fais grâce du nom en russe et de ses variantes latines), qu’il ne voulait pas qu’on lui attribue, ne la tenant pas en estime. Il s’agissait d’une commande de Jurgenson, éditeur musical et ami du compositeur à l’occasion de la guerre russo-turque de 1877-1878 (source). Mikhaïl Skobelev était un général de l’armée tsariste très estimé, qui mourut quatre ans plus tard d’une crise cardiaque (il n’avait que 38 ans) dans la chambre d’hôtel d’une… heu… cocotte (à l’instar d’une autre célébrité, un certain président Félix Faure en 1899). Elle lui avait fait sans doute atteindre le septième ciel (et y rester) plus rapidement que sa femme dont il était séparé, la princesse Gagarine. Je ne peux vous dire si le premier explorateur des cieux, Youri Gagarine, lui est apparenté, mais c’est pour sûr un nom prémonitoire.

7 février 2011

« Voici voici voilà » (Laurie Anderson, Langue d’amour)

Classé dans : Actualité, Langue, Médias — Miklos @ 8:46

Dans sa rubrique potins people sur laquelle se précipite non pas uniquement la ménagère de cinquante ans mais l’internaute avide de savoir tout ce qui arrive aux grands de ce petit monde à l’instar du badaud qui se presse à la porte de tel club pour les apercevoir entrer ou sortir, donc dans sa rubrique potins people, voilà ce qu’écrit Voici :

« Je ne me suis mariée qu’une seule fois avec ce que j’ai cru être l’homme de ma vie, pensant vivre le véritable amour, pour m’apercevoir en finalité que vraisemblablement tout était faux, que tout n’avait été qu’illusion ». Ces mots douloureux pleins d’amertume et de nostalgie, ce sont ceux d’Anne Parillaud, ceux d’une femme anéantie par son divorce avec Jean-Michel Jarre.

Mariée une seule fois avant lui (avec Luc Besson, qui lui a offert le rôle de sa vie, Nikita), cette très jolie brune avait placé un espoir infini dans cette nouvelle histoire d’amour.

On avoue : on n’a jamais entendu parler de cette dame (qui, précise le canard, « n’a jusqu’alors jamais réussi à vivre sans homme », lot de bien de femmes et d’hommes soit dit en passant) avant son anéantissement. On avouera aussi ne pas suivre les aventures et nouvelles aventures de Jean-Michel Jarre. Ce que l’on trouve particulièrement intéressant dans cette news (ragot, en français), c’est le problème de logique qu’elle pose subrepticement :

1. La dame affirme ne s’être mariée qu’une seule fois avec celui qu’elle a cru être l’homme de sa vie.

2. Le (ou la) journaliste nous révèle qu’elle avait été mariée une seule fois avant lui, donc au total au moins deux fois.

De prime abord, on ne peut concilier (1) et (2) : a-t-elle été mariée en tout une seule fois ou deux ? Mais à une lecture plus attentive – ce genre de publication fait vraiment travailler les méninges – on constate que la première assertion signifie, en fait, qu’Anne Parillaud avoue n’avoir été mariée qu’une seule fois avec Jean-Michel Jarre, se différentiant ainsi d’autres stars qui ont pu épouser deux fois (ou plus) l’homme de leur vie à l’instar de Liz (Taylor) qui avait convolé avec Richard Burton le 15 mars 1964 et le 10 octobre 1975. Elle aussi, d’ailleurs, n’avait jamais réussi à vivre sans homme : six autres mariages avec six autres hommes de sa vie qu’on lui souhaite longue.

27 décembre 2010

Pas de salisettes !

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 21:01

Du temps – et du lieu – où j’étais enfant, il n’y avait pas de petites filles (ni de grandes) qui s’appelaient Lisette, impossible donc de deviner l’orthographe correcte du Padessalisette ! qu’on prenait plutôt comme une injonction à plus d’hygiène.

Maintenant qu’on sait, on se demande bien qui était cette Lisette pour qu’on l’interpellât ainsi au fil des siècles. Lorédan Larchey, dans ses Excentrictés du langage publié dans les années 1860, écrit :

Pas de ça, Lisette : Formule négative due sans doute à la vogue de cette chanson connue: Non! non! vous n’êtes plus Lisette, etc. — « Un jeune drôle fait la cour à ma nièce… pas de ça, Lisette! » — Ricard.

La chanson dont il s’agit ici est due au célèbre Béranger et s’intitule en fait Ce n’est plus Lisette. Elle commençait ainsi :

Quoi ! Lisette, est-ce vous ?
Vous, en riche toilette !
Vous, avec des bijoux !
Vous, avec une aigrette !
    Eh ! non, non, non,
Vous n’êtes plus Lisette,
    Eh ! non, non, non,
Ne portez plus ce nom.

Elle date sans doute de 1821. On ne peut éviter de la comparer avec la charmante Pourquoi t’es-tu teinte, Philaminte ? de Mireille et de Jean Nohain (qui se poursuit ainsi : J’aimais bien mieux ta vieille teinte, j’aimais bien mieux tes vieux cheveux… pour se terminer comico-tragiquement pour la belle) quelque 110 années plus tard.

La chanson de Béranger se chantait, d’après son sous-titre, sur l’air de Eh ! non, non, non, vous n’êtes pas Ninette, refrain de l’Épigramme contre les coiffures à la Ninon :

Pour se mettre en renom
Chez nous mainte coquette
Se transforme en Ninon ;
Mais près d’elle on répète :
    Eh ! non, non, non,
Ce n’est pas là Ninette ;
    Eh ! non, non, non,
Ce n’est pas là Ninon.

On la trouve dans Encore un ballon, ou Chansons et autres poésies nouvelles d’Armand-Gouffé, pour faire suite aux Ballon d’Essai et Ballon Perdu du même auteur, publié en 1807. La coiffure en question, considérée comme particulièrement prétentieuse en d’autres temps mais qui ne serait même pas remarquée aujourd’hui, est due à un geste d’une élégance rare de Ninon de Lenclos :

Ninon avait toujours été fidèle à ses « caprices » ; ce n’était pas avec un amant tendrement chéri qu’elle aurait commencé à se montrer déloyale. Mais la jalousie prête au soupçon le plus absurde. Une nuit, Villarceaux aperçut une bougie allumée dans la chambre de sa maîtresse. Il envoya un valet pour s’informer si la jeune femme souffrait de quelque malaise. Le valet revint avec une réponse négative. Villarceaux se persuada qu’elle écrivait à un rival. Fou de colère, il se précipita pour aller surprendre l’infidèle ; mais dans sa hâte, croyant prendre son chapeau, il se coiffa d’une aiguière d’argent . . .

— C’est, dit Juliette, ce que j’appelle de la passion.

— Quand il pénétra chez Ninon . . .

— Avec son aiguière sur la tête ? demanda Juliette.

— Il l’avait enlevée, en se déchirant la peau, d’ailleurs. Elle se retint de rire, mais elle refusa de se justifier.

Quelques jours après, Villarceaux s’alitait. Son valet rapporta à la jeune femme que, dans son délire, il ne cessait de prononcer le nom de sa maîtresse. Ninon sentit qu’elle devait le rassurer par un geste décisif : avant d’avoir pu réfléchir, elle prit des ciseaux et coupa sa magnifique chevelure, qu’elle envoya à son amant pour lui signifier combien elle se souciait peu de tout autre galant. La vue de ces tresses aux reflets fauves rendit la santé au jaloux. Il écrivit aussitôt à Ninon pour lui demander pardon de ses soupçons offensants et lui annoncer que le cher message l’avait d’un seul coup guéri de sa fièvre. Elle se précipita chez lui, se glissa dans son lit, et, nous dit Tallemant, « ils demeurèrent couchés ensemble huit jours entiers ».

C’est ainsi que naquirent la coiffure à la Ninon et un petit garçon. Le coiffeur Champagne adopta la coiffure, le marquis reconnut l’enfant, que Ninon éleva tendrement.

Jean Duché, L’histoire de France racontée à Juliette. Presses de la Cité, 1962.

Mais revenons à Lisette. L’hypothèse de Larchey ne semble pas fondée : on retrouve cette expression une trentaine d’années avant la chanson de Béranger (qui, d’ailleurs, n’y fait pas vraiment référence) : en 1788 chez Rétif de La Bretonne par exemple, où le fils d’un riche boucher essaie de conquérir une jeune et belle blonde en en partant à l’assaut : « — Croyez-vous donc la Belle, que je vous propose d’être ma maîtresse ? Pas de ça, Lisette ! Je ne suis pas un Seigneur, pour être un poliçon : c’est le titre et l’honneur d’épouse que je vous offre. Je ne vous demande pas de réponse ; je n’en ai que faire : c’est une chose faite. » (in Les Nuits de Paris, ou, Le Spectacteur Nocturne).

Deux ans plus tôt, Antoine Gorsas – satiriste révolutionnaire guillotiné en 1793 – publiait L’Âne promeneur, ou, Critès promené par son âne, chef-d’œuvre pour servir d’apologie au goût, aux mœurs, à l’esprit et aux découvertes du siècle : titre prometteur s’il en est (celui de la préface est encore plus fantaisiste), dans lequel on peut lire (les majuscules sont dans le texte) – ne croirait-on pas entendre le capitaine Haddock ? – :

Massacre ! mort ! enfer ! mille millions de pipes de diables ! reprit Chrysostôme Critès, en rebroussant son bonnet sur l’oreille gauche, et en roulant ses gros yeux louches, je ne sais pas si je fais un jugement ténébreux ; mais par la santa barbara ! sans savoir trop bien mon latin, ou je ne suis pas si grec que lui ; aussi je ne m’approxime pas contre ce pot de fer, moi qui ne suis qu’un… qu’une cruche : t’as raison, grégoire, gaudeat benet nanti, puisqu’il l’est ; mais je gage chopine qu’il a de la poudre d’Attrape nigauds, pour avoir comme ça quinze et bisque sur les jugements de tous nos badaudiers, et pour les enfiler comme son maître. God-dam ! qu’il ne m’enfilera pas ! eh, non, pas de ça, Lisette ! Ah ! Nicolas, que tu ne me le…(1)

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(1) Pas de ça, Lisette. Ah ! ah ! Nicolas, tu ne me le, etc. — Expressions oubliées par M. Délicieux…. Les grands hommes ne pensent pas à tout.

On n’a pas trouvé de source plus ancienne, bien que la note de l’auteur semble indiquer que c’était une expression désuète déjà à son époque.

Quant au prénom Lisette, diminutif de Lison ou de Louise, on le retrouve attaché à des personnages de comédies et d’histoires galantes, sans pour autant qu’ils y aient toujours le beau rôle : est-ce dû au fait que le nom commun lisette désignait « un petit insecte verdâtre qui en Mai et en Juin gâte les jeunes jets des arbres fruitiers et de la vigne », appelé aussi assez coquinement coupe bourgeon ?

C’est ainsi que chez le fabuliste allemand Christian Fürchtegott Gellert (1715-1769) Lisette est une « jeune épouse ayant été atteinte de petite vérole » et qui « eut en plus l’infortune, après sa maladie, de perdre aussi la vue », ce qui l’a heureusement empêché de voir les infidélités que son mari n’a manqué de commettre avec sa garde-malade… Il est évidemment curieux (mais l’est-ce vraiment ?) que la Wikipedia écrive à propos de l’auteur qu’il « interprète des sentiments intimes, il enseigne la vertu, la religion ; il purifie l’art pour l’introduire dans la famille » sans qualifier cette information…

Bien plus tôt, dans « Le Cordelier de Venise » du Décaméron de Bocace (XIVe s.) on trouve « une jeune femme d’un esprit faible et niais, nommée Lisette de Caquirino […] fière et orgueilleuse comme sont tous les Vénitiens » venue se confesser à un certain frère Albert, qui n’était autre qu’un libertin, « un mauvais sujet nommé Bertho de la Massa ». Il comprend « sans peine que sa pénitente avait le cerveau un peu creux, quoique effectivement elle fût assez jolie ; et voyant que c’était là précisément ce qu’il lui fallait, il la convoita aussitôt et en devint passionnément amoureux ». Quelles salisettes !

31 octobre 2010

Je, tu, il, vous, vous-autres…

Classé dans : Langue, Lieux, Littérature, Musique, Religion — Miklos @ 17:17

« En l’an 2000, visite aux habitants de la planète Mars ».
Carte postale publicitaire pour Campari, 1906.
Source : swissinfo.ch.

Or n’avait tout le monde qu’un langage et une façon de parler. (…) Dont le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que les hommes bâtissaient. Car il disait : Voici un peuple qui n’est qu’un, et n’ont tous qu’un langage, et osent bien faire telle chose ; il n’y aura rien qu’ils entreprennent de quoi ils ne viennent à bout. Il nous faut descendre et brouiller leur langage, de sorte qu’il n’entendent point le parler de l’un de l’autre. — Genèse XI:1-7, trad. Sébastien Castellion (1555).

Comment un martien, à la descente de sa fusée, ne resterait-il pas médusé devant le babil incompréhensible qui constitue la rumeur du monde ? Arrivé à Roissy, il s’entend dire par le douanier :

— Avez-vous vos papiers ?

Grâce à son traducteur automatique universel et électronique, il comprend tout de suite de quoi il s’agit, et il tend au gabelou sa carte d’identité interstellaire. Une fois sorti de l’aérogare, il se voit interpellé par le chauffeur en uniforme d’une voiture de maître, qui lui demande :

— Monsieur veut-il aller à Paris ?

Bien que son dictionnaire lui offre plusieurs explications incompréhensiblement inconciliables (paris mutuels ? Paris des lumières ? Paris Texas ?), il s’y engouffre, et demande au conducteur de l’amener dans le quartier le plus typique de la ville.

Et c’est ainsi que, deux heures plus tard et délesté des quelques milliers d’euros que la course lui a coûté, il se retrouve rue Saint Denis. Une jeune rousse à la couleur peu naturelle et à la voix gouailleuse l’aborde poliment :

— Tu viens chez moi, chéri ?

tandis qu’une noire sculpturale à l’accent fortement québécois (c’est son dictionnaire qui le lui signale discrètement) le sollicite ainsi :

— Tu viens-t’y chez nous que j’m’occupe de tes gosses ?

Il équarquille ses trois grands yeux : il a laissé ses enfants à la maison, et la blonde (puisque c’est ainsi qu’on appelle les noires affectueuses dans la Belle province) est pourtant seule aussi, alors pourquoi ce « nous » ? Lui propose-t-elle déjà le mariage et le partage de ses biens (immobiliers) ?

Dérouté par la grammaire autant que par les comportements de cet étrange pays, il repart aussitôt, après avoir toutefois poliment remercié ces dames pour leur hospitalité.

Il passe brièvement à Londres, où tout le monde se vouvoie sauf quand l’interlocuteur a une taille très élevée (c’est ainsi qu’il comprend le “Your Highness”) : on lui parle à la troisième personne du singulier (tout en utilisant la deuxième personne du pluriel, “Does your Lordship mean, when you say, ‘the real essence of a man, and an horse, and a tree,’ but that there are such kinds, already set out, by the signification of these names, man horse, tree?”), ou alors lorsqu’un Britannique s’adresse à Dieu : il le tutoie avec une familiarité déconcertante, tandis que leur souverain terrestre parle de lui-même à la première personne du pluriel.

Parti se reposer aux Baléares, il constate que son séjour n’y sera finalement pas de tout repos : entre le , Usted et Vosotros il ne sait plus où donner de ses deux têtes, et s’aperçoit, lors d’un bref passage en Amérique latine, qu’il n’avait pas encore rencontré les Vos et Ustedes.

À Jérusalem, tout paraît simple : en hébreu il n’y a que le tutoiement. Mais petit hic, le pronom n’est pas le même selon qu’il s’adresse à un homme ou à une femme, et avec les tenues très unisex d’une part, le machisme des femmes et la langueur de certains hommes d’autre part, il est sûr de se tromper à tous les coups. Et quand il apprend que l’un des noms donnés à leur seul et unique Dieu est un mot pluriel (ce qui est, avoue-t-il, très singulier), il se dit qu’il est temps de repartir vers sa famille qui lui manque terriblement et avec lesquels il ne communique que par gestes, ce qui évite tous ces problèmes que les terriens se créent inutilement.

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