Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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26 septembre 2010

L’ange de l’histoire contemple de curieux retournements

Nihil novi sub sole. — Ecclésiaste 1:9.

« J’ai vu deux révolutions politiques à l’âge de quarante ans que j’ai aujour­d’hui. J’en verrai au moins encore une, et il est probable que je dirai après la troisième ce que j’ai dû dire après les deux autres : “On n’attaque pas les abus pour les renverser, mais pour les conquérir. Plus ça change, plus c’est la même chose.” » — Alphonse Karr, « Lettre LV », Voyage autour de mon jardin, 1861.

Le progrès est un concept qui implique un processus linéaire d’une part – aujourd’hui est mieux qu’hier, demain on vivra mieux qu’aujourd’hui et le bonheur individuel est à portée de la main –, et une cassure d’autre part – le passé est un handicap qui empêche d’avancer, il faut se débarrasser de ce qui nous encombre. Comme l’avait constaté Schumpeter (et d’autres avant lui), l’économie libérale est fondée sur la « destruction créatrice », terme curieux s’il en est : cette création s’imagine donc, d’une certaine façon, comme émergeant de ruines voire du rien, à l’instar du big bang divin : le neuf est forcément mieux, et l’obsolescence forcée de ce qui le précède force ainsi à l’acquérir. Ainsi va – ou court – le monde, ou du moins un certain monde.

Il est indéniable que l’homme fait certaines avancées dans la connaissance. Prenons les mathématiques par exemple : la récente démonstration du théorème de Fermat quelque 350 ans après sa formulation ou celle de la conjecture de Poincaré, mais aussi les contributions de ce domaine vraiment théorique à la physique moderne, elle-même en recherche d’une théorie unificatrice qui permettrait d’expliquer en un forma­lisme – mathé­matique – unique les quatre forces fonda­mentales (électro­ma­gnétique, gravi­ta­tionnelle, nucléaire forte et nucléaire faible). L’homme explore l’infi­niment grand et l’infi­niment petit ; il carto­graphie l’univers toujours plus lointain et étudie son histoire depuis la nuit des temps, il cartographie la Terre bien mieux – mais moins poétiquement – que nos ancêtres, et en photographie tous les recoins (y compris l’intérieur de nos maisons) au sol ou d’en-haut, sans pourtant pouvoir éviter son réchauffement qu’il continue de causer, il cartographie le corps humain, … La médecine ? on ne compte plus les découvertes qui ont indubitablement révolutionné la santé, du moins pour ceux qui y ont accès : de la pénicilline aux rayons X, de l’aspirine aux prothèses les plus ingénieuses, de l’hygiène et de la prévention à la chirurgie non invasive… Mais qualité de vie rime-t-elle toujours avec durée de vie ?

Justement, question qualité : la couleur et la forme parfaites d’un fruit ayant subi plus d’une vingtaine de « traitements », pallient-elles la perte indéniable des saveurs si distinctives et affirmées – l’oignon et la tomate en sont de tristes témoins – causée par l’imposition par l’industrie agro-alimentaire d’un goût normalisé à même de ne pas déplaire au client où qu’il soit dans le monde, et créant par ailleurs un « produit » qui se conserve indéfiniment tel un objet plastifié ou momifié ? Un chocolat où le beurre de cacao est remplacé par des anonymes MGV (matières grasses végétales) auxquelles on rajoute de l’E322 (lécithine de soja), de l’E420 (sorbitol) et du E422 (glycérol), de vanilline et d’autres arômes souvent inqualifiés est-il meilleur que les tablettes grand cru de chococat Bonnat à 75% (notre préféré : Puerto cabello), qui ne comprend, lui, que cacao, beurre de cacao et sucre ?

Notre œil voit plus loin grâce au télescope et au microscope et notre parole va plus loin encore avec le téléphone et les communications électroniques, notre corps va plus vite par TGV ou par avions : le temps et l’espace se réduisent comme une peau de chagrin, en mais sommes-nous vraiment plus heureux, trouvons-nous ailleurs ce que nous ne savons plus voir autour de nous ?

Progrès ? Pas toujours. Alors, évolution, mutation ? Cela suppose une certaine irréversibilité (quoique : l’usage accru du pouce avec les téléphones portables nous rapproche de nos ancêtres simiens). Changement, donc. Innovation, parfois.

Le passage de l’analogique au numérique est l’une des caractéristiques actuelles de nombre de ces phénomènes. Les messages ainsi codés du téléphone ou de la télé­vision peuvent traverser inaltérés et inaltérables l’espace, mais d’étranges échos apparaissant parfois au cours d’une conver­sation avec un être cher, un curieux flou se dessinant à l’écran tandis que le son se désynchronise de l’image en sont le prix à payer. Là, il n’y aura pas de retour : toute l’infrastracture des télécommunications bascule lentement mais sûrement vers ces technologies.

Et le numérique remplace aussi le numérique, encore plus rapidement qu’il ne l’a fait pour l’analogique : le disque optonumérique et le DAT (bande d’enregistrement sonore numériques) ont fait long feu, le disque compact est mis à mal (et encore plus ses avatars, CD-ROM et bientôt le DVD) par la diffusion musicale en ligne légale ou non, au grand dam des majors.

Mais rien n’est tout à fait cuit, là : la baisse, voire la chute, des vente des CD, numériques, s’accompagne d’une part de la croissance continue des ventes de musique en ligne, mais aussi, d’autre part, d’une augmentation constante que l’on pourrait qualifier de surprenante voire de miraculeuse de… ventes de disques vinyles, analogiques.

Il y aurait déjà une bonne raison à cela : la qualité, justement. Le son numérique provient de l’échantillonnage, du découpage, d’un son analogique continu. Regardez une photo dans un journal à la loupe : vous constaterez qu’elle est constituée de petits points (noirs ou colorés) très rapprochés ; de loin, on dirait une image lisse, mais plus on s’en rapproche, plus on distingue ces discontinuités. Il n’avait d’ailleurs pas fallu attendre le développement de l’informatique pour « découvrir » ce procédé, les pointillistes l’avaient fait auparavant (inspirés par les études de Chevreul concernant la couleur, et notamment dans les tapisseries et les mosaïques, composées d’infimes éléments colorés), mais pour des raisons artistiques et non pas industrielles. Pour une oreille avertie, un son ainsi produit, même sur disque compact où ce découpage est assez fin, est de moins bonne qualité que l’original : ceux qui le perçoivent voudront revenir aux vinyles.

Maintenant, rajoutez à cela tous les procédés visant à réduire le volume des fichiers de musique numérique, afin qu’ils prennent moins de place de stockage en ligne et passent plus rapidement sur les réseaux informatiques chargés de les diffuser (bien que le coût du stockage dégringole et le débit des réseaux s’accroît) : ils en modifient les caractéristiques en l’appauvrissant de diverses façons qui non seulement nuisent à sa qualité musicale mais aussi à l’oreille de l’auditeur, qui, devenant de plus en plus sourd, n’est plus à même de distinguer les nuances qu’il est donc encore plus facile de faire disparaître. Ce n’est pas l’audiophile qui migrera du CD au MP3, mais plutôt le collecteur de musique de consommation.

Mais un autre facteur semble attirer une nouvelle et jeune clientèle – il ne s’agit pas que de vieux réfractaires aux nouvelles technologies ou d’amateurs de rétro pour le rétro –: la conception artistique des pochettes, la documentation qui les accompagne. On serait tenté de rajouter : leur corporalité : ils ont une taille, on s’en saisit dans les mains, on les tourne et les retourne, on en extrait le disque ou les feuillets qui l’accompagnent et dont les textes et les illustrations dépassent de loin les dimensions d’un écran d’iPhone. Même la pochette peut avoir une forme originale : on se souvent de celle, dépliante, qui nous avait émerveillé, enfant, de La Vie parisienne d’Offenbach, avec la compagnie Madeleine Renaud, Jean-Louis Barrault (spectacle qu’on avait aussi eu la grande chance de voir au Palais-Royal avec cette fabuleuse distribution : Suzy Delair, Simone Valère, Madeleine Renaud, Pierre Bertin, Jean Desailly, Jean Parédès, Jean-Pierre Granval, Jean-Louis Barrault…).

Nul doute que les disques vinyles que l’on pensait définitement cassés et passés à la trappe de l’histoire des techniques plus ou moins éphémères pèseront plus dans l’économie de la musique : ils ont un poids, eux.

She said: What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future.
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken.
But there is a storm blowing from Paradise
And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future.
And this storm,
this storm is called Progress.”
 

Laurie Anderson, The Dream Before (for Walter Benjamin)

8 septembre 2010

Exercices de style (IV), ou, cherche et tu trouveras

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 0:47

Voici quelques-unes des questions posées à des moteurs de recherche qui ont mené vers ce blog (on s’est permis d’en corriger l’orthographe) et les réponses que nous proposons pour leur éviter d’aller chercher plus avant (ils pourront toutefois le faire grâce aux liens fournis dans le corps des réponses) et dont la concision permet de les copier-coller sans coup férir.

1.      Art de la conversation.
Les traditions dans ce domaine se perdent, c’est un fait que nous avons constaté. À la conversation classique on préfère dorénavant le chat (sauf les souris).

2.      Pourquoi on lit un livre ; pourquoi lire ; pourquoi lire et écrire.
On peut se le demander : lire un livre demande du temps (qui en a encore ?) et de la concentration ; heureusement qu’il y avait le Reader’s Digest et maintenant la Wikipedia. Quant à l’écriture, sans correcteur automatique, il y a de ces pièges à tous les coins de ligne ! Heureusement, on trouve depuis un certain temps des services en ligne qui le font pour vous. Et puis, d’ailleurs, qui lira ce que vous auriez écrit ? Ce n’est pas parce qu’un livre se vend comme des petits pains qu’il est lu, il est en général posé en évidence sur la petite table d’un salon cossu jusqu’à ce que un autre best seller le remplace, et il part alors, encore tout neuf, sur eBay, puis sur une autre table dans une cuisine, cette fois, puis…

3.      Pourquoi écrire des lettres et à qui ?
Écrire une lettre est tout un art. En fait, même deux : la calligraphie d’une part (comment écrire une belle lettre) et l’épistolaire de l’autre (comment écrire une belle lettre) – à ne pas confondre avec les belles-lettres, un troisième art. Et, selon le principe de l’art pour l’art, on ne le fait donc pour personne. Si l’on veut envoyer un vrai message à un destinataire, on se sert du courrier électronique ou des SMS.

4.      Où sont les putes à Budapest ? Putes en exercice ?
Voyons, il n’est pas nécessaire de partir jusqu’à Budapest pour en trouver ! À Paris, par exemple, il y a même une rue qui porte leur nom. À cause de la pénibilité de leur métier, celles en exercice (puisque vous vous y intéressez) pourront prendre leur retraite bien avant 62 ans, avec1 les pilotes d’aeronefs et les poinçonneurs des Lilas (qui n’ont d’ailleurs jamais poinçonné des lilas, on se demande bien ce qui les fatigue tellement).

5.      Votre colis est arrivé sur son site de distribution.
Ne vous réjouissez pas trop vite : cela ne veut pas dire du tout qu’il arrivera jusqu’à vous, ni rapidement, ni lentement. Parfois jamais, s’il s’agit d’un Colissimo.

6.      Histoire du loup et du renard.
C’est l’histoire d’un très jeune politicien aux dents très longues qui veut devenir le chef. Il prend exemple sur l’impétrant. D’abord il s’y prit mal, puis un peu mieux, puis bien, puis enfin il ne manqua rien. Maintenant qu’il y est arrivé, un autre jeune politicien aux dents très longues… Mais c’est une histoire si commune

7.      Drôles d’animaux. Vidéo accouplement dromadaire. Vidéo bruit dromadaire. Écouter un dromadaire pas content.
Le dromadaire est effectivement un drôle d’animal, il a un caractère de chameau même s’il n’en a qu’une bosse (et pourtant, ce n’est pas faute de bosser). Il a de quoi être mécontent quand on le filme au téléphone portable en train de s’accoupler et qu’on le mette sur YouTube, vous ne le seriez pas, vous ? Entre ça et le happy slapping, il n’y a qu’un crachat de différence !

8.      Comment dit-on glace en anglais ? Mots Inuit pour la neige et la glace.
En fait, ce mot est entré tel quel de diverses façons dans la langue anglaise, selon l’endroit où on la parle. Au Japon, c’est le prénom que l’on donne à la belle princesse défunte du Rocher de Monaco et héroïne du crime qui était presque parfait. Dans la cuisine américaine, demi-glace désigne une sauce brune hautement concentrée qui sert de base à d’autres sauces. Ou alors pensiez-vous à Philip Glass (encore un problème d’orthographe, je vois) ? Mais si c’est en inuit que vous cherchez, il y a bien plus de réponses.

9.      Conte Ah si j’étais Rothschild.
Conte de Rothschild ? C’était souvent un baron, il faut tâcher d’éviter certaines confusions. Mais si j’étais lui, je te donnerai (je peux vous tutoyer ?) mon frigidaire, mon armoire à cuillers, mon évier en fer et mon poêle à mazout, mon cire-godasses, mon repasse-limaces, mon tabouret-à-glace (cf. le point précédent) et mon chasse-filous ! La tourniquette à faire la vinaigrette, le ratatine-ordures et le coupe-friture2.

10.  L’autre côté du miroir, ou les nus de Lewis Carroll.
Vous confondez tout, petit voyeur : Lewis Carroll ne se cachait pas derrière un miroir sans tain pour regarder des petites filles prépubères légèrement vêtues, il ne faisait que les photographier innocemment par des jours de forte canicule. C’est l’une d’elles devenue grande, Alice, qui est passée derrière le miroir. Dans ce monde à l’envers, plus elle y avançait, plus elle reculait, et là-bas, c’est elle qui était habillée contrairement à Lewis Carroll (un peu comme sur le négatif de ses photos).

11.  Nudité homme entre homme gréco-romaine vidéo.
Au risque de vous décevoir, l’art de la vidéo n’avait pas encore été découvert chez les Grecs ou les Romains, même s’ils étaient assez découverts dans certaines circonstances. Les représentations des hommes (puisque vous posez la question à leur propos) ne nous sont parvenues que sous forme de statues, parfois copiées d’ailleurs (il n’y avait pas de droit d’auteur à l’époque : heureusement, c’est ce qui les a sauvées) ; ceux qui n’ont pas eu la chance de s’y voir rajouter une feuille de vigne (qui tenait comme par magie, le Velcro – ouch ! – n’ayant pas été encore découvert non plus) sous le dictat tardif de l’Église ont malheureusement souvent perdu leur Messire Jean Chouart (auquel la magie devait faire défaut).

12.  xnonkcacG.
Oups ! ce n’était pas dans cette case qu’il fallait taper votre mot de passe (à ne pas confondre avec l’hôtel du même nom, que ce soit à Paris, à Budapest ou à Tombouctou). Mais bon, on ne le dira à personne et on s’en servira comme mot de la fin de cette mini-série.

_________________
1 Au même moment que. On ne suppute (vous avez l’esprit mal placé, vous…) pas qu’ils y partent (à la retraite) ensemble.

2 Boris Vian, La complainte du progrès.

7 septembre 2010

Qu’y a-t-il de commun entre AFGL 3068 et ce qui est arrivé à Baby Jane ?

Classé dans : Cinéma, vidéo, Langue, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 9:04

Qu’est-il arrivé à Baby Jane (1962) est l’un des chefs-d’œuvre de Robert Aldrich, un long « crêpage de chignon entre deux stars hollywoodiennes vieillissantes et hystériques, Joan Crawford et Bette Davis » (source).

De son côté, AFGL 3068 est un « système binaire » fort curieux, situé à quelque 3000 années-lumière de la Terre : cette source de rayonnement infrarouge s’avère être une étoile vieillissante qui sème la mort dans son sillage (source).

Le rapport ? il suffit de faire le rapprochement entre star, étoile en anglais, au figuré pour la scène et au littéral pour le firmament : an aging star est joliment et parfai­tement ambigu dans la langue de Shakespeare (qui, pourtant, n’avait proba­blement pas de connaissances en astrophysique).

À propos de ces étoiles qui tombent de vieillesse, on ne peut s’empêcher de citer le célèbre et très beau poème de John Donne (1573-1631) qui parle du temps qui passe inéluc­tablement dans la recherche de la femme idéale, tâche aussi impossible que celle de se saisir d’une étoile filante (étoile tombante, en anglais), d’apprendre à écouter le chant d’une sirène, de retrouver le temps passé ou de résister à la morsure de l’envie :

Go and catch a falling star,
    Get with child a mandrake root,
Tell me where all past years are,
    Or who cleft the Devil’s foot.

Teach me to hear mermaid’s singing,
Or to keep off envy’s stinging,
        And find
        What wind
Serves to advance an honest mind.

If thou be’st born to strange sights,
    Things invisible go see,
Ride ten thousand days and nights
    Till Age snow white hairs on thee;
Thou, when thou return’st, wilt tell me
All strange wonders that befell thee,
        And swear
        No where
Lives a woman true and fair.

If thou find’st one, let me know;
    Such a pilgrimage were sweet.
Yet do not; I would not go,
    Though at next door we might meet.
Though she were true when you met her,
And last till you write your letter,
        Yet she
        Will be
False, ere I come, to two or three.

Attrape une étoile filante / Fais qu’une Mandragore enfante, / Dis-moi ou sont les ans passés / Qui du Diable a fendu le pied, / M’enseigne à ouïr les Sirènes, / À parer les dards de la Haine, / M’apprends / Quel vent / Pousse un cœur honnête en avant (in John Donne, l’Age d’Homme, 1983).

27 août 2010

Facebook s’approprie le livre, ou, la raison du plus fort est toujours la meilleure

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 7:54

Selon le Chicago Tribune, le méga réseau social, non content d’avoir voulu s’approprier les informations, toutes les informations (pour reprendre une expression non encore © par notre AMI à tous), concernant son demi milliard d’abonnés même après qu’ils s’en soient désabonnés (encore faut-il oser le faire, et le mouvement qui encourage à le faire n’a pas eu un franc succès), poursuit en justice une startup qui développe des outils à destination des instituteurs pour leur permettre de gérer leurs classes et de partager des ressources.

Où est le crime ? elle a eu le culot d’utiliser le mot « book » dans son nom : Teachbook.com. Où est la terrible menace pour Facebook ? C’est un concurrent potentiel, qui a (selon la victime) une activité de réseau social et donc la confusion nuira au monopole de Facebook.

Si ce signe des temps – les Molochs paranoïaques dévorant tout et étouffant ainsi l’initiative individuelle et citoyenne – n’était si triste, il ne manque pas d’ironie : cette entreprise compte deux employés et vingt abonnés…… Caveat, Google Books…

22 août 2010

Le poids d’un livre

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 8:25


Mathias Stomer (1600?-1652?) : Jeune homme lisant à la chandelle.

Chaque livre possède deux poids différents : d’une part, un poids physique et, d’autre part, un poids subjectif qui se rapporte au contenu du livre, voire à son importance. Combien de fois nous retrouvons-nous, en quittant un lieu, devant ces décisions difficiles : quels livres aimerions-nous ou pourrions-nous emporter ? — Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque.

Il entre dans la grande librairie, les mains dans les poches. Son regard embrasse les nombreuses étagères où se pressent les uns contre les autres, comme la foule dans le métro aux heures de pointe, des livres de toutes tailles. Sur les tables qui dessinent un labyrinthe qu’il parcourt tranquillement, ils sont disposés à leur aise, étalés comme des vacanciers sur une plage exhibant leurs belles couleurs.

L’un d’eux attire son attention, et pourtant – ou parce que ? – c’est le plus discret de tous : sur sa couverture jaune pâle, le nom de l’auteur est écrit en petites capitales ; plus bas, les quatre mots du titre sont disposés sur deux lignes comme un haïku, la première en romaine, la seconde en italique ; puis vient la rose des vents de l’éditeur entourée de sa noble devise, et enfin son nom et l’année. Il n’a rien d’aguicheur, il est posé là, patiemment, on ne sait depuis quand, comme hors du temps.

L’homme tend calmement la main gauche vers lui ; le livre n’a pas de geste de recul, au contraire, on dirait qu’il pressent que sa longue attente, qui n’a pourtant rien de pesant, va se terminer. Les doigts effleurent le carton fin et à peine ondulé de sa couverture sur laquelle on distingue des lignes horizontales presque imperceptibles. Ils se glissent sous la tranche et soulèvent délicatement le livre.

Son poids. La juste mesure : il se laissera lire sans se terminer trop rapidement ni en lasser le lecteur qui l’abandonnerait avant la fin, comme un plat trop copieux.

L’homme le retourne et parcourt du regard la liste des autres ouvrages de l’auteur chez le même éditeur qui en habille la quatrième de couverture. S’il osait – mais il n’est pas ici chez lui, dans l’intimité de sa bibliothèque –, il humerait alors le livre tel un tastevin un verre de vin de Loire, en espérant que les odeurs criardes de ses voisins ne l’aient pas imprégné.

Sa main droite sort finalement de sa poche. Le pouce sur la tranche, il l’entr’ouvre avec attention ; le livre est relié, mais il ne veut en casser le dos. D’ailleurs, c’est ainsi qu’il traite tous les livres qu’il a lus ; une fois refermés, ils reprennent leur aspect d’origine et, quand il y reviendra bien plus tard, ils seront comme neufs, peut-être à peine un peu fanés comme des amis qu’on avait perdus de vue sans pourtant les oublier, et ce sera une nouvelle découverte.

Le velin presque blanc a une texture agréable : il ne glisse pas sous les doigts comme une peau distendue et froide. Les lettres y semblent à leur aise, leur disposition est aérée, dans une même ligne comme d’une ligne à l’autre. Les paragraphes sont indiqués par un simple retrait, ou, quand ils sont plus conséquents, séparés de leurs voisins par un espace au centre duquel se trouve un astérisque.

Les pages ne sont pas massicotées, l’homme ne goûte qu’un peu du texte ici et là, il ne peut céder à la tentation de lire le livre là, tout de suite, ou dans la rue en sortant de la librairie : il ne s’effeuille pas ainsi. Quand il l’entamera vraiment chez lui, le coupe-papier à la main, il devra s’arrêter régulièrement pour se frayer un chemin plus avant. C’est en le dégustant ainsi qu’il en saisira mieux encore le poids, celui de son contenu.

*

Ce n’est pas un livre qu’il trouverait en ligne. Numérisé, il n’aurait ni poids, ni odeur, ni texture ; il n’aurait pas d’épaisseur, ne se laisserait feuilleter des doigts ; petit ou grand il s’afficherait de la même façon à l’écran. Il ne pourrait le mettre dans sa poche, le lire dans son lit ou en marchant dans la rue, le disposer ouvert sur la table auprès d’autres livres ouverts pour en comparer un passage. Quant à son bon vieux et ventripotent dictionnaire encyclopédique Larousse, qu’il aime lire enfoncé dans un fauteuil, l’un des volumes confortablement installé dans son giron, les yeux errant d’une définition à l’autre au hasard de sa curiosité, tout réduit à l’écran il en deviendrait illisible.

Le livre une fois rangé dans sa bibliothèque, il peut l’y retrouver rien qu’en déam­bulant les mains dans les poches balayant les étagères du regard ; numérisé, ce sont ses doigts qui feraient le travail, ils n’effleureraient que quelques dizaines de touches, toutes les mêmes…

Et à la première panne, toute sa bibliothèque disparaîtrait d’un coup comme le carrosse de l’histoire à minuit, nulle lampe ni bougie pour lui permettre de lire dans l’obscurité.

*

C’est tout son corps qui lit.

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